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Devenir pêcheur d’hommes

  • Roland Kauffmann
  • il y a 4 heures
  • 8 min de lecture

Guebwiller, 5 juillet 2026



Devenir pêcheur d’hommes


Imaginez-vous la situation : Jésus, suivi d’une grande foule arrive au bord du lac de Génésareth, autrement appelé « mer de Galilée ». Il vient de son village, Nazareth où il a commencé à « proclamer aux captifs la délivrance » (Luc 4,18) mais les habitants de Nazareth ne l’ont pas reçu et, au contraire, étaient « en fureur » contre lui (4,28). En désespoir de cause, Jésus a du se résoudre à descendre jusqu’à la ville de Capernaüm qui se trouve au bord du lac. L’accueil y est bien plus chaleureux, Jésus enseigne à la synagogue et guérit quelques malades, chassant les démons comme les fièvres. Parmi ces premiers guéris, une femme, et pas n’importe laquelle. Il la guérit d’une fièvre et aussitôt qu’elle fut guérie, « elle se leva et se mit à les servir ».


Le mystère s’épaissit, qui sont-ils ces compagnons de Jésus que cette femme commence par servir ? Jésus était seul jusque là. Pas tout à fait certainement. Luc nous raconte en fait la première sélection des disciples : au bord du lac, nous le voyons trouver refuge dans une barque pour échapper à la foule qui le presse. Et ayant pris un peu de distance, « de la barque, il enseignait les foules » sans doute les quelques dizaines de personnes qui pouvaient l’entendre.


Sans doute fatigué, il demande au pêcheur, celui qui s’appelait Simon de prendre la mer et de faire ce qu’il sait faire, c’est-à-dire lancer les filets. Or, si les barques étaient au rivage, c’est justement parce que la journée de pêche était finie et que la pêche n’avait rien donné. C’est ce que lui répond le pêcheur. Mais qui ne tente rien n’a rien et il n’a rien à perdre, sa journée est fichue. Il lance donc les filets, et l’incroyable se produit, la mer qui semblait vide est finalement vivante et les pêcheurs croulent sous le poids.


De retour au rivage, Simon est envahi de crainte, de ce sentiment mêlé de gratitude et de terreur religieuse. Décidément cet homme, ce Jésus n’est pas n’importe qui, il émane de lui une force et une puissance hors du commun. Et Simon n’a plus d’autre choix que de se prosterner en demandant à Jésus de « s’éloigner de [lui] parce qu[’il est] un homme pécheur ». On aurait pu s’attendre au contraire à ce que Simon embrasse Jésus et se dise qu’il a trouvé un filon, que sa fortune est faite et qu’avec un tel indicateur de la présence des poissons, il serait bientôt le maître du syndicat des pêcheurs du lac.


Une rencontre miraculeuse


Pourtant ce n’est pas ce qui arrive, tout simplement parce que ce n’est pas la première fois que Simon a rencontré Jésus. C’est tout l’intérêt du récit que nous fait l’évangéliste Luc de cette rencontre déterminante que de nous en rendre toute la densité.


Vous savez que j’aime faire appel à vos souvenirs de lectures des évangiles. Et nous avons le souvenir du choix par Jésus de ses premiers disciples. Matthieu et Marc nous le racontent de la manière suivante : Jésus arrive au bord du lac, il appelle Simon et son frère André, qui abandonnent tout sur un coup de tête et le suivent, non sans avoir enrôlé une autre paire de frères, Jacques et Jean les fils de Zébédée (Mt 4, 18-22 ; Mc 1, 16-20). Jésus prend alors la route avec ces quatre premiers disciples.


Chez Luc, c’est beaucoup plus riche. Il nous explique, ou en tout cas, essaye de le faire, pourquoi Simon et ses trois associés, sont convaincus aussi rapidement de quitter leurs familles pour prendre la route avec ce prêcheur. Il y a bien sûr cette pêche miraculeuse mais elle ne suffit pas à expliquer la réaction de Simon. Pourquoi en effet, alors que la pèche était si bonne, demander à Jésus rien de moins que de s’en aller le plus loin possible.


Ce qui en réalité a motivé la réaction de Simon, ce n’est pas la pèche miraculeuse. Vous souvenez-nous de cette femme dont je vous disais qu’elle avait été guérie ? Je ne vous avais pas dit que c’était la belle-mère de Simon. Après avoir prêché à la synagogue, Jésus était justement allé chez Simon, lequel avait certainement entendu Jésus et devait faire partie de ceux qui avaient été impressionnés par son message. Simon avait donc invité chez lui ce jeune prêcheur et il se trouvait là cette femme malade.


D’abord un sermon enflammé, puis la guérison de sa belle-mère et enfin la pêche miraculeuse : on comprends mieux pourquoi Simon est terrassé par cette crainte mêlée de respect, de peur et de respect. Vous aurez reconnu là cette notion typique de Schweitzer, de Ehrfurcht, de respect, de serment de loyauté, d’allégeance. Au sortir de la barque, au lieu de se jeter sur Jésus avec reconnaissance, Simon n’a pas d’autre choix que de s’incliner et de reconnaître qu’il n’est pas digne de tant d’attention.


L’écervelé que nous montraient Matthieu et Marc, prêt à tout quitter pour suivre un inconnu n’en est pas un. C’est au contraire, un homme fait, il est marié, à la tête d’un groupe de pêcheurs et il ne se résout pas à suivre Jésus sur un coup de tête mais après l’avoir entendu, que ce soit à la synagogue, dans l’assemblée des hommes qui scrutent les textes pour y décrypter la venue du Messie ; une seconde fois, l’avoir entendu dans l’intimité de sa maison parce qu’après la guérison de la belle-mère, les deux hommes ont sans doute refait le monde comme on peut le faire entre deux nouveaux amis ; enfin Simon a entendu Jésus au moins une troisième fois, cette fois devant la foule au bord du lac. Ce ne sont plus des maîtres du texte, des intellectuels et des experts mais « monsieur et madame tout le monde », hommes, femmes, enfants et vieillards du peuple à qui Jésus s’adresse avec la même simplicité et la même conviction qu’il avait à la synagogue. La pèche que l’on appelle « miraculeuse » n’est alors plus que l’élément déclencheur qui va finir par le convaincre que quelque chose se passe. Plutôt que d’une « pêche miraculeuse » Luc nous raconte une « rencontre miraculeuse ».


Au-delà des discours et des manifestations de puissance


Comme dans notre vie, il arrive parfois un déclic, une sorte d’illumination où l’on se dit « j’ai compris », où les choses deviennent limpides et convaincantes. Sans que l’on puisse vraiment comprendre ce qui a changé et qui, d’un coup nous bouleverse et nous fait dire, « c’est ça, c’est exactement ça que j’attendais ». Cette expérience de conversion que vit Simon, cette confession qui va engager toute sa vie, est l’expression d’un instant mais qui ne vient pas d’un coup d’un seul. Elle est en réalité le fruit de l’accumulation des événements.


Ce moment où comme le dit Paul aux Corinthiens, il n’est plus question de raisonnement, de preuves, de miracles ou de sagesses. Où il n’est plus temps de débattre et de chercher des arguments pour ou contre. Sans doute que les deux hommes, Jésus et Simon, ont eu ce genre de débats, et sans doute que les associés, André le frère, Jacques et Jean, celui-là même qui racontera cette même histoire, encore différemment dans son évangile (Jean 1, 35-51) étaient aussi réunis. Certainement que les explications à la Synagogue les avaient impressionnés, sans doute que la guérison de la femme les avaient étonnés comme les avaient éberlués les autres nombreuses guérisons qui avaient suivi. On peut les voir, Simon, André, Jacques et Jean dans leurs barques en train de l’écouter haranguer la foule et lui annoncer la « délivrance ». Mais tout cela n’avait pas suffi.


Comme n’aurait sans doute pas suffi la pèche surabondante si elle n’avait pas été au bout de cette rencontre extraordinaire entre deux hommes, entre Jésus et Simon qui, au fil des mots et des événements, vont devenir plus que des amis, des frères. Nous qui connaissons la suite de l’histoire, savons que ce Simon qui s’incline sur le rivage et se rend devant celui qui l’a convaincu est le même homme qui bien des années plus tard, reniera son maître lorsque celui-ci aura été fait prisonnier car c’est bien Pierre qui sera le nouveau nom que Jésus donnera à Simon. Mais avant tout, plus qu’un récit de miracle, c’est l’histoire d’une rencontre que nous raconte Luc


À ceux qui cherchent des preuves de l’existence de Dieu et qui s’étonnent de ne pas en trouver. À ceux qui voudraient des miracles pour commencer à pouvoir croire, comme s’il fallait que Dieu prouve d’une manière ou d’une autre, sa puissance et son amour pour l’humanité, Luc fait comme Paul. Il n’insiste pas à cet endroit du récit sur le discours de Jésus, sur ses arguments. À ce point de l’évangile au moment de la rencontre avec Simon-Pierre et les autres, on ne sait pas quel est le message de Jésus, à part le fait qu’il reprend le prophète Ésaïe et déclare avoir « été choisi pour proclamer la grâce du Seigneur ».


Luc ne s’intéresse pas à la pertinence de ce discours et il n’insiste pas sur le miracle, pas plus sur celui de la pèche que sur les nombreuses guérisons qui n’avaient ni l’un ni l’autre suffit à convaincre Simon. L’extraordinaire de notre récit est tout entier dans le mystère d’une rencontre. Comme le jour où l’on rencontre un ami qui va nous accompagner toute la vie, comme le jour où l’on rencontre l’âme sœur avec qui on va donner une forme à sa vie.


L’importance de la relation


C’est ce moment de la rencontre, mystérieuse et secrète, propre à chacune et chacun d’entre-nous qui est au cœur de ce texte et dont Luc essaie de rendre compte. Bien sûr que les paroles de Jésus nous touchent ; bien sûr que les nombreuses miséricordes, les gestes d’amour et les miracles du quotidien, fait de pardon et de réconciliation, ce que l’on peut appeler les fruits de l’esprit ou de la grâce nous émeuvent et nous convainquent de la justesse, de la noblesse et de la vérité de l’Évangile.


Mais rien ne pourra jamais suffire à emporter l’adhésion du cœur et de l’esprit si ce n’est une rencontre avec celui qui veut être notre Maître et devant qui nous ne pouvons que rendre les armes.


Une relation avec celui qui ne laisse pas Simon à genoux sur le rivage, dans la repentance et la contrition mais qui le relève pour l’établir dans sa dignité et dans sa vocation. L’humble pêcheur de poissons n’a encore rien vu. Il ne sait rien de ce qui l’attend, peut-être que s’il avait su, il aurait d’ailleurs renoncé. « Devenir pêcheur d’homme » devait lui paraître bien incompréhensible au premier abord et en même temps quelle autre image Jésus aurait-il pu trouver pour dire à ce maître pêcheur ce qu’il allait devenir ?


« Pêcheur d’hommes », voilà ce que nous sommes appelés à être à notre tour. Le véritable signe ou miracle n’est pas la pêche miraculeuse de ce jour-là au bord du lac de Galilée. Le véritable signe de la grâce de Dieu, ce sont les innombrables chrétiens de tous les siècles jusqu’à nos jours et jusqu’à la fin des temps. C’est de nous et de nos pères dans la foi, de nos frères et sœurs d’aujourd’hui et demain, que veut parler Luc dans ce récit d’une pêche qui pour être « miraculeuse » doit se poursuivre là où nous sommes chaque jour.


Au Juif qui demande des miracles, au Grec qui demande la sagesse, au sceptique d’aujourd’hui qui demande des preuves, au dévot qui demande des manifestations de puissance, nous ne pouvons rien opposer d’autre que la relation que nous avons avec notre Seigneur et qui nous conduit à l’image de cet ancêtre dans la foi qu’était Abram à « être une bénédiction ». C’est par un tel témoignage, en parole et en actes, en pensée et en vérité, que nous pourrons à notre tour « devenir des pêcheurs d’hommes ».



Roland Kauffmann


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