L’effort de la prière
- Roland Kauffmann
- 15 juin
- 8 min de lecture
Soultz, samedi 13 juin 2026

L’effort de la prière
Deuxième volet aujourd’hui de notre série consacrée à la prière mais vous aurez sans doute remarqué que le texte d’aujourd’hui n’en parle pas. De la même manière, nous avons lu au courant de ce culte le chapitre 6 de l’évangile de Luc et vous aurez remarqué que celui-ci commence comme le sermon sur la montagne dans l’évangile de Matthieu par un grand rassemblement de Jésus et ses disciples avec une grande foule. L’événement se passe, non pas sur une montagne comme chez Matthieu ni au bord du lac comme chez Marc (Marc 4) mais sur un plateau. Comme chez Matthieu et Marc, ce grand discours, ou plutôt cette série de discours de Jésus à ses disciples se déroulent juste après le choix des douze apôtres.
Comme chez Matthieu, le discours de Jésus commence par cette formule typique de la littérature grecque, à savoir « heureux… ». Toutes les sagesses de cette époque cherchent à comprendre comment et à quelles conditions l’on peut être heureux dans la situation présente, avec toutes les peines et les malheurs qui font l’ordinaire de la vie de chacun d’entre nous. Mais, là aussi vous aurez remarqué que les béatitudes, car c’est bien de cela qu’il s’agit de Luc sont très différentes de celles de Matthieu.
Déjà elles sont moins nombreuses : quatre seulement contre huit chez Matthieu et surtout elles sont en miroir avec quatre malédictions. Et chez Luc, il ne s’agit pas de « pauvres en esprit » mais de vrais pauvres, de vrais désespérés, de vrais affamés et de vrais opprimés. L’évangile de Luc est beaucoup plus concret que celui de Matthieu. Comme toujours il raconte la même chose, mais toujours différemment, d’un point de vue et avec une intention différente. Cette diversité théologique du nouveau testament doit toujours être présente à notre esprit lorsque nous y réfléchissons. Plus encore, si nous continuons un instant la comparaison entre le discours de Jésus chez Luc par rapport au même discours chez Matthieu, on se rend compte qu’il est d’abord beaucoup plus court : 32 versets là où Matthieu consacre trois chapitres à ce discours inaugural. Et surtout il ne contient pas la prière essentielle, ce que nous appelons le Notre Père. Celle-ci n’est donnée par Luc que plus tard, au chapitre 11, dans une forme là aussi très différente de celle donnée par Matthieu mais nous en parlerons la prochaine fois.
À contre-courant de l’esprit du monde
Dans ce discours inaugural de Jésus, Luc utilise les mêmes images que Matthieu, notamment celle de la paille et de la poutre (41-47) ou encore l’image de l’arbre et de ses fruits (43-44) mais surtout il place au cœur de son propos, l’amour des ennemis. L’impératif de faire du bien à ceux qui nous maudissent et nous persécutent. Cette aberration logique au yeux de la plupart est proprement scandaleuse. Que l’on aime son prochain, son semblable, son compagnon comme soi-même ; voilà une évidence partagée par tous, bien loin de cette incongruité proférée par Jésus d’aimer ses ennemis.
J’emploie à dessein des termes choquants, « aberration », incongruité, scandale pour essayer de rendre l’effet qu’ont du produire ces paroles sur la foule rassemblée. Ceux-là étaient venus pour écouter un maître de sagesse, un guérisseur qui allait justement les guérir de leurs maladies et pardonner leurs péchés, voire leur donner les clés du Royaume et de la vie éternelle qu’ils attendent. Et voilà que celui-ci au-lieu de promettre la félicité éternelle annonce du sang et des larmes, annonce que ses fidèles seront insultés, persécutés, opprimés et qu’il leur faudra alors s’en réjouir et au lieu de se défendre il leur faudra en plus chercher par tous les moyens à faire le bien pour leurs bourreaux.
Ces paroles nous choquent aujourd’hui comme elles ont dû choquer ceux qui les ont entendus la première fois. Jésus, il faut toujours le rappeler, n’est pas un maître de sagesse, un gourou pour nous faire du bien et nous réconforter. C’est plutôt un maître qui veut nous entraîner à la souffrance et à l’effort. Nous amener à réaliser l’impossible plutôt que de suivre notre pente et à aller dans le sens du vent.
Souvenez-vous de nos méditations sur le Sermon sur la Montagne avec Dietrich Bonhoeffer l’année dernière. En prison, Bonhoeffer a eu l’occasion de mettre en pratique cet amour de l’ennemi, en suscitant l’admiration de ses gardiens parce qu’il priait pour eux, leur demandait des nouvelles de leur santé et de leur famille. Ces hommes habitués à la cruauté et à l’indifférence étaient ébranlés par l’attention qu’il leur accordait. Un amour des ennemis en acte comme Bonhoeffer le manifeste dans son ouvrage essentiel Résistance et soumission. On y voit que jamais le pasteur et théologien n’a laissé son cœur être perverti par la haine de ses oppresseurs. Sa principale victoire aura été de ne pas être devenu comme eux et de n’avoir pas été contaminé par leur haine.
Aimer coûte que coûte
Dans un monde marqué par la violence et par la haine de l’autre, les chrétiens que nous sommes devons marquer une différence profonde : ne pas agir comme les autres, ne pas nous laisser être transformés par les discours de peur et de rejet mais nous laisser transformer par les paroles du Christ. Les paroles de Jésus nous prennent à contre-pied du sens commun qui veut que l’on calcule les intérêts et que l’on sacrifie les principes et les valeurs sur l’autel des idoles du jour. « Mais aimez vos ennemis, faites du bien et donnez sans rien espérer, sans compter, sans rien attendre d’autre que la conscience d’avoir agi tel que le Christ nous le demande ».
y-a-t-il quelque chose de plus difficile que d’apprendre à aimer ainsi ses ennemis ? Encore une fois, Jésus n’est pas un sentimental qui voudrait nous apprendre ce qu’est l’amour mais un maître qui nous oblige à faire ce que nous ne voudrions pas, qui fait de nous ses disciples et par-là les serviteurs de tous. Il faut reconnaître que nous avons des ennemis, des forces qui partout dans le monde menacent nos libertés et notre art de vivre ; l’oppression et le mal rodent autour de nous, elles s’étalent à longueur de journées sur nos écrans et nos journaux. Il nous faut et il nous faudra lutter contre eux, résister et empêcher leur victoire, comme au temps de Dietrich Bonhoeffer, comme au temps de nos pères réformateurs mais jamais nous ne devons oublier que la haine n’a pas de place dans nos cœurs même pour ceux qui nous persécutent.
C’est ici que le texte de Pierre prend toute sa dimension. À la puissance du néant et du mensonge, de la violence et des ténèbres, il oppose la « divine puissance (qui) nous a donné tout ce qui contribue à la vie et à la piété, en nous faisant connaître celui qui nous a appelés par sa propre gloire et par sa vertu. » (1,3). Cette lettre n’a pas été écrite par l’apôtre Pierre. Certes, elle se place sous son autorité mais il a fallu très longtemps pour qu’elle soit acceptée dans le canon officiel de l’Église. Elle n’a d’abord été acceptée que par les chrétiens d’origine juive vivant à Alexandrie. Son vocabulaire, ses formes grammaticales la font dater du début du deuxième siècle, aux environs de 125 ce qui en fait un des écrits les plus tardifs du nouveau testament.
Mais c’est justement l’époque, à l’apogée de l’empire romain, où les chrétiens commencent à ressentir de l’inquiétude devant les brimades de plus en plus nombreuses qui leur sont imposées. Il y avait bien sûr des violences du temps de vivant de Pierre et de Paul mais maintenant que les Églises sont bien implantées, elles deviennent des cibles et les persécutions se font plus précises. Les chrétiens de cette époque, qui est aussi celle de l’apocalypse sont habitués à la violence que leur font endurer les païens et l’alternative est alors de savoir s’il faut continuer à rester fidèle ou s’il ne vaudrait pas mieux se rallier au pouvoir des empereurs. Pour ces chrétiens, et c’est une différence fondamentale entre eux et nous, c’est que pour eux, cette question de la fidélité était vraiment une question de vie ou de mort.
Un manuel de résistance
C’est dans ce contexte que l’auteur de cette lettre, qui se place sous l’autorité du grand apôtre chef de toutes les Églises encourage ses lecteurs à pratiquer les vertus qui sont celles du Christ lui-même avec cet enchaînement extraordinaire : après avoir renoncé à toute forme de convoitise et il faut entendre là convoitise d’honneurs et de richesses, ce n’est pas une affaire de morale ou de gourmandise mais bien de pouvoir et de puissance sociale auxquels il faut renoncer, il faut « fai(re) tous (n)os efforts pour joindre à (n)otre foi la vertu, à la vertu la connaissance, à la connaissance la maîtrise de soi, à la maîtrise de soi la persévérance, à la persévérance la piété, à la piété la fraternité, à la fraternité l'amour. » (5-7).
Huit qualités qui s’enchaînent et se nourrissent parce qu’aucune ne peut se suffire à elle-même. C’est d’ailleurs l’une des caractéristique des vertus par rapport aux péchés qui leur sont contraires. Le péché se suffit toujours à lui-même tandis que la vertu a toujours besoin d’être soutenue. La vertu est du côté des interdépendances tandis que le péché est toujours égoïste.
Ainsi la foi (pistis) ne suffit pas, il faut y ajouter la vertu. Et la vertu (aretē) en ce temps-là, ce n’est pas la vertu au sens moral comme nous l’entendons, c’est le courage et la noblesse de caractère, la force de vaincre ses peurs.
La vertu n’est cependant pas assez forte pour résister aux vents contraires, il faut y ajouter la connaissance (gnōsis), c’est-à-dire l’intelligence des situations et des enjeux.
Mais cette information sur l’état du monde ne suffit pas, il y faut encore une grande maîtrise de soi (enkrateia), autrement dit une prudence et une lucidité sur les risques et les dangers.
Mais il ne suffit pas d’être calme, encore faut-il être déterminé et constant, c’est à dire y ajouter la persévérance (hypomonē) : il faut toujours continuer à faire le bien.
Mais il ne suffit pas d’être constant, encore faut-il y ajouter la piété (eusebeia). Ici, c’est le mot d’Albert Schweitzer, la « Ehrfurcht », autrement dit le respect dû à celui qui nous conduit, la volonté d’obéir, voilà ce qu’est la piété.
Mais cette volonté d’obéir et de tenir ferme ne peut être sans fraternité (philadelphia), c’est-à-dire sans une solidarité confiante entre ceux qui partagent la même espérance.
Mais la communion fraternelle non plus ne suffit pas, il faut encore y ajouter la charité (agapē), c’est-à-dire la volonté résolue de faire le bien même à ses ennemis, à ceux qui nous persécutent.
À cette succession de causes et d’effets, la foi, la vertu, la connaissance, la maîtrise de soi, la persévérance, l’obéissance, la fraternité et l’amour tel que le Christ l’entend, est promise une récompense, un prix, l’entrée dans le royaume éternel. C’est pour cela que cette lettre de Pierre a mis du temps à être acceptée par l’Église. Parce qu’elle va à l’encontre de ce que dit Paul du Royaume de Dieu qui est déjà donné et qui est même déjà là, au sein de l’Église.
Pierre, ou plutôt l’auteur de cette lettre est plus lucide, parce qu’il vit à une époque plus dangereuse même que Paul. Il veut mettre en garde ses lecteurs contre la trahison que serait un ralliement à l’esprit du monde. Ce serait renoncer à notre vocation et à notre élection. Il introduit l’idée, que l’on trouve aussi chez Jean, que nous pouvons perdre notre qualité de chrétien, que rien n’est en fait jamais acquis, parce que la fidélité et la confiance s’entretiennent et se développent, qu’elles peuvent s’étioler sous le coup des renoncements et des petits accommodements avec le monde.
Lorsque nous prions, il nous faut avoir ces principes à l’esprit. C’est ainsi que nous mettrons en pratique la parole de Dieu et donnerons la mesure de notre foi et de notre amour, même, surtout, pour nos ennemis. La prière, que nous la vivions dans le secret de notre chambre ou dans le secret de notre cœur au milieu des fidèles, est un entraînement ; c’est un effort sur la voie de l’obéissance et de la fidélité. Elle entretient notre confiance et dans ce dialogue intérieur avec notre Seigneur, elle nous apprend à mieux discerner, à mieux comprendre, à mieux nous engager afin d’être vraiment « participants à la nature divine ».
Roland Kauffmann
















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