Ce que nous sommes tous, appelés à devenir
- Roland Kauffmann
- 13 juil.
- 7 min de lecture
Dernière mise à jour : 23 juil.
Guebwiller, 12 juillet 2026, baptême Apolline Strosser

De vie et de mort avec le Christ
Chers Stéphanie et Jean-Denis, chers parents et famille d’Apolline, nous reprenons donc notre conversation à propos du baptême que nous avions entamée il y a un peu plus d’un an lors du baptême de Timothée. Vous vous souvenez que c’était le lendemain du 8 mars, journée de la femme et que j’avais profité de l’occasion pour méditer avec vous le texte fameux de l’apôtre Paul « il n’y a plus ni homme ni femme, ni libre ni esclave, ni Juif ni Grec mais nous sommes tous un en Christ » (Galates 3, 28). Paul utilisait l’image du vêtement. Il disait que ce qui importait, ce n’était plus les diverses catégories, sociales, culturelles, biologiques qui importait mais à partir du moment où nous sommes baptisés, c’est comme si nous revêtions un nouveau vêtement, qui comme nos vêtements, ne supprime pas ce que nous sommes, mais dit autre chose que ce que nos corps signifient.
C’est comme la robe que je porte, elle ne me transforme pas mais elle dit que je ne parle pas en mon nom mais en tant que pasteur au service de la paroisse de Guebwiller. Être revêtu du Christ, signifie que ce qui compte, ce n’est plus notre condition humaine, ce qui nous détermine en tant qu’homme ou femme mais dorénavant ce qui nous qualifie, c’est l’amour de Dieu qui devient notre condition et qui nous détermine.
Cette antériorité de l’amour de Dieu, cette qualification d’enfant de Dieu, cette dignité qui nous est donnée avant même que nous puissions en avoir conscience, cette présence du Christ dans la vie d’Apolline comme dans celle de Timothée, c’est cela que nous signifions dans le geste du baptême. Mais le baptême c’est encore autre chose.
En effet on ne saurait tout dire du baptême en une seule prédication d’une quinzaine de minutes. D’ailleurs l’apôtre Paul lui-même utilise d’autres images pour en parler. Comme vous l’avez entendu dans sa lettre aux chrétiens qui sont à Rome. Il se fait beaucoup plus explicite que dans l’image du vêtement. Un vêtement cache mais, sous le vêtement, on continue d’être ce que l’on est. Aux Romains, c’est de vie et de mort dont parle l’apôtre. Le baptême est une mort à soi-même pour revivre dans le Christ. Une résurrection qui n’est pas située dans un autre monde mais déjà réalisée, ici et maintenant dans le geste du baptême parce que c’est « dans sa mort que nous avons été ensevelis et de même qu’il est ressuscité, nous marchions nous-aussi en nouveauté de vie » (Romains 6, 4).
Ce geste du baptême n’est pas seulement un rite mais l’affirmation de la nécessité de rompre avec le mode de vie des anciens, un changement radical de compréhension du monde et une volonté d’une vie autre, d’une vie nouvelle. Plutôt que de vouloir changer de monde, le baptême signifie la volonté de changer de vie et donc de changer le monde.
Une nouveauté de vie
En quoi cela peut-il concerner Apolline qui du haut de ses douze mois ne sait même pas encore qu’il lui faudrait changer de vie, alors qu’elle n’a même pas encore commencé à vivre la sienne. Il faut là encore toujours se souvenir de l’histoire de l’Église. Au temps de l’apôtre, les chrétiens sont une infime minorité et le baptême est une initiation pour entrer dans la communauté. C’est une affirmation de soi en tant que fidèle du Christ et l’engagement à être son disciple en rompant intérieurement avec les fidélités au monde païen qui entoure le disciple. C’était très concret que de renoncer au monde avec tout ce que cela impliquait en terme de danger et de risque.
Au temps de la Réforme protestante du XVIe siècle, dont nous sommes les héritiers, la question s’est reposée mais différemment. Dans une société désormais devenue exclusivement chrétienne, le baptême était devenu un rite de passage et si l’on parlait de vie et de mort, c’était justement pour un autre monde, le baptême devenant une sorte de garantie du paradis indépendamment de ce que l’on pouvait ensuite en faire. Il fallait être baptisé non plus pour affirmer sa foi mais simplement pour faire partie de la société. L’Église était alors la gardienne des clés du salut et décidait de qui pouvait, était digne d’être baptisé et pour les autres, ceux qu’elle estimait indigne, leur place était dans les tourments de l’enfer.
La réforme protestante est venue de là. Martin Luther, bien que baptisé et d’une grande piété, d’une parfaite justice devant les prêtres et les hommes, n’a pas voulu se contenter de cette conception du baptême. Il ne pouvait se libérer de sa peur panique de l’enfer et de la damnation éternelle. Martin Luther ressentait qu’il fallait autre chose que le baptême.
Et certains réformateurs ont considéré que le baptême reçu dans l’enfance, qui plus est par l’intermédiaire d’une Église qu’ils jugeaient corrompue, ce baptême n’était pas valable ou plutôt n’était pas efficace. Il fallait donc recommencer et être baptisé à nouveau pour retrouver la signification originelle de l’entrée volontaire et consciente dans la communauté des fidèles, dans la vraie Église.
Pour répondre à ces réformateurs radicaux, Luther, Zwingli et Calvin ont répondu, comme d’habitude en remontant à la source, c’est-à-dire aux textes bibliques et en remontant à la source qui inspirait justement Paul mais aussi Jésus et avant lui Jean-Baptiste. Cette source originelle de la signification du baptême se trouve dans la volonté de Dieu de mettre son peuple à part des autres peuples. Ce qui nous est dit dans ce livre si ancien du Deutéronome.
La raison du choix de Dieu
Ce n’est pas le peuple d’Israël qui a choisi son Dieu dans le vaste catalogue des dieux de l’antiquité, c’est l’inverse. C’est l’Éternel qui l’a choisi, et non parce qu’il serait le peuple le plus nombreux et le plus puissant de la terre, c’est justement l’inverse, c’est « le moindre de tous les peuples » mais, si l’Éternel a choisi ce peuple et l’a libéré de l’esclavage en Égypte, ce n’est pas non plus parce qu’il lui aurait fait de très nombreux sacrifices et l’aurait honoré plus que les autres peuples. Non, ce n’est en aucune manière, pour aucune sorte de mérite ni même d’obéissance, là aussi bien au contraire. Non, si il y a une raison à ce choix, une seule, c’est celle que nous dit le texte « parce que l’Éternel vous aime ». Point final sans qu’il ne soit plus nécessaire d’en dire quoi que ce soit, il n’y a pas de raison à l’amour de Dieu pour son peuple, il n’y a pas de raison à l’amour de Dieu pour nous, il n’y a pas de raison à l’amour de Dieu pour Apolline.
C’est cette déclaration d’amour de Dieu pour l’humanité qui est première et qui est signifiée par le baptême d’une manière indélébile, que nous en ayons conscience ou non, quel que soit notre âge et notre condition. « tu reconnaîtra donc… », c’est ainsi que le texte continue. La validité du baptême ne dépend pas de la qualité de celui qui baptise, ni de la qualité de l’Église, ni même de la qualité du baptisé, elle est toute entière contenue dans cet amour de Dieu antérieur à tout ce que nous en savons.
C’est pourquoi Luther, Zwingli et Calvin, contrairement aux radicaux, qui sont les ancêtres des Églises dites « évangéliques », ont conservé cette tradition du baptême des enfants, complétée certes par l’institution, en 1536 justement dans une volonté de réconciliation avec ceux que l’on appelle les anabaptistes, par Martin Bucer de la confirmation, vécue comme une appropriation par l’enfant devenu adulte de cet amour immérité.
Bien sûr qu’un enfant, un adolescent ou un adulte ne vivent pas le baptême de la même manière mais quel que soit l’âge et la conscience que l’on peut en avoir au moment du baptême, celui-ci est toujours reçu. C’est toujours un don de Dieu, c’est lui qui est à l’œuvre et non pas le baptisé, en aucune manière. C’est cela que Martin Luther a compris et qui a nourri sa lutte pour la Réforme de l’Église.
Être conforme à la graine reçue
Qu’ensuite le baptisé, adolescent ou adulte, dise ce que le baptême signifie pour lui, qu’il s’engage à vivre en tant que chrétien dans ce monde qui ne l’est plus et ne l’a d’ailleurs jamais été, cela n’est jamais qu’une réponse. Une belle réponse, une reconnaissance de cette grâce qui nous est faite, un signe de cette foi qui nous est donnée.
Il faudrait reprendre cette idée d’un « peuple saint ». La « sainteté » n’est pas quelque chose à atteindre, un idéal au-delà de nous-mêmes qui serait si loin et si difficile à obtenir. Ce n’est justement pas quelque chose que l’on peut devenir, acquérir, conquérir mais que l’on ne peut jamais que recevoir dans l’acte du baptême. Lorsque nous sommes baptisés, nous sommes sanctifiés et nous entrons dans la communauté des saints.
Et pour comprendre ce que cela signifie, pour se faire une idée de ce que c’est que la sanctification, c’est encore l’apôtre Paul qui a la plus belle métaphore. Revenons à sa lettre aux Romains. Celle où il parle de vie et de mort, de mort avec le crucifié, de vie avec le ressuscité : la vie sanctifiée est semblable à une plante, « nous sommes devenus une même plante avec lui par la conformité à sa mort ». De même qu’une plante devient ce que veut la graine, que la forme de la plante, ses fruits et ses pétales, sa vigueur et sa vivacité, dépendent de la graine, il nous faut être semblables à celui qui, comme une graine, a donné sa vie pour nous, afin que nous vivions en nouveauté de vie, en « conformité », on pourrait dire en « cohérence », en maturation de ce que nous avons reçu, nous qui ne sommes jamais que la partie visible de cette graine manifestée par l’amour en Dieu en Jésus-Christ.
« Ne vous conformez pas au monde » mais « soyez conformes à ce que le Christ vous a donné », voilà ce que c’est que d’être sanctifié par le baptême, ce que nous sommes tous, appelés à devenir.
Roland Kauffmann




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