top of page
  • Photo du rédacteurParoisse Protestante

Devenir un "toi" pour l'autre

Dernière mise à jour : 26 févr. 2023

Philippe Meyer, dimanche 22 janvier 2023

Chers frères et sœurs,


Le moins que l’on puisse dire, c’est que l’ego n’a pas bonne presse ! L’ego, ce terme grec qui désigne « moi », « je » est assez mal perçu, notamment en christianisme, parce qu’il a tendance à nous faire aller vers l’égocentrisme qui consiste à tout ramener à soi, à faire tourner le monde autour de notre personne et, en faisant un pas de plus, nous conduit à l’égoïsme qui est radicalement à l’opposé de ce qui constitue le cœur de la foi chrétienne : l’amour du prochain. L’égoïste est celui qui s’aime, point.


L’égoïsme pose problème aux chrétiens moins parce que c’est une manière de vivre qui ne met pas en pratique le commandement de l’amour, que parce qu’il s’oppose nettement à la vision de l’humanité que dessinent les textes bibliques. L’égoïsme pose problème aux chrétiens parce que c’est une manière de nier qu’il y a quelque chose d’intéressant en dehors de moi, en dehors de ce que j’apprécie, en dehors de ce que je pense. C’est ce que l’écrivain Éric-Emmanuel Schmitt expose fort bien dans son roman La Secte des égoïstes : « on appelle égoïste l’homme qui croit que lui seul existe au monde, le reste n’étant que songe. » L’égoïsme rend tout le monde invisible ou, du moins, sans consistance. Nous pourrions le dire en une formule qui permet de stigmatiser, par exemple, les personnes égoïstes qui sont au volant de leur voiture et qui donnent le sentiment qu’il n’y a pas d’autre voiture que la leur sur la route : « je m’appelle Pierre, Paul, Jacques et je suis seul au monde ». Pas besoin de mettre de clignotant pour déboiter, pas la peine d’éteindre ses pleins phares en croisant une autre voiture, pas la peine de s’arrêter au passage piéton… « je m’appelle Pierre, Paul, Jacques et je suis seul au monde ». Le problème de l’égoïsme n’est donc pas tant l’absence d’amour du prochain que l’absence de considération pour un autre que soi. Les autres ne sont même pas quantité négligeable.


Je disais que l’ego n’a vraiment pas bonne presse et il suffit de lire la presse pour le constater. Dans le magazine « L’Obs », il y a plusieurs années sous le titre « le grand show du tout-à-l’ego », une analyse montrait la dérive égocentrique que nous connaissons avec les nouvelles technologies de l’information qui permettent de poser l’ego comme l’ultime argument de toute vie. Une étudiante boursière du fonds Ricoeur, Eléonore Dispersyn, interrogée dans cet article, relevait que dans ces conditions « tout le monde est légitime pour parler de tout, il suffit de passer par soi » : il y a une sorte de tyrannie de l’ego dans la mesure où le seul critère que nous ferions valoir pour déterminer ce qui est bon, ce qui est adéquat, serait l’ego : ce que j’en pense, ce que j’en dis, sans tenir compte de quoi que ce soit d’autre.


Probablement est-ce pour se prémunir des dérives égoïstes que les chrétiens et bien des sagesses se sont efforcés de neutraliser l’ego, de l’affadir voire de le disqualifier, en en faisant une instance de vanité. On a prêché l’abandon de soi, et parfois la négation de soi au profit de l’autre et du divin, en vertu du fait que Dieu serait tout et que « je » ne serait rien.


Mais il ne me semble pas que Jésus se place dans cette perspective. Cet épisode biblique est emblématique d’une attitude qui valorise l’ego des individus. Encore faut-il voir comment et pourquoi. Ce qui frappe, dans ce passage, c’est que Jésus est étonné par la foi du centurion dont il dit qu’il n’en a pas vu d’aussi grande, même en Israël qui est pourtant le berceau de la foi en l’Éternel. Qu’est-ce qui permet à Jésus de porter un tel jugement sur cet homme ? Nous savons de ce centurion qu’il a un malade sous son toit et qu’il intercède auprès de Jésus pour qu’il le guérisse. Mais ce n’est pas à ce moment-là que Jésus s’étonne d’une si grande foi. Ensuite il lui dit qu’il se considère incapable de recevoir Jésus chez lui tout en reconnaissant en Jésus celui qui pourra guérir le malade d’un seul mot. Mais ce n’est toujours pas à ce moment que Jésus est étonné de sa grande foi. C’est après qu’il a confessé qu’il est un homme soumis à une autorité et qui a lui-même une parole qui est accomplie par ses subalternes, que Jésus pose ce diagnostic de la grande foi. Littéralement, l’homme lui a dit : « Car, moi (ego), je suis un homme sous une autorité, ayant sous moi des soldats… ».


Si le centurion s’était contenté de dire « je ne suis pas capable de te recevoir chez moi », il n’aurait pas fait mieux que Jean-Baptiste qui, un peu plus tôt, avait dit « je ne suis pas capable de porter ses sandales » et qui avait continué par l’expression de sa foi en Jésus : deux formules jumelles où le terme ego n’apparaît pas. Ce qui fait la différence, c’est que le centurion se présente comme un ego, justement ; un ego sous une autorité, ayant lui-même des personnes sous son ego. La langue grecque n’a pas besoin du pronom personnel « je » pour dire « je suis ». Il suffit de dire eimi pour affirmer « je suis ». ego eimi est une formule que l’on trouve dans la bouche de Jésus et qu’il faut rendre par « moi, je suis » ce qui, vous en conviendrez, est une affirmation forte de l’ego. Et c’est cela qui étonne et ravi Jésus : l’homme qui se tient face à lui est doté d’un fort ego. Et cela lui convient. Nous constatons que cela lui convient d’autant mieux qu’il dira, finalement, au centurion, qu’il lui sera fait selon ce qu’il a cru, selon sa foi, et non selon la foi en général. Le malheur du malade se dénoue grâce à la foi de cet individu et non grâce à la foi commune, la foi des ancêtres, la foi de la tradition, la foi de la religion officielle dans laquelle tant de personnes tentent de se couler jusqu’à y être engoncé et paralysé.


Jésus valorise l’ego de cet homme qui rend sa foi admirable, mais encore faut-il préciser un peu mieux en quoi consiste cet ego. En effet, cet ego, cette façon d’être un « je », n’est pas semblable à ce que nous avons mis à l’index un peu plus tôt et qui confinait à l’égoïsme. Ici, l’ego du centurion ne fait pas de lui un être seul au monde : il se sait en relation avec d’autres que lui et, tout spécialement, ce serviteur pour lequel il vient demander de l’aide afin qu’il soit guéri de ce qui le tourmente. C’est donc un ego qui est en interaction avec son environnement, avec la société au sein de laquelle il occupe une place singulière et en harmonie avec ceux qui l’entourent. J’ajoute que c’est un ego qui est humble, qui reconnaît ses limites, son incapacité à recevoir le Christ chez lui, par exemple, ce qui est souvent traduit par le fait qu’il n’est pas digne qu’il entre sous son toit. Humilité de cet ego qui sait qu’il a besoin de l’aide du Christ, de l’autorité de sa parole pour résoudre le problème auquel il est affronté avec son serviteur. L’ego de ce centurion n’est pas hypertrophié ; c’est un ego fort qui connaît ses limites. Ce centurion sait que son ego s’arrête là où commence l’ego de l’autre, ce qui est une manière de reconnaître qu’il y a un « tu » au bout de mon « je ». Jésus trouve la foi de cet homme remarquable car c’est une foi servie par un ego qui n’est pas atrophié, mais qui permet d’établir une relation « Je-Tu », une relation « Je-Tu » qui permet à la transcendance de s’exprimer.


Se dépasser pour servir


Car l’enjeu de ce texte est l’état du serviteur, un serviteur qui va être guéri dans l’heure. Un serviteur qui va être libéré de sa paralysie et de sa souffrance. De quoi s’agit-il ? C’est quelque chose que nous pouvons bien comprendre, parce que nous sommes tous passés par là mais peut-être encore plus les jeunes et les catéchumènes qui sont dans la période de la vie où ils construisent leur identité, leur ego. Pour devenir un adulte à part entière, il nous a fallu construire sa personnalité, il faut forger son ego pour sortir de l’état de l’enfance qui est un état où nous sommes très dépendants de nos parents. Nous étions en quelque sorte dans la situation de l’enfant qui ne peut pas bouger seul et qui va devoir acquérir une forme d’autonomie. Pour construire notre ego, il y a essentiellement deux manières : soit nous le construisons contre d’autres ego, en crucifiant nos parents, par exemple, ou nos proches c’est-à-dire en nous démarquant de ce qu’ils représentent pour nous, en cassant le modèle qu’ils forment à nos yeux. Soit nous construisons notre ego en coopération avec d’autres ego : en nous frottant à nos parents lorsque nous étions adolescents, avec des proches aujourd’hui, et à tous les adultes qui nous passent sous la main, mais aussi en profitant des stimulations des ego que nous rencontrons et par lesquels nous nous enrichissons. Cette deuxième manière, que je ne saurais trop recommander, à l’avantage de ne pas nous jeter dans le corps d’un adulte qui deviendra individualiste, égoïste, qui pense s’être construit tout seul à la force du poignet et ne rien devoir à personne.


Prenons l’exemple du tennis. C’est à la condition de jouer avec un tennisman expérimenté que vous allez pouvoir donner le meilleur de vous-même. S’il ne parvient pas à renvoyer la balle ou la renvoie mollement, vous ne pourrez ni progresser ni exprimer tout ce dont vous êtes capables sur le terrain. Vous ne pourrez pas déployer votre jeu, vous ne pourrez pas transcender votre jeu. Il en va de même dans la relation que nous nous efforçons d’entretenir les uns avec les autres. Une confrontation des ego pour nous permettre d’atteindre des sommets d’humanité, pour que nous forgions notre propre ego au contact de ce qu’il y a de meilleur dans la vie. Voilà pourquoi nous sommes toujours invités à transcender notre ego encore tout petit.


Quand nous sommes paralysés, par toutes les contrariétés de la vie parfois dans la maladie, dans les difficultés, dans l’impossibilité de payer ses factures, d’aller où bon nous semble ou même de vivre nos rêves, ce qui est une cause de souffrance parfois. Nous avons besoin d’un vis-à-vis, comme tout homme, comme tout Adam, qui ne peut vivre seul, sauf à se contenter d’un tout petit ego et donc d’une toute petite vie. Il nous faut un vis-à-vis, un « Tu », pour donner à notre « Je » toute sa mesure. C’est la raison pour laquelle il est raconté que l’Éternel présenta un vis-à-vis à Adam, l’Homme… un « Tu » capable de lui procurer la vie, d’où son nom hébreu, Haia, qui signifie la vie. C’est le « Tu », l’autre, qui me fait vivre, qui donne une existence à mon « Je », à mon ego.


Jésus révèle au centurion qu’il peut, lui aussi, être un « Tu » qui permettra à l’enfant d’être un « Je », d’être libéré d’une vie soumise qui n’est que l’ombre de la vie. Jésus révèle au centurion qu’il est capable, digne, de transcender l’existence du serviteur et d’en faire un homme, un vrai, non pas parce qu’il aurait soudainement une bonne santé, de bons muscles, un superbe cerveau, mais parce que la parole qu’on lui adressera fera grandir son ego, en fera un individu en relation avec un autre individu, ce qu’il convient d’appeler une personne. Peu importe ce que nous devenons un homme ou une femme, à vrai dire, ce qui compte c’est que nous devenons une personne, quelqu’un qui se sait au bénéfice d’autres personnes et, en même temps, capable de transcender la vie de ceux qui nous entourent. Voilà pourquoi je vous encourage à ne pas préférer les amis qui sont toujours d’accord avec nous, qui nous caressent systématiquement dans le sens du poil, car nous n’avons pas besoin d’ectoplasmes, mais d’ego puissants qui nous ferons découvrir la force de l’être.

Amen






45 vues0 commentaire

Comments


bottom of page