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La Bible. Manuel de subversion, Stéphane Encel, Le Cerf, Paris, 2026

  • Roland Kauffmann
  • il y a 2 jours
  • 4 min de lecture

Docteur en histoire des religions, Stéphane Encel est de ceux qui alternent les recherches universitaires1 et des essais sur la culture populaire de notre époque comme la série Matrix2 ou encore Georges Orwell3. Cette étude de la Bible en tant qu'elle serait un « manuel de subversion » ressort clairement de cette seconde catégorie.


Mais il y a ici peu de « manuel » et peu de « subversion » en général. En effet, là où on aurait pu s'attendre à un manuel de résistance contre les dévoiements religieux contemporains avec des décryptages de discours politiques ou sociétaux à la lumière de récits bibliques afin justement de « subvertir », de retourner de l'intérieur, ces discours, l'auteur nous offre un panorama de l'histoire biblique centré sur les thèmes de la libération, de la sécularisation et de la vacuité du sens. Et en guise de « subversion », il reprend la thèse largement avancée par Simone Weil, sans pour autant la citer, de l'enracinement biblique du texte du sommet de notre hiérarchie des normes qu'est la Déclaration universelle des Droits de l'Homme de 1789.


Certes, il y a des fulgurances comme cette comparaison des populismes contemporains avec l'épisode du Veau d'or où une « incarnation de substitution » prétend remplacer le « principe supérieur » ou encore dans la description de la Tour de Babel comme représentative d'un « univers concentrationnaire » mais l'auteur a beaucoup lu et nous montre les échafaudages de ses réflexions en citant abondamment celles et ceux qui lui ont inspiré ces idées4. Mais après les exposés théoriques, l'exemple biblique dévie rapidement vers une sorte d'ellipse contemporaine ou, plus confondante, vers la Chrétienté médiévale. Ainsi de l'épisode de la Vigne de Nabot où l'auteur ne s'aventure pas sur le terrain des confiscations de terres par les colons israéliens en Cisjordanie occupée mais préfère les considérations générales sur le « pouvoir des puissants » et en revenir à Pépin le Bref (p.84).


Que la loi doive gouverner les peuples et les individus, que les prophètes soient les contre-pouvoirs d'une royauté acceptée à contre-coeur par Dieu et bien sûr que le peuple français doive se souvenir de sa libération de la tyrannie tout cela est juste. Encore que le concept de tyrannie à propos de Louis XVI puisse être mis en questions5. Mais ces concepts ne sont-ils pas déjà si étrangers à une large part de la population qu'ils ne peuvent plus être entendus ? Ainsi à notre âge numérique, une simple recherche d'images sur le mot « Loi » renvoie quasi systématiquement à une « balance », c'est-à-dire à l'institution judiciaire. La loi n'est plus dans nos sociétés une règle normative en vue d'un avenir partagé mais un arbitrage entre intérêts divergents et l'auteur ne relève pas ce point.


On peut également s'étonner que l'auteur situe le don de la Loi au Sinaï juste avant l'entrée en Terre promise, faisant d'ailleurs de ce don tardif le gage de la liberté du peuple désormais doté d'une constitution, quasi au sens moderne, après l'errance : « il faudra 40 ans de désert, puis recevoir la Loi. (…) le symbole est fort : la loi, (…) n'est pas donnée en Égypte (…) Mais non plus immédiatement dans le désert. Il fallait que le peuple apprenne à se connaître, se fédérer, et accorder une confiance sans faille au Principe supérieur (…) » (p.30, majuscules de l'a.). Ce choix d'interprétation donne l'orientation générale de l'ouvrage, plus fondé sur les (belles) idées de l'auteur que sur le récit biblique qui place le don de la loi au troisième mois après la sortie d'Égypte (Exode 19,1).


On peut remercier l'auteur de la fécondité de son aperçu général en ce sens qu'il donne à penser à celles et ceux qui en ont la capacité mais quand il regrette la perte des transcendances et de la religion civile style IIIe République et reconnaît « qu'une croyance [doit] s'imposer à tous » il ne tire pas le fil pour se demander comment une République peut être forte en tolérant en son sein ses propres ennemis, sauf à devenir elle-même totalitaire et donc à perdre son identité ou à perdre son « âme ».


On peut bien sûr le rejoindre lorsqu'il rappelle que « Face à ceux (…) qui estiment « l'homme obsolète » (…), la Bible oppose une perspective humaniste, dans une triangulation fondamentale : l'Homme face à l'Homme, à la base, sous le regard d'un Principe supérieur et créateur. » (p. 149, guillemets et majuscules de l'a.) mais il ne suffit pas de dire que l'on est « humaniste » ou que la Bible le serait, les adversaires moderne de la liberté, de la justice et de la vérité prétendent l'être également dans un retournement de langage qui est la plaie de notre époque. Le titre évocateur de l'ouvrage laissait espérer un véritable « manuel », une sorte de boite à outils pour comprendre, envisager le monde et agir sur le mode du Guide d'auto-défense intellectuelle de Normand Baillargeon6. De l'importance du choix des titres.


Pour Libre Sens, Roland Kauffmann, Guebwiller, août 2026.


1 Il est notamment l'auteur d'un ouvrage de référence sur le Temple de Jérusalem comparé aux autres temples antiques : Temple et temples dans le judaïsme antique, Honoré Champion, 2012.


2 Matrix - En quête de nos futurs, Le Passeur, 2022.


3 Le monde selon Orwell - avez-vous bien lu 1984 ?, Cerf, 2023.


4 On ne peut à ce sujet que regretter des lacunes éditoriales dans la numérotation des appels de notes dans le texte ne correspondant pas à celle en fin d'ouvrage.


5 Louis XVI accorde l'état-civil aux protestants et la tolérance aux juifs en 1787. L'émancipation de ces derniers par la Révolution est une évolution entamée dès la fin de l'Ancien Régime.


6 Lux éditions, 2006.

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