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  • Paroisse Protestante

Heureux l'homme qui…

Psaume 1 – Guebwiller 8 janvier 2023

Matthieu 5, 1-10 ; Jacques 1, 22-25

Roland Kauffmann

Il est de coutume de se souhaiter en début d'année que l'année nouvelle soit heureuse et nous n'avons pas dérogé à cette belle habitude. Chacun d'entre nous aura veillé à envoyer ses vœux, qui par téléphone, qui par courrier électronique, qui par carte postale, à sa famille et ses amis, à ceux que l'on aime ou à ceux à qui on souhaite marquer une forme d'attention. Cela fait partie de la civilité et il faudrait être un malotru pour s'en dispenser.

Ces habitudes sociales sont extrêmement importantes. Même nos salutations a priori banales et convenues font partie du lien social. Parler de tout et de rien, de la pluie et du beau temps, parler pour ne rien dire est contrairement à ce que l'on pourrait penser extrêmement important. « Je n'ai rien à dire pour le moment mais je suis dans de bonnes dispositions », c'est un degré minimum d'attention que l'on accorde à l'autre. C'est montrer une volonté d'ouverture et de disponibilités. C'est la fonction première du langage, ce que les linguistes appellent la « fonction phatique », il s'agit simplement de montrer que le canal de communication entre nous fonctionne. C'est tout cet entre-deux qui fait que l'on ne dit pas toujours des choses essentielles mais qui donne de la respiration dans une discussion, permet à chacun de reprendre son souffle et de réfléchir à ce qu'il veut dire.


Et les vœux de bonne année sont typiques de cette fonction du langage. Et évidemment, nous nous souhaitons du « bonheur ». Il ne viendrait à l'idée de personne de souhaiter du malheur, même à son pire ennemi, peut-être parce qu'on se sentirait responsable si ce malheur arrivait. Donc nous nous souhaitons une « bonne et heureuse année ». C'est pourquoi j'ai pensé réfléchir avec vous sur cette idée du bonheur que nous attendons et espérons, pour nous-mêmes, notre communauté et nos proches. Et il se trouve que le livre des Psaumes s'ouvre par cette formule extraordinaire « Heureux l'homme qui… » et comme vous savez que j'ai une affection particulière pour les psaumes, comme certainement beaucoup d'entre vous, j'ai pensé méditer avec vous sur ce psaume 1 plutôt que sur le récit de ces fameux rois mages venus d'Orient en Galilée qui aurait été de rigueur en ce dimanche de l'épiphanie.

C'est aussi l'occasion d'introduire une série de prédications sur les psaumes. Je vous proposerai une fois par mois au moins de lire et méditer un psaume un peu plus dans le détail. Nos Églises calvinistes ont en effet un rapport particulier et privilégié avec les psaumes. Non seulement nous les chantons systématiquement dans nos cultes mais aussi leur forme poétique les ont rendu facilement mémorisables et dans les périodes de persécution qui ont marqué l'histoire du protestantisme français, ce sont souvent les psaumes qui restaient disponibles à la mémoire et soutenaient la prière et la foi des fidèles.

Autant donc commencer par le commencement avec ce psaume 1 qui nous parle précisément du bonheur et de ce que c'est qu'un homme (et donc une femme) heureux ! D'autant que ce n'est certainement pas un hasard si dans la compilation des psaumes, celui-ci a été placé en premier. En effet, il donne le ton de l'ensemble du livre, il est comme une porte d'entrée dans l'édifice d'une extraordinaire diversité que composent ces 150 hymnes, cantiques et prières que l'on attribue généralement au roi David. Même s'il faut certainement penser qu'il y avait à la cour du roi des poètes et des chantres justement chargés de proposer au roi des mélodies et des textes liturgiques que le roi prenait ensuite à son compte.


Un peu, toutes proportions gardées, comme avec Molière, dont les pièces de théâtre avaient l'aval de Louis XIV mais aussi, et là aussi en se gardant de l'anachronisme, avec les poètes de l'antiquité grecque classique, ce que l'on appelle les « aèdes » et dont Homère est le plus important. Mettre en chant l'histoire des hommes et leurs peurs, leurs doutes, leurs angoisses mais aussi leurs joies et leurs espérances, c'est le lot commun entre les aèdes grecs, les poètes contemporains et les psalmistes. Les psaumes sont, comme l'Illiade et l’Odyssée pour les anciens grecs, une école de représentation de Dieu. Ils nous apprennent à nous exprimer devant Dieu. Ils disent la splendeur de l'Éternel qui dépasse toute ce que nous pouvons imaginer, ils disent la profondeur de la peine des hommes, ils disent la lumière de la joie de l'exaucement, ils disent la ténèbre de nos tristesses. Dans toutes les situations de l'existence, il y a un psaume qui peut nous accompagner et nous soutenir.


« Heureux » donc « l'homme qui »…

… se tient à l'écart du monde !

Et oui, le psaume nous prend à contre courant. Le bonheur ne se trouve pas là où la plupart des gens le placent. Vous avez remarqué qu'il y a d'un côté un pluriel : les « méchants, les pécheurs, les moqueurs » et de l'autre le singulier de l'homme heureux. L'homme heureux, c'est d'abord celui qui se tient à l'écart de la foule : « le conseil des méchants, le chemin des pécheurs, le banc des moqueurs » autant d'expressions imagées qui désignent ces masses indistinctes qui suivent un leader politique, médiatique ou religieux. Il suffit de regarder un instant ces émissions de télévision poubelle qui font la gloire des Cyril Hanouna ou flattent les bas instincts pour comprendre ce que c'est que le « banc des moqueurs ». Et ces populismes politiques qui désignent toujours des boucs émissaires pour mieux noyer leurs responsabilités, voilà le « conseil des méchants ». Quant au « chemin des pécheurs » on le trouverai aisément du côté de ceux qui recherche le succès à n'importe quel prix, fut-ce au prix de l'exploitation et l'oppression des êtres humains. On le voit ce dont il faut s'éloigner a plusieurs formes mais ce qu'il faut faire n'en a qu'une.


En effet, l'homme heureux ne fait pas que se tenir éloigné de la foule indistincte, indifférenciée et irresponsable. Là où d'autres trouvent leur plaisir dans l'accumulation des richesses et des divertissements, des futilités et des vanités, l'homme heureux médite et se nourrit de la parole de l'Éternel.

C'est-à-dire qu'au lieu de se préoccuper de soi, il se préoccupe de son prochain. Qu'au lieu de rechercher son bonheur, il recherche le bonheur de celles et ceux qui sont à proximité de son bras et de son cœur. Plutôt que de chercher à être heureux, il cherche comment il peut rendre les autres heureux. Celui qui médite la parole de Dieu jour et nuit, c'est-à-dire qui y cherche son chemin de vie, qui se met à l'écoute du conseil des fidèles plutôt que des méchants et qui s'assied dans l'assemblée de ceux qui recherchent la justice plutôt que sur le banc des moqueurs, celui-là ne sera pas heureux au sens où l'entendent les gens.


Au contraire, il sera préoccupé constamment par la question de savoir comment il peut porter du fruit, venir en aide à ses contemporains dans la détresse, comment consoler les affligés et réconcilier les adversaires. Il sera entièrement tourné dans l'action et portera toujours avec lui une part de souffrance, celle des hommes et des femmes qui souffrent. Il sera comme un arbre qui ne vit pas pour lui-même mais transforme son environnement.

Alors que les foules vacillent au gré des modes et des circonstances, heureux est celui qui s'en tient aux principes et aux valeurs qui nous sont donnés par l'Évangile. Heureux celui qui s'enracine, s'interroge et se laisse transformer, corriger et enseigner par la Parole de Dieu. Vous l'avez entendu dans l'épître de Jacques : « celui qui a plongé les regards dans la loi parfaite, la loi de la liberté, et qui persévère, non pas en l'écoutant pour l'oublier, mais en la pratiquant activement, celui-là sera heureux dans son action même » (Jacques 1, 25).


« La loi de la liberté », y-a-t-il plus antinomique normalement que ces termes « loi » et « liberté » ? Là encore le psalmiste nous l'assure : ils sont comme de la paille, ceux qui pensent pouvoir n'en faire qu'à leur tête, qu'à leur profit, n'agir que dans leur intérêt. Il ne résistent pas un instant aux difficultés de la vie ceux qui se laissent entraîner par les foules et qui hurlent avec les complotistes et les furieux. Ceux qui réclament la liberté pour eux-même au détriment des autres, ceux qui réclament la liberté d'exploiter et d'opprimer, ceux qui font porter aux autres le poids de leurs propres fautes, ceux qui refusent d'assumer leurs erreurs et le mal qu'ils font.

La véritable liberté, assure le psalmiste, se trouve du côté de ceux qui recherchent la justice. Or la justice nous le redit encore Jacques c'est encore et toujours « soulager les afflictions de la veuve et de l'orphelin ». La veuve et l'orphelin sont l'image des plus faibles entre les faibles, la justice c'est de prendre en charge les affligés, la justice c'est la solidarité, c'est l'entraide, c'est de réconforter les attristés. C'est cela « pratiquer la parole », c'est comprendre que notre liberté passe par la liberté des autres, que notre bonheur passe par le bonheur des autres et que nous trouverons notre bonheur lorsque nous aurons contribué à rendre heureux.

Mais pour la « pratiquer », encore faut-il la « connaître » et c'est toute la beauté de notre psaume que de placer cette loi de liberté en-dehors de nous-mêmes. En effet, ce n'est ni dans son intelligence ni dans sa nature que l'homme heureux trouve la justice. Avec la meilleure volonté du monde, chacun d'entre nous ne cherche jamais en vérité autre chose que son intérêt. C'est la grande leçon du réalisme, on ne fait quelque chose que parce qu'on y trouve d'une façon ou d'une autre son compte. C'est aussi la grande leçon de la Réforme protestante qui, à l'idéalisme de humanistes, lesquels pensaient que l'homme est bon par nature et peut toujours s'améliorer, répondaient au contraire par une vision pessimiste.

Il n'y a pas d'un côté les justes et de l'autre les injustes, les bons et les méchants. Ce que nous dit le psaume, c'est qu'il y a d'un côté ceux qui suivent le conseil des méchants, marchent dans la voie des pécheurs et s’assoient sur le banc des moqueurs et de l'autre, il y a ceux qui acceptent de se laisser corriger, modeler, transformer par cette parole qui nous vient de ce qui est plus grand que nous. Il y a d'un côté, ceux qui affirment « je suis comme ça et vous devez m'accepter tel que je suis » et de l'autre ceux qui reconnaissent « je n'y suis pas encore mais je recherche la vérité et la justice, la bonté et l'amour ».

Au « conseil des méchants », le psaume répond par « la communauté des justes », au « chemin des pécheurs » par la « voie des justes » et au bonheur de celui qui médite, c'est-à-dire met en pratique, la parole de Dieu, il oppose la perdition. Et ce n'est pas une perdition dans l'enfer éternel mais bel et bien une perdition concrète et matérielle ici et maintenant qu'il entend. Car ils sont perdus, ceux qui ont abandonné leur esprit critique et ont renoncé à toute intelligence du monde et des situations. Ils sont perdus ceux qui ne cherchent pas à comprendre les enjeux politiques et sociaux et s'en remettent aveuglément aux mains des puissants. Ils sont perdus ceux qui oublient de regarder autour d'eux la misère du monde et se retirent dans leur jardin clos pensant que le bruit et la fureur passeront.

L'arbre planté près d'un courant d'eau tire sa force de ce qui ne vient pas de lui. L'homme heureux tire son bonheur de cette parole qui l'oblige à l'action bonne, à l'action responsable, à la libération des opprimés. C'est par la lecture, sans cesse renouvelée, des textes bibliques. C'est par la méditation régulière de cette parole qui devient parole de Dieu pour moi que nous serons, chacun et chacune, là où nous sommes plantés, des arbres portant de bons fruits où pourront venir se rassasier, trouver de l'ombrage et du réconfort celles et ceux qui prennent conscience de leur perdition.


Puissions-nous dans l'année qui vient, chacun en ce qui le concerne et en tant que communauté paroissiale, nous engager dans cette méditation.

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