Veiller sur l’enfant qui est en nous
- Roland Kauffmann
- 15 juin
- 7 min de lecture
Guebwiller 14 juin 2026, baptême de Mahlon Friedmann-Karon.

Veiller sur l’enfant qui est en nous
Vous aurez reconnu dans le texte que nous avons entendu aujourd’hui ce verset qui orne le mur de notre temple : « venez à moi, vous tous qui êtes fatigués et chargés et je vous donnerai du repos » dans l’évangile de Matthieu (v.28). Ce verset accompagne notre paroisse depuis son origine et est une véritable consolation pour toutes celles et ceux d’entre nous qui sont chargés, au sens propre, de responsabilités. Que cela soit au travail, dans la famille, que l’on soit aidant d’une personne lourdement handicapée comme le sont plusieurs parmi nous, ou soi-même confronté à la maladie ; nous sommes nombreux à pouvoir entendre ces mots comme un encouragement.
Une manière de déposer ses fardeaux au moment de se mettre à l’écoute de la Parole de Dieu et de relâcher un peu la pression qu’elle soit sociale, économique, politique voire liée à l’actualité de notre pays ou du monde, un monde où en-dehors de la victoire prochaine de l’équipe de France au Mondial, il y a peu de raisons de se réjouir. Ce verset est une consolation, au sens propre du terme parce qu’il est aussi une promesse : ce repos qui va nous être donné et qui nous est déjà donné ici-même, dans ce temps de culte où nous sommes à l’abri du tumulte et du désordre du monde, tout occupés que nous sommes à chanter, à prier et à baptiser comme aujourd’hui avec Mahlon.
Pourtant le bruit du monde est à nos portes et nous ne pouvons faire comme si nous ne l’entendions pas et nous réfugier dans la prière et la louange ; comme nous ne pouvons rester les bras croisés, indifférents et espérer que les tempêtes en cours ne nous toucheront pas. Mais il faudra bien en sortir et retrouver nos charges, reprendre le fardeau et retourner au boulot pour assumer nos responsabilités. Pourtant aujourd’hui, dans le bruit et la fureur du monde, nous faisons quelque chose de rare et de précieux. En demandant le baptême de Mahlon, vous affirmez quelque chose d’exceptionnel. En demandant son baptême, vous n’accomplissez pas quelque chose de magique qui le préserverait, serait pour lui une sorte de garantie et d’assurance tout risque, au contraire. Aujourd’hui, le baptême n’est plus une formalité nécessaire, indispensable et que l’on fait sans plus y penser. Le baptême est une promesse et une affirmation de confiance.
Un amour toujours premier
Cela a déjà été dit à plusieurs moments du déroulement de ce culte, la foi chrétienne ce n’est pas de dire que l’on croit en Dieu. C’est la surprise d’entendre que c’est Dieu qui nous a aimés le premier et que nous n’avons plus rien à faire pour mériter, de quelque manière que ce soit cet amour. Notre salut ne se trouve pas dans ce que nous pouvons dire ou faire pour Dieu mais entièrement dans ce qu’il a fait pour nous.
Exactement comme Mahlon qui n’a rien fait pour mériter votre amour ; il n’a rien demandé, il n’a pas souhaité venir au monde, c’est vous qui en avez décidé et c’est vous qui en assumez la pleine et entière responsabilité. Et vous aimez Mahlon, comme son grand frère Kélio, qui aura bientôt 4 ans (22/7/2022). Et Florent, vous assumez et acceptez ce rôle auprès de lui par votre engagement auprès de Leslie leur maman. Kélio et Mahlon n’ont rien demandé à personne, de même qu’aucun d’entre nous n’a pu faire quoi que ce soit pour venir au monde. Nous sommes toutes et tous les enfants du désir et de la volonté de nos parents.
Parfois, il faut le reconnaître, ce n’est pas le cas. Et certains d’entre nous peuvent n’avoir pas été désirés. Certains d’entre nous ont pu avoir des enfances difficiles marquées par des indifférences ou des souffrances. Certains d’entre nous n’ont du leur salut qu’à la responsabilité d’autres personnes voire d’institutions comme le Bercail ou le Rayon de soleil et ont dû se construire loin de l’amour d’un père et d’une mère.
Le baptême d’un enfant, c’est affirmer la primauté de l’amour de Dieu pour nous, c’est affirmer que la manière dont on se comporte envers les enfants doit tout entière être à l’image de cet amour de Dieu pour nous. La manière dont une société, dont une famille, prend soin de ses enfants est sans doute l’un des critères majeurs pour juger cette société ou une famille. À une époque où l’on ne sait plus très bien ce qui est bien ou ce qui est mal ; où la notion même de « péché » est battue en brèche, même parfois dans les Églises comme si c’était quelque chose de démodé, il faut le dire et le redire : le péché le plus grave qu’un homme puisse commettre, c’est de ne pas aimer ses enfants. Malheureusement l’actualité est là pour nous dire l’étendue du péché dans le monde.
Jésus lui-même nous le dit lorsqu’il place les enfants au centre même de son message et déclare être heureux que Dieu n’ait pas voulu se révéler « aux sages et aux intelligents mais aux enfants ». Lorsqu’il dit cela, ce n’est pas seulement une affaire de simplicité d’esprit ou de naïveté enfantine. L’Évangile n’est pas une de ces histoires que l’on raconte aux enfants pour les aider à s’endormir ; l’Évangile est une de ces histoires que l’on raconte aux enfants pour les aider à grandir, à se confronter au monde et apprendre à faire au mieux de nos capacités avec les moyens et les compétences que nous avons, de manière à faire de ce monde un monde où le mal recule.
Regarder vers le ciel, regarder vers le sol et regarder ensemble
Mais lorsque Jésus parle de cette révélation prioritairement aux enfants, c’est aussi parce que l’enfant est, presque par définition, un individu à part entière mais qui a entièrement besoin des autres. Il a besoin, non seulement des adultes pour prendre soin de lui et assurer sa subsistance mais il a aussi besoin des interactions avec les autres enfants pour apprendre le langage, les émotions et construire avec d’autres. Les enfants, comme Malhon et Kélio doivent apprendre à lever les bras vers le ciel, comme ils le font vers leurs parents afin de découvrir qu’il y a quelqu’un de plus grand qu’eux-mêmes et prendre de la hauteur. Les enfants doivent regarder vers le sol pour observer autour d’eux le monde réel, l’explorer et apprendre à le maîtriser et à le prendre en charge. Et il y a un moment où les enfants doivent se mettre ensemble, en rang, non comme une armée mais avec le désir de construire ensemble, d’avoir un projet commun.
Cette observation du comportement des enfants qui sont à la fois tournés vers le ciel comme ils sont à raz-de-terre, qui sont alternativement seuls dans leurs jeux et en équipes ou en groupes, c’est peut-être aussi cela qu’a voulu nous dire Jésus. Que la vie chrétienne est fondamentalement une vie personnelle, entièrement tournée vers l’intériorité et, en même temps une vie entièrement tournée vers l’espérance et la lumière qui nous déborde. Que comme une vie d’enfant est une confiance aveugle envers ses parents, la vie chrétienne est une confiance aveugle en l’amour de Dieu. Et de même qu’un enfant a besoin du groupe et dépérit lorsqu’il est seul, la vie chrétienne se vit aussi bien en communauté que dans le secret de sa chambre. Comme un enfant a besoin des autres enfants, le chrétien a besoin des autres membres de l’Église pour s’épanouir, trouver sa place auprès des autres pour des projets communs.
Cette image que prend Jésus de l’enfant comme modèle de la vie spirituelle est particulièrement forte parce que, même si nous n’avons pas tous des enfants, nous avons tous un jour été des enfants. C’est une expérience partagée, que chacun a vécu évidemment fort différemment mais nous savons au plus profond de nous-mêmes comment nous avons été aimés ou non et nous avons là une idée particulièrement nette de ce qui est bien ou mal, bon ou mauvais ; ce qui blesse, abîme ou détruit un enfant, l’empêche de grandir et de déployer toutes ses capacités à être et à exercer toutes ses libertés, ses capacités, voilà ce qui est le péché ; ce qui à l’inverse, l’éveille, le rassure, le conforte et lui donne les moyens, intellectuels, émotionnels, sensibles ou pratiques de grandir en intelligence et en compassion pour les autres, voilà ce qui est bien.
Bien sûr que tout cela reste vrai pour les enfants que nous ne cessons jamais d’être. Chacune et chacun d’entre nous porte en lui l’enfant qu’il a été et qui est toujours là. Beaucoup de nos joies et de nos anxiétés viennent de cet enfant que nous ne pouvons oublier. D’où l’importance essentielle d’offrir aujourd'hui à Mahlon, toujours sans oublier Kélio mais aussi tous les enfants qui sont dans ce temple aujourd’hui, qu’ils aient 6 mois, 4 ans, dix ans ou beaucoup plus, le meilleur que nous pouvons pour créer des souvenirs de bonheurs qui peuvent nous nourrir pour longtemps.
Le baptême de Mahlon peut nous faire ressouvenir de notre propre baptême et de ce que nous en avons fait. Qu’avons-nous fait de cette affirmation d’un amour gratuit et préalable à tout ce que nous pouvons faire ? Nous l’avons peut-être oublié mais il n’est jamais trop tard pour s’en souvenir et, comme un enfant qui parfois tombe de son vélo, s’écorche les genoux mais se relève et recommence à courir de plus belle, il n’est jamais trop tard non plus pour recommencer et faire de l’instant qui vient le premier où l’on s’en remet entièrement, en toute confiance en ce Dieu qui nous aime et répondre à notre tour à cet amour en manifestant un amour concret et sincère pour toutes celles et ceux qui nous entourent.
Voilà ce que signifie le baptême qui loin d’être une opération magique est avant tout une affirmation de foi, de confiance et de fidélité, autant de synonymes de ces choses qui ont nous ont été révélés, à nous tous qui loin d’être « sage ou intelligents » avons simplement gardés en nous tous les rêves et les espoirs de l’enfant que nous étions, celui à qui toute chose a été révélé.
Roland Kauffmann
















Commentaires