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Notre manière de porter le nom de chrétiens

  • Roland Kauffmann
  • il y a 2 jours
  • 7 min de lecture

Guebwiller 31 mai 2026

 

Image générée par l'IA
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« Bénir et/ou… ? »

 

Le texte de ce dimanche nous permet de revenir au fond des âges ou plus exactement aux périodes les plus reculées de l’histoire biblique. Et dans le même temps de réfléchir à ce que nous faisons lorsque nous prononçons des formules de bénédiction comme le commande ici Moïse à son frère Aaron et à ses fils. « Que l'Éternel te bénisse et te garde ! Que l'Éternel fasse briller sa face sur toi et t'accorde sa grâce ! Que l'Éternel lève sa face vers toi et te donne la paix ! » trois formules qui nous sont restées jusqu’à aujourd’hui sans que nous ayons forcément conscience de la manière dont elles sont enracinées dans notre manière d’être en Église.

 

Il est ici question de trois mouvements qui répondent chacun, me semble-t-il, à une aspiration fondamentale de l’individu ; trois bénédictions qui répondent à trois besoins : la sûreté, la concorde et la paix. Un triptyque d’espérances qui peuvent répondre à une autre trilogie de valeurs, « liberté, égalité, fraternité ». Non pas évidemment pour s’y opposer mais peut-être pour s’y refléter voire se présenter comme en étant les fondements. La liberté, l’égalité et la fraternité sont les valeurs cardinales de notre société, les horizons qui fondent le droit et définissent le contrat social, en tout cas en France aujourd’hui. Or, il ne peut certainement pas y avoir de liberté, d’égalité et de fraternité sans ces conditions essentielles que sont la sûreté, la concorde et la paix.

 

Pour être libre, il faut être en sécurité et ne pas craindre que celui ou celle que l’on croise dans la rue nous agressera, ni craindre l’arbitraire de la violence qu’elle vienne d’autres individus ou de l’État. Pour être égaux, il faut une participation équitable de tous à la vie sociale et une égale répartition des droits et de devoirs, enfin pour être fraternels il faut bien une dignité reconnue à tous par tous et que la violence de la guerre soit écartée, il faut donc la paix, la concorde et la sûreté pour que notre devise nationale puisse pleinement s’exercer mais avant de détailler ces trois formules de bénédiction, revenons un instant sur notre texte.

 

Le livre des Nombres, comme son nom ne l’indique pas forcément, ne se contente pas de dénombrer le peuple d’Israël avant son entrée en Terre promise ; il fixe aussi des règles d’ordre liturgique, il nous fait le récit de l’établissement de la Tente de la rencontre, les vêtements sacerdotaux et détaille certaines pratiques strictement religieuses. Pour le dire encore autrement, le livre des Nombres au sein de la Torah, les cinq livres de la Loi de Moïse, c’est un peu le manuel pratique à côté de la théorie. Alors que l’Exode, le Lévitique et le Deutéronome disent la théologie, les Nombres disent la pratique : tel jour de tel mois, vous ferez ceci ou cela ; quand vous ferez des sacrifices, vous découperez la viande de telle ou telle manière et consacrerez tels morceaux à tel ou tel personnage.

 

Et tout ce qui est raconté se déroule sous l’autorité de Dieu avec cette formule d’introduction « l’Éternel parla à Moïse et dit ». Moïse est l’interprète d’une parole qui ne vient pas de lui-même et ce n’est jamais en son nom propre qu’il intervient mais toujours parce que au préalable l’Éternel s’est adressé à lui. Ce qui n’est pas sans poser des problèmes. En effet, nous sommes au terme du voyage dans le Sinaï et Israël s’apprête à entrer en Palestine, dans cette terre que son Dieu lui a promis. Le peuple vient de recevoir les tablettes de pierres où sont inscrites les dix paroles qui sont sa constitution au sens politique, religieux et moral et à ce moment-là, Moïse cumule les fonctions de chef militaire, de prophète, de prêtre et de juge. Il cumule toutes les fonctions et tous les pouvoirs, qu’ils soient politiques, religieux, économiques ou judiciaires.

 

Il arrive parfois que l’on prétende que « l’État de droit » serait apparu justement avec Moïse et les dix commandements, par l’émergence de la Loi. Mais l’État de droit aujourd’hui est précisément fondé à l’inverse, par la séparation des pouvoirs, entre le législatif, ceux qui font les lois, l’exécutif, ceux qui les appliquent et le judiciaire, ceux qui jugent de l’application. Or il n’y a pas en ce sens d’État de droit avec Moïse qui cumule tous les pouvoirs.

 

Il faut bien commencer par les séparer et donner des responsabilités à d’autres que lui. Ainsi, pour la première fois, la parole est donnée à  Aaron et ses fils qui reçoivent des paroles qu’ils seront autorisés, et cela fera même partie de leur mission, à dire et répéter : ces fameuses formules de bénédiction : trois formules exprimées chacune en deux parties, ce que l’on appelle un distique en langage poétique.

 

Chacune des formules est en effet dite sur un mode rythmique avec une même structure : un sujet, l’Éternel, qui fait « ceci » : « te bénisse », et encore « cela » : « te garde ». En hébreu, les verbes sont à l’infinitif, littéralement : « bénir toi Dieu et garder toi » ; « faire briller sa face, Dieu, sur toi et t’accueillir » ; « regarder toi, Dieu et t’être favorable ». ces formules reprennent en réalité un langage de cour. On retrouve ces mêmes expressions dans la Genèse lorsque Joseph est à la cour de Pharaon. Celui-ci « relève la tête » de ceux qui ont comploté contre lui (Genèse 40, 13 et 40, 19) et cela peut vouloir dire « honorer » (dans le cas de l’échanson) ou « pendre » (dans le cas du panetier).

 

En tout cas, ce sont des attitudes pleinement royales, celle d’un souverain qui accueille en audience un de ses sujets, accepte de l’écouter et répond à ses demandes. C’est particulièrement le cas dans la troisième formule où il est dit « l’Éternel change d’attitude (lift up his countenance) ». La force de ces formules de bénédiction c’est de souligner le changement de la part de l’Éternel. C’est lui qui se redresse, fait briller sa face, considère celui qui vient à lui et lui sera favorable. Dès l’origine, alors même qu’Israël n’est même pas encore entré en Palestine, son Dieu se présente à lui sous un jour favorable et non pas sous un jour de colère et de crainte.

 

Ainsi donc c’est un Dieu qui prend soin de son peuple qui est ici présenté par Moïse et c’est ce Dieu-là qui donne son nom à son peuple. Car c’est bien de cela qu’il est question dans ces formules de bénédiction : « c’est ainsi qu’ils porteront mon nom » en étant à leur tour à l’image du Dieu qui les bénit. Car telle est la mission d’Israël, du peuple de Dieu, de l’Éternel Dieu qui a libéré son peuple de l’oppression et de la souffrance pour être une bénédiction pour toutes les nations et montrer au monde entier, la force de la bonté et de la miséricorde de Dieu. « C’est ainsi qu’ils porteront mon nom et que je les bénirai ».

 

« Porter le nom de l’Éternel » pour Israël, c’est littéralement être mis à part du reste des peuples. Et le Dieu de la Bible a la particularité d’être le seul qui se sépare radicalement de tout ce qui a été créé. C’est justement le propre du récit biblique que de nous dire que rien de ce qui existe ne peut être confondu avec Dieu. Tout : soleil, lune, astres, végétaux, animaux, les choses matérielles comme les choses spirituelles, rien ne peur prétendre être Divin. Seul, le peuple qu’il a mis à part, qu’il a sanctifié pour cela, peut, ou plutôt doit, « porter son nom ».

 

Car « porter le nom de Dieu et être béni par lui » implique une responsabilité. Ce n’est pas tout que d’être accueilli par son souverain et qu’il nous soit favorable, encore faut-il être à la hauteur de cette attitude de l’Éternel envers nous. Je le disais plus tôt, les verbes en hébreu sont ici à l’infinitif, une manière d’inclure tous les temps et toutes les époques, d’être valables à la fois pour le passé, le présent et l’avenir au moment où la bénédiction est prononcée : « tu as été, tu es et tu seras béni ».

 

Or dans le livre des Nombres, on voit bien que le peuple n’a pas été à la hauteur. Peu de temps après notre épisode, cette consigne donnée par Moïse à son frère Aaron de bénir le peuple, celui-ci va arriver sur les rives du Jourdain et par peur des peuples déjà installés, va renoncer à sa liberté, reculer, vouloir s’installer ailleurs et en conséquence de ce refus, Israël sera condamné à errer dans le désert durant quarante ans (38 ans exactement). Cette renonciation à la Terre promise nous est relatée aux chapitres 13 et 14.

 

Ainsi donc, quand aujourd’hui nous recevons ou donnons une bénédiction, c’est à la fois une reconnaissance et une exigence. La reconnaissance que l’Éternel nous a été favorable, parce qu’il nous a conduit jusque là, qu’il nous est favorable parce qu’il veille à nos conditions d’existence et qu’il nous sera favorable en nous donnant la force et le courage d’œuvrer à la venue de son royaume. Mais aussi l’exigence de prendre ses commandements et sa parole au sérieux, de tenir nos propres engagements et nos résolutions et d’assumer pleinement nos responsabilités et notre liberté par rapport à tout ce qui voudrait prendre sa place. Cette tension constante entre reconnaissance pour ce que nous recevons de l’Éternel et prise de responsabilité est au cœur de l’Évangile qui ne peut aller sans cohérence entre la parole et les actes.

 

Toute bénédiction est par définition à la fois une promesse et une exigence : quand nous disons « que la paix soit avec vous », c’est bien plus qu’une formule liturgique, c’est à la fois un vœu mais aussi l’invitation à être nous-mêmes, partout où nous sommes placés, des artisans de paix.

 

« Que l'Éternel te bénisse et te garde ! », c’est la conviction que nous sommes choisis pour être mis à part, non pas hors du monde mais comme celles et ceux qui illuminent le monde et l’habitent différemment.

 

« Que l'Éternel fasse briller sa face sur toi et t'accorde sa grâce ! », c’est la conviction que nous avons à rechercher la concorde, à la fois avec nous-mêmes, que chacun soit en accord avec ses convictions et ses responsabilités mais aussi avec les autres dans le respect des libertés de chacun et de tous.

 

« Que l'Éternel lève sa face vers toi et te donne la paix ! », c’est la conviction que nous sommes acceptés tels que nous sommes, avec nos ombres et nos faiblesses et que nous avons pour autant, justement peut-être parce que nous sommes faibles et fragiles, parce que nous ne pouvons avoir aucune ambition de pouvoir, à être les témoins d’une espérance qui nous dépasse largement, celle d’un monde où nul n’aurait rien de trop, nul ne manquerait de rien de ce qui est essentiel pour les besoins de son corps, de son intelligence et de son âme, où nous vivrons en paix et en harmonie avec tout ce qui vit dans la conscience de nos interdépendances.

 

Que cela soit notre manière de porter le nom de chrétiens.



Roland Kauffmann

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