On ne voit bien qu'avec le cœur
- Roland Kauffmann
- il y a 1 jour
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Guebwiller le 26 juillet 2026

On ne voit bien qu'avec le cœur
Si je vous ai proposé aujourd'hui de lire ce chapitre en entier, il me faut avouer que c'est d'abord un aveu d'impuissance. En effet, notre plan de lecture biblique nous proposait de lire cette histoire seulement jusqu'au verset 7, jusqu'au moment où l'aveugle, après s'être lavé de la boue que Jésus avait placée sur ses yeux, miraculeusement voyait. Une guérison miraculeuse supplémentaire et que pouvais-je bien en dire ?
Mais comme toujours, j'ai relu l'histoire dans son contexte et me suis rendu compte que comme souvent chez Jean, c'est une véritable parabole qui nous est proposée. Une pièce de théâtre avec des personnages, des répliques et des rebondissements. Il y a du suspens, de la tromperie, de la joie et de la colère et surtout une leçon plus forte sans doute par la manière dont elle racontée que si elle était dite dans un discours plus formel.
Car Jean, l'évangéliste est un merveilleux conteur. Il nous raconte la vie de Jésus par épisodes et non comme un roman à la manière des trois autres évangélistes. Chaque moment de la vie de Jésus, les Noces dites de Cana, sa rencontre avec Nicodème ou celle avec la Samaritaine sont autant de facettes de sa personnalité et de son message. On peut donc prendre chacune de ces histoires comme un tout, avec son intrigue, ses actes et ses personnages. Ce que je me propose de faire avec vous ce matin.
Une série de personnages
Et comme toute bonne pièce, il faut détailler les personnages : bien sûr il y a le personnage récurrent, Jésus, mais le véritable héros, au sens de personnage central, de cet épisode, c'est l'aveugle. Viennent ensuite les personnages secondaires, d'abord du côté de Jésus, les disciples et de l'autre côté, ses adversaires, ceux que l'on retrouve aussi toujours dans toutes ses aventures, les Pharisiens. Ceux-là, nous les connaissons bien, ce sont les méchants de l'histoire, ceux qui vont faire arrêter Jésus mais, première surprise de cet épisode, il y a deux sortes de Pharisiens : ceux qui sont contre lui, ceux qui vont interroger l'aveugle guéri et ceux qui sont aux côtés de Jésus. On voit alors que les choses ne sont pas si simples, il n'y a pas d'un côté les bons, les disciples de Jésus et de l'autre les mauvais, les Pharisiens, voilà une première vigilance qu'il nous faut avoir : sans doute que celui qui nous raconte cette histoire veut nous rendre attentifs à la nécessité de regarder au-delà des apparences.
Après ces personnages secondaires, disciples et Pharisiens, une troisième série de personnages : l'entourage de l'aveugle. Et là aussi, deux groupes : d'abord les « voisins », ceux qui connaissaient l'aveugle et se demandaient si c'était bien lui qui maintenant marchait au milieu d'eux comme si de rien n'était, ils s'interrogent (v.8-12). C'est ce premier groupe qui conduit l'aveugle, qui ne l'est plus, vers les Pharisiens.
Attention, ils ne le font pas avec une volonté de nuire. Au contraire, ils veulent que la guérison soit constatée et approuvée. Il était d'usage selon la Loi d'aller se montrer au sacrificateur pour faire constater que l'impureté, car toutes les maladies étaient réputées être le résultat d'une impureté, avait disparu. Ces voisins sont comme les disciples. Vous avez peut-être été étonnés de la question que posent ceux-ci à Jésus : « Qui a péché pour qu'il soit aveugle ? Lui ou ses parents ? ». Une question incongrue ! Comment cet homme aurait-il pu pécher avant même sa naissance ? Elle en dit long sur la mentalité religieuse de l'époque. Chaque maladie est comprise comme la punition d'une faute. Un raisonnement que refuse Jésus justement. À cette question, idiote pour nous aujourd'hui mais si courante à l'époque, il répond que l'aveuglement de cet homme n'est la punition d'aucune faute, ni de l'homme ni de ses parents.
Les parents, justement, ils jouent un rôle pivot dans notre épisode. Ils sont convoqués par les Pharisiens pour attester de la situation de leur fils, prouver qu'il était bien aveugle et qu'il n'y a pas de manipulation dans la guérison. Mais les parents sont prudents, à raison d'ailleurs, et ils renvoient les juges à la réponse du fils qui est bien assez grand pour répondre.
Le véritable procès
Commence alors une nouvelle séquence de questions au fils, nettement moins bienveillante que la première. La première séance du tribunal s'était conclue sur le fait qu'un homme avait mis de la boue sur les yeux d'un aveugle, que celui-ci s'en était trouvé guéri et qu'il pensait que l'homme qui l'avait guéri était un prophète. Mais les Pharisiens doutent de la réalité de sa cécité et la seconde séance est plus polémique. Les juges attaquent la personne de Jésus, « nous savons que c'est un pécheur, il ne peut donc t'avoir guéri, parce que la maladie est le fruit du péché, un pécheur ne peut lutter contre le fruit du péché. Nous, les Pharisiens, nous sommes disciples de Moïse, et lui nous ne savons pas qui il est ». Vous voyez le glissement du terrain médical vers le terrain théologique. Jésus ne peut avoir guéri l'aveugle puisqu'il ne respecte pas le sabbat. À cette discussion théologique, l'aveugle, qui ne l'est plus, répond simplement, « je ne sais pas si c'est un pécheur, ce que je sais, c'est que j'étais aveugle et que maintenant je ne le suis plus ». Une simple reconnaissance d'une réalité qui déclenche la fureur des juges pharisiens qui chassent l'ancien aveugle. Et l'accablent de reproches, en disant « bien que tu n'aies plus le signe du péché, tu es et tu restes pécheur ».
Vient ensuite le dénouement de notre histoire : Jésus retrouve l'aveugle qui ne l'est plus, qui n'est plus ni aveugle ni pécheur en réalité. Et c'est à ce moment-là seulement qu'intervient la véritable confession de l'ancien aveugle dont les yeux de l'esprit et du cœur s'ouvrent enfin quand il comprend que Jésus n'est pas seulement un prophète comme il le pensait jusque là mais qu'il est celui que tous attendaient justement pour « ouvrir les yeux des aveugles » ce qui était la mission dévolue au Messie par le prophète Ésaïe (Ésaïe 61, 1-2, repris dans Luc 4, 14-21).
Mais l'épisode n'est pas fini, vient un épilogue. Au début Jésus parlait à ses disciples, maintenant il parle aux Pharisiens qui « étaient avec lui », c'est-à-dire ceux qui, comme Nicodème, sont sensibles à ses paroles et sont presque prêts à le suivre. Et quand ils entendent la mission que Jésus a reçu de son père, à savoir « je suis venu dans ce monde pour un jugement, afin que ceux qui ne voient pas voient et que ceux qui voient deviennent aveugles », (39), ils se sentent visés et lui rétorquent « veux-tu dire que nous aussi, nous sommes aveugles ? ». Sous-entendu, nous qui sommes prêts à te suivre comme un nouveau Moïse, nous qui respectons la loi, serions-nous pécheurs ? ».
Le temps de la décision
Jésus aurait à ce moment là pu leur dire, « non rassurez-vous, vous qui êtes avec moi, vous n'êtes pas concernés ». Il aurait pu s'en faire des alliés utiles pour la suite de l'histoire mais il ne transige pas. Si leur volonté de le suivre était sincère, ils reconnaîtraient eux-mêmes qu'ils sont dans l'erreur. Ils se repentiraient et feraient comme l'aveugle, qui n'est plus aveugle, ils le reconnaîtraient purement et simplement comme le Fils de l'homme, celui qu'ils attendaient et le suivraient résolument. Au lieu de quoi, ils tergiversent, hésitent et finalement ils rejoindront le camp d'en face ne voulant pas aller au bout de leur démarche.
Résumons un instant notre histoire : un aveugle résigné à son sort et qui ne demande rien à personne mais qui devient le sujet d'un débat sur le péché, sur la condition humaine en général et, toujours sans rien comprendre à ce qui se passe devient sujet d'une illustration de la mission de Jésus et en-même temps la cause de la séparation définitive de Jésus et des Pharisiens. Cet aveugle retrouve la vue, non seulement celle du corps, mais aussi celle de l'esprit et de l'âme, devenant ainsi l'exemple même de ce que Jésus est venu accomplir dans le monde.
Arrêtons-nous sur le héros de cet épisode de l'évangile, sur cet aveugle de naissance. Cet homme n'a jamais rien vu du monde qui l'entoure. Il a toujours vécu avec l'aide de ses voisins et de sa famille qui, malgré le fait qu'il soit pour eux un pécheur, mais de quel péché ? Le sien ou celui de ses parents ? Comme se le demandaient les disciples. Il n'a rien à perdre à aller se laver au bassin de Siloé qui est en fait le lieu des ablutions, c'est-à-dire des bains rituels des pèlerins avant d'entrer au temple de Jérusalem. Autrement dit, voilà un homme qui n'a jamais pu aller au temple en raison de sa maladie qui est envoyé au temple. En faisant cela, Jésus fait bien plus que de ne pas respecter le jour du sabbat. Il renverse les règles et libère celui qui était empêché de rendre un culte à Dieu.
Ce qui est en jeu dans notre épisode, ce sont justement les limites que posent les Pharisiens. Alors même qu'ils voient bien que l'aveugle ne l'est plus et que donc, plus rien dans la loi ne l'empêche de se rendre au temple pour rendre grâce à Dieu, ils le chassent et lui refusent la présence divine. Ils s'érigent ainsi en gardiens de l'ordre, de la moralité et de la loi. Tant pis, l'ancien aveugle trouvera refuge dans le groupe des disciples qu'il suivra désormais, convaincu qu'il y a là, auprès de Jésus, bien plus que dans le temple.
Pour les contemporains, cette guérison est au moins aussi subversive de la part de Jésus que ses paroles annonçant la destruction du temple. Puisqu'il contourne les règles et s'affranchit des conditions selon lesquelles les Pharisiens, et avec eux les autres autorités religieuses, prétendaient contrôler la foi du peuple d'Israël.
Mais cet aveugle, qui, souvenons-nous, ne l'est plus alors qu'il l'a toujours été. On aurait pu s'attendre à ce que une fois avoir découvert la vue, il soit dans l'admiration de tout ce qu'il voit pour la première fois de sa vie. Les couleurs, les formes, les visages, les rues, tout ce qui pour lui jusqu'à présent n'était que bruit ou odeur, choc ou sensation, devient lumineux en un instant. Mais surtout, cet homme à qui personne ne demandait son avis, se révèle un redoutable contradicteur même pour les Pharisiens, pourtant rodés à la controverse et aux débats théologiques.
Ce qui est le plus admirable dans cet épisode de la vie de Jésus, ce n'est pas qu'un aveugle ait recouvré la vue mais qu'une personne réduite au silence, réduite à être l'objet des décisions des autres, des jugements des autres, réduite finalement à n'être rien d'autre qu'un pécheur, cette personne retrouve le droit à la parole et à la décision. Il ne s'en laisse pas compter par les Pharisiens, ne s'en remet pas à ses parents, pas si courageux au demeurant. Lui qui vient de découvrir ce qu'est la vue aurait pu se mettre du côté des Pharisiens. Il sait ce qu'il risque en se dressant contre eux, avec toute sa sincérité et son humilité : « S'il est pécheur, je ne le sais pas ; je sais une chose : j'étais aveugle, maintenant je vois » (25). Il aurait pu se détourner de Jésus, profiter de sa guérison pour aller au temple et reprendre sa place parmi ses voisins. Ce serait son intérêt et nous ne pourrions le juger pour cela après toutes ces années vécues dans les ténèbres.
Au contraire, malgré les risques qu'il court, de tout perdre, d'être chassé du temple et d'être définitivement considéré comme pécheur, comme perdu, il reste fidèle à celui qui l'a relevé. Toute la force de cet épisode de la vie de Jésus est dans ce mouvement de l'aveugle qui aurait pu suivre sa route, aller au temple et continuer son chemin en profitant de la si belle occasion de refaire sa vie mais qui fait le choix de rester fidèle à une parole reçue.
C'est en cela qu'il est exemplaire et que Jean lui consacre tout un chapitre, comme à Nicodème ou à la Samaritaine et que j'ai souhaité m'arrêter avec vous ce matin sur ce personnage qui nous en apprend plus sur nous-mêmes que sur Jésus. Que celui-ci soit la lumière du monde, nous le savons bien sûr, c'est le commencement de l'évangile, son point de départ mais ce que cela implique pour nous, voilà ce qui est en jeu dans l'histoire de l'aveugle. Nous pouvons effectivement continuer notre route comme si de rien n'était, en étant au bénéfice de l’œuvre du Christ en rendant gloire à Dieu de ce qu'il nous a donné. Pensons cependant à cet homme au moment précis où il est chassé par les Pharisiens, entre le verset 34 et le verset 35, avant que Jésus ayant appris sa situation se mette à sa recherche. Imaginons quel devait être le désespoir de cet aveugle qui se retrouvait au ban de la société, dans une situation matérielle sans doute pire qu'avant. Pourtant il n'en est rien, on ne peut certes que l'imaginer parce que le texte nous laisse justement cet instant de respiration.
Le temps de la confession
Il n'a pas tremblé, à aucun moment, devant ses juges qui allaient lui refuser l'accès au temple, il n'a ni renoncé ni trahi celui qui lui avait donné la vue et, avec elle, avait changé sa vie. Dans ce moment de vérité, malgré les arguments de ses contradicteurs, il en est resté au fait qu'avant il était aveugle et que maintenant il voit. Il comprend qu'il n'est pas pécheur, qu'il ne l'a jamais été. Il est ancré dans la réalité, dans ce qu'il vit dans sa chair et dans son âme. Il n'a plus besoin de rien d'autre que de cette lumière qui s'est révélée dans son cœur et lui permettra de vivre quoi qu'il en coûte, quoi qu'il arrive désormais.
C'est à ce moment-là que Jésus revient vers lui et met des mots sur ce que cet homme ressentait au plus profond de lui-même et finalement sa confession de foi, celle de l'ancien aveugle « je crois, Seigneur » est l'une des plus belles dans sa simplicité de tout le Nouveau Testament. Tous les Juifs croyaient au Fils de l'homme, comme à une chose qui devait advenir, un jour, peut-être ; les Pharisiens y croyaient ; celui-là maintenant y croit réellement, parce que lui qui était aveugle de naissance a vu réellement ce que cela signifie cette vie nouvelle offerte par le Fils de l'Homme, parce qu'il a tenu bon dans l'épreuve de vérité, il sait maintenant qu'il croit.
Puissions-nous, comme lui, être fidèles à celui qui nous a rendu la vue et permis de voir au-delà des apparences, des pouvoirs et des conditions et dire simplement avec lui « je crois Seigneur ».
Roland Kauffmann

















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