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  • Roland Kauffmann

Accordez-vous dans l'esprit du Christ

Dernière mise à jour : 22 mai 2023

Guebwiller 7 mai 2023

Roland Kauffmann


« La musique adoucit les mœurs » nous dit la sagesse populaire et il semble bien qu'elle ait raison si l'on en croit le récit que nous fait le livre de Samuel. En effet, non content d'être un guerrier courageux comme son duel avec le fameux Goliath et toute son existence nous le révèle, non content d'être un poète comme le prouvent les nombreux psaumes qui lui sont attribués et avant d'être un grand roi, David était d'abord et peut-être avant tout un musicien.


Un art qu'il avait certainement appris alors qu'il gardait ses moutons et que d'une main, il gardait sa fronde pour chasser les bêtes sauvages et de l'autre sa flûte pour tromper l'ennui. C'est certainement dans les verts pâturages que David aura découvert le charme des notes et des vers. Dans la solitude, la musique est une compagne fidèle et il n'est jamais vraiment seul, celui qui a son instrument avec lui. Voilà donc le premier roi d'Israël, Saül, atteint d'une mauvaise maladie. Le texte nous dit qu'un mauvais esprit le frappait d'épouvante. Ce qui est étrange, c'est que ce mauvais esprit est censé venir de l'Éternel. Comme si celui-ci avait déjà conçu le projet d'affliger Saül et de le punir ainsi de son arrogance. Mais là n'est pas aujourd'hui le sujet, en ce temps là, les maladies étaient forcément vues comme venant d'un esprit et il ne pouvait y avoir d'autre esprit que venant de Dieu. Les Hébreux ne croyaient alors pas à l'existence d'un être maléfique que les chrétiens appelleront plus tard le diable. En ces temps reculés, tout vient de Dieu, le bien comme le mal, la malédiction comme la bénédiction.


Ce qui est intéressant c'est que les serviteurs du roi pensent tout de suite à une médication à base de musique. C'est de la musicothérapie avant la lettre. Ils lui proposent donc de chercher un musicien qui pourra apaiser Saül à chacune de ses crises de mélancolie. On dirait aujourd'hui que Saül souffre en fait de dépression. C'est en tout cas une maladie de l'âme, il est agité, en proie à de l'épouvante, un complexe de persécution voire une forme de schizophrénie qui lui fait perdre la raison. La suite de l'histoire nous dira que Saül cherchera même à tuer David alors qu'il jouait pour l'apaiser. Mais nous n'en sommes pas encore là.


Saül cherchant à tuer David jouant de la harpe à ses côtés, vitraux du temple Saint-Étienne Mulhouse, XIVe siècle
Saül cherchant à tuer David jouant de la harpe à ses côtés, vitraux du temple Saint-Étienne Mulhouse, XIVe siècle

Revenons à nos serviteurs qui se proposent de chercher un musicien, proposition que Saül accepte immédiatement. Une fois la proposition acceptée, un jeune serviteur parle de l'un de ses amis. Le fils d'un certain Isaï de Bethléem de Juda. Un Isaï dont le nom allait devenir célèbre par la suite des évènements. C'est de lui ou plutôt de son « rameau » qu'un célèbre cantique de Noël nous dit qu'une « rose a fleuri » pour désigner toute la lignée qui va de David à Jésus, lui aussi né à Bethléem. Là encore le texte nous surprend, car nous avons tous l'idée d'un David berger, jeune enfant gardant les moutons et sauvant miraculeusement le peuple du péril Philistin. Or, pour le présenter au roi, le jeune serviteur décrit David comme un vaillant héros, un guerrier parlant bien, en plus c'est un bel homme et pour tout arranger, l'Éternel est avec lui. Autrement dit, tout ce qu'il fait lui réussit.

Immédiatement séduit, dès la première rencontre, Saül embauche David et, non content d'en faire son musicien attitré, il en fait, nous dit le texte son porteur d'armes. C'est ici la grande tradition de l'époque où chaque héros, comme ceux de la guerre de Troie, est en fait une sorte de chevalier entouré d'une troupe de serviteurs qui l'accompagne avec tout son attirail pour faire la guerre. La guerre à cette époque n'est pas un affrontement de masses ni une boucherie comme aujourd'hui en Ukraine. Elle consiste en l'affrontement de guerriers solitaires. Ainsi l'affrontement entre Ménelas et Paris ou entre Énée et Diomède et le plus terrible, entre Achille et Hector.


Voilà donc notre jeune berger porteur à la fois des armes du roi et de la harpe qui devait lui apporter de l'apaisement. Et il faut croire que c'était efficace car le texte nous raconte que chaque fois que David prenait la harpe, le mauvais esprit s'éloignait de Saül.

Mais d'où vient donc cette efficacité ? D'où vient qu'aujourd'hui encore la musique nous transporte comme Saül, qu'elle nous émeut et nous inspire comme cette magnifique toccata en ré mineur que Frédéric nous a offerte tout à l'heure. Avez-vous remarqué que l'apôtre Paul quand il veut encourager les Colossiens à se soutenir mutuellement ne leur dit pas « étudiez les textes, relisez mes lettres et faites des mémoires savants » ? Non il leur dit « exhortez-vous les uns les autres en toute sagesse, par des psaumes, par des hymnes, par des cantiques spirituels, chantant à Dieu dans vos cœurs sous l’inspiration de la grâce. » (Colossiens 3, 16) ! D’où vient cette puissance extraordinaire de la musique, cette capacité d'unir même ceux qui chantent faux et ne savent rien faire d'autre qu'écouter comme Saül.


De l'ordre surgi du chaos

Peut-être du fait que la musique est l'exemple même de l'ordre surgissant du chaos et qu'elle répond ainsi à notre besoin fondamental d'ordonnancement des choses. Du tohu bohu originel surgit un ordre par la parole de Dieu, de l'amalgame indifférencié des notes qui tant qu'elles ne sont pas ordonnées se valent toutes mais prennent une valeur différente selon leur place et leur harmonie, surgit une architecture immatérielle qui nous permet de comprendre le rapport entre l'esprit et la matière.


Car il n'y a rien de plus matériel qu'une musique et en même temps de plus immatériel ou pour le dire autrement, rien de plus physique et en même temps de plus spirituel. Pour qu'une note existe, il faut un dispositif, au moins deux objets qui se cognent, se frottent ou se frappent à moins que ce ne soit un mouvement d'air qui suffise à produire le son. Vous aurez reconnu toutes les familles d'instruments, les percussions, les cordes, frappées, pincées, frottées et les vents dans toutes leurs variétés. Et pour parvenir à nos oreilles, la note, qu'elle soit solitaire ou dans un ensemble, a besoin d'un véhicule, l'air dont la vibration va heurter à son tour notre appareil auditif et parfois même faire résonner notre cage thoracique.

Mais tout cela ne serait rien sans un ordonnateur, il faut un compositeur et un interprète. Il faut que l'un et l'autre trouvent dans leur esprit et dans leur corps les ressources pour concevoir la note, la fabriquer et la transporter jusqu'à nous. Et les partitions ont beau être toujours les mêmes l'on n'entend jamais deux fois la même musique tant les variétés d'interprétation sont innombrables mais aussi les conditions de l'écoute, l'humeur ou plutôt la disposition d'esprit de l'auditeur. Mais ce qui est encore plus extraordinaire, c'est la fabuleuse accessibilité de la musique. Nous sommes tous capables d'en faire, plus ou moins bien, certes, mais cela va du simple battement de mains à l'incroyable architecture des grandes œuvres de Jean-Sébastien Bach. C'est parce que la musique est la concrétisation des mathématiques, de la physique et de la biologie mais aussi la plus belle œuvre de l'esprit humain qu'elle a toujours été, depuis l'aube de l'humanité, associée à la spiritualité.

L'union entre matériel et spirituel

Parce qu'elle nous permet de comprendre, mieux que bien des longs discours le rapport entre les choses matérielles et les choses spirituelles. Comment il se fait que le spirituel a besoin du matériel pour exister et que le matériel n'a aucun sens tant que l'esprit ne vient pas lui donner une signification. Quand on parle des deux natures du Christ et de leurs rapports, vrai homme et vrai Dieu, ou encore de la nature charnelle et de la nature spirituelle de Jésus ou lorsqu'on parle de la cène ou encore de la présence du Christ au milieu de nous, de la manière dont il est présent lorsque nous communions les uns avec les autres. Comment peut-on être à la fois pêcheurs et justifiés ? Comment pouvons-nous être déjà dans le Royaume de Dieu et dans un monde toujours en proie au péché et à l'injustice ?

La musique est ainsi une image extraordinaire de l'unité qu'il y a entre toute chose et de l'union entre le naturel et le spirituel, entre la transcendance et l'immanence. Et le secret de la musique est en réalité le silence qui se fait toujours entre les notes. Un silence que nous ne percevons et n'entendons pas mais qui est toujours là car il faut une distance, la juste distance entre les notes, le rythme juste, de la même manière qu'il faut une juste distance entre Dieu et nous, une distance qui soit à la fois une présence intime et un écart qui nous laisse être à notre tour. Pour pouvoir être la note juste de notre existence.

Dans le repas que nous allons partager tout à l'heure, c'est ce même secret de la musique qui fera que pour nous, le pain et la coupe que nous allons partager seront ou ne seront pas communion au corps et à l'esprit du Christ. Le pain et le vin ne le sont pas par nature, ils ne le deviennent pas non plus par une opération magique ou surnaturelle, leur matérialité ne devient spirituelle que par notre compréhension. Mais de même que les notes et les instruments prennent une nouvelle signification et une nouvelle utilité par leur agencement les unes avec les autres, de même Paul insiste auprès des Colossiens, c'est à dire auprès de nous, pour que nous nous accordions les uns aux autres.

Nous accordions à la manière d'instruments de musique ou à la manière des registres d'un orgue mais en tout cas toujours avec ces choses bien concrètes et sensibles que sont la miséricorde, la bonté, l'humilité, la douceur et la patience qui nous font nous supporter les uns les autres, et, si l’un a sujet de se plaindre de l’autre, pardonnez-vous réciproquement. Et Paul de conclure en nous disant de revêtir la charité, qui est le lien de la perfection. C'est alors que nous formerons un seul corps en esprit au moment du partage du pain et du vin et que nous serons alors véritablement le corps du Christ.


Roland Kauffmann



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