Compassion, bonté, humilité, douceur et patience. Les cinq doigts de la gratitude
Soultz – fête des récoltes – 4 octobre 2026

Hier au cours de notre séance de catéchisme, je vous ai demandé de partager les uns avec les autres deux, ou plutôt trois raisons de rendre grâce. « Rendre grâce » c'est dire merci, mais c'est un peu plus que simplement dire merci comme on le fait quand on nous laisse passer dans un couloir ou dans un bus. Le merci un peu machinal, qu'on dit comme on dit « bonjour » sans y penser et sans l'écouter en retour. Non, « rendre grâce », c'est dire merci en y mettant tout son cœur, toute sa pensée et toute son intelligence.
C'est pourquoi le français a inventé un mot spécial, un peu désuet, ça veut dire passé de mode et ce mot, il est très riche et très beau, c'est le mot de « gratitude ». On y entend deux choses, « grâ » comme dans « grâce » et « titude » comme dans « attitude ». La gratitude, c'est l'attitude qui consiste à se rendre compte que ce que l'on a, c'est grâce à quelqu'un d'autre ; qu'on n'est jamais seul à mériter ce que l'on mais qu'il y a toujours quelqu'un d'autre qui a travaillé pour que l'on ait quelque chose dans notre assiette.
Et ce ne sont pas seulement vos parents qui ont travaillé pour aller au Leclerc faire les courses, mais c'est parce qu'il y a derrière chacun de nos aliments, même des bonbons, un paysan, un homme ou une femme qui a travaillé la terre pour en sortir le meilleur possible. Ici à Guebwiller, c'est bien sûr beaucoup le fruit de la vigne qui était à l'honneur. La gratitude, c'est se rendre compte que tout ce dont nous profitons vient du travail d'un homme ou d'une femme que nous ne connaissons pas mais sans lequel nous n'aurions rien de bon, de beau, de goûteux. C'est pourquoi dans certaines familles, avant chaque repas, on chante, on prie pour remercier. Bien sûr comme on ne peut pas remercier tous ce qui fabriquent notre nourriture, pour une seule baguette, il faudrait remercier le paysan qui a planté le blé, celui qui l'a récolté, le meunier qui en a fait de la farine, le boulanger qui en a fait du pain et la vendeuse qui nous l'a vendu ce matin. Alors on remercie le Seigneur pour ses bontés. On dit sa gratitude envers Dieu pour tout ce qui existe et assure notre subsistance, notre santé et notre bonheur et à travers lui ce sont tous les corps de métiers que l'on remercie.
Et c'est pareil lors de ce culte que l'on appelle « des récoltes ». Vous qui avez 13-14 ans aujourd'hui ne pouvez vous souvenir de l'époque où la vie des champs rythmait la vie de toute la population. Certains parmi nous, parmi les plus anciens, n'allaient pas à l'école en septembre parce qu'il fallait vendanger. C'est pourquoi en octobre, après l'été, quand les moissons et les vendanges étaient finies, toute la population se retrouvait au temple pour « rendre grâce » parce que la récolte avait été bonne et permettait d'envisager l'avenir avec confiance et gratitude justement.
Et même si la récolte n'avait pas forcément été bonne, on disait quand même à Dieu notre gratitude parce qu'on trouverait bien le moyen, à force de solidarité au sein de la communauté, pour assurer que chacun ait ce dont il aurait besoin et que nul ne manque de rien. Cette fête qui peut vous paraître démodée remonte aux fond des âges les plus reculés, quand on remerciait la terre d'avoir donné, le soleil d'avoir nourri et le feu d'avoir donné sa chaleur et l'air sa fraîcheur.
Bien sûr nos sociétés ont changé et aujourd'hui si on veut exprimer sa gratitude, ce devrait être pour l'ensemble des produits industriels et techniques mais aussi pour l'ensemble des services qui permettent notre vie en société. Qu'il s'agisse d'objets si communs qu'on en oublie même leur existence comme des compteurs d'eau ou une chose aussi répandue que du béton, mais aussi aujourd'hui « fêter les récoltes », c'est dire notre gratitude envers les enseignants, les banquiers, les assureurs, les pompiers, les gendarmes, les aides-soignants, à domicile ou dans les Ehpad, les infirmières, médecins, employés et agents qui font l'organisation de notre société.
Rendre grâce à Dieu aujourd'hui, ce n'est pas seulement pour les courgettes et les potirons qui sont autour de la table mais c'est dire notre gratitude pour toutes celles et ceux qui travaillent pour notre confort, pour notre santé, pour notre culture, pour nous en définitive. En ce moment, il ne vous a pas échappé que les lycées sont en ébullition pour des raisons qui peuvent être légitime. Il n'est pas normal que des classes de terminale n'aient pas de professeurs dans leur matière principale. Il n'est pas normal que des locaux soient dans un tel état de vétusté qu'il faille fermer les toilettes. Il n'est pas non plus normal que les professeurs soient menacés, bousculés et malmenés. Les adultes parmi nous, et même les jeunes je pense nous avons tous un professeur qui nous a marqué, qui pour certains nous a sauvé parce qu'il a joué un rôle essentiel dans notre vie, sans même s'en rendre compte.
Alors oui aujourd'hui « fêter les récoltes » c'est par exemple, remercier les enseignants qui cherchent à donner le meilleur d'eux-mêmes pour que leurs élèves acquièrent les outils pour comprendre le monde et y agir en individu libre et responsable de lui-même et des autres. Mais comment faire pour remercier ? Pour exprimer concrètement sa gratitude envers, non seulement les enseignants, mais envers toutes celles et ceux dont nous somme redevables ?
C'est là que ce texte de Paul que nous avons entendu tout à l'heure va nous aider. Quand il écrit à la petite Église qui est dans la ville de Colosses, ses membres sont confrontés à l'indifférence ou à l'hostilité de leurs voisins. Il ne faut jamais imaginer les Églises des premières années comme de grandes assemblées, remplies de gens enthousiastes et déterminés. Ce sont en réalité de tous petits groupes de personnes, comme nous aujourd'hui, de toutes origines, plutôt des petites gens et parfois quelques personnes plus importantes socialement. Mais ils auraient en tout cas toutes les raisons d'avoir peur. Ils sont mal-aimés, mal-compris, parfois rejetés même par leur familles et leurs voisins, suspectés de pratiques étranges. Pour les encourager, l'apôtre pourrait utiliser un vocabulaire guerrier : « n'ayez pas peur, résistez, restez fermes et luttez pour la vérité de votre foi ».
Au contraire, il leur enseigne qu'avant toute chose et en toutes situations, il faut d'abord et avant tout commencer par remercier le Seigneur de la vie qu'il nous donne, des situations qu'il nous amène à rencontrer et des personnes qu'il nous confie. Au lieu de prendre un vocabulaire d’entraînement sportif pour développer notre endurance ou notre force et notre rapidité, il nous dit, parce que n'oubliez jamais que quand Paul parle aux premiers chrétiens, c'est toujours à nous qu'il parle en réalité ; il nous dit donc qu'avant toutes choses, le meilleur moyen pour nous d'être fidèles à l'Évangile, c'est de cultiver la joie.
« entretenez-vous, instruisez-vous réciproquement, chantez, soyez joyeux et rendez-grâce à Dieu » voilà quelle est la grande leçon qu'il veut nous donner aujourd'hui : rien de grand, rien de beau, rien d'utile ne peut jamais se faire sans qu'il y ait de la joie et de la gratitude. La force de l'Évangile, la force des premiers chrétiens n'était certes pas dans la puissance ni dans l'argent, ni dans la position sociale ni dans les origines familiales : la force des premiers chrétiens comme celle qui doit être la notre aujourd'hui devant tous les obstacles qui se dressent devant nous, c'est notre joie.
Une joie qui doit venir de cette conviction intime qu'il nous a été fait grâce de nos fautes et de nos faiblesses ; que par la mort de Jésus et par l'action de l'Esprit en nous, nous pouvons vivre autrement que selon nos passions humaines et notre pente naturelle. Nous ne sommes obligés en rien et en toutes choses, pouvons prendre notre vie en main, justement parce qu'elle ne dépend pas de nous mais de celui qui nous aime et qui est plus grand que nous.
Voilà quelque chose qui est difficile à comprendre mais en définitive ce n'est jamais rien d'autre que l'attitude d'un enfant qui ose faire quelque chose parce qu'il sait que son père ou sa mère est là derrière lui, pour veiller sur lui, le guider et l'encourager. C'est ensuite un effet d’entraînement réciproque et c'est pourquoi Paul insiste sur cette réciprocité « supportez-vous les uns les autres », c'est-à-dire que chacun puisse compter sur les autres. Ce n'est pas « résignez-vous à vous supporter par défaut » mais au contraire, que chacun soit un support sur lequel un autre puisse s'appuyer pour aller plus loin ensemble. Et cette solidarité, fondée en premier lieu sur la gratitude envers l'Éternel, va ensuite se manifester suivant cinq modalités, que j'appellerai les cinq doigts de la gratitude.
C'est comme une main. Vous savez qu'une main peut servir à beaucoup de choses. Elle peut servir à prendre ou à recevoir, à frapper ou à caresser, à tenir ou à lâcher, elle peut s'ouvrir en signe de paix ou se fermer en poing vengeur, elle peut garder ou donner. Et comme toutes les mains elle est faite de cinq doigts dont l'apôtre nous donne le détail : ils se nomment « compassion, bonté, humilité, douceur et patience ».
La compassion, c'est la capacité que nous avons à nous mettre à la place d'un autre, c'est aussi ressentir ses douleurs et ses peines, ses joies et ses réussites. La compassion est nécessaire pour une vraie gratitude parce que c'est ce qui nous permet de comprendre l'autre dans sa situation.
La bonté, c'est la volonté de faire du bien à l'autre. « être bon » ce n'est pas être con » au contraire, c'est l'intelligence du cœur, c'est l'amour des pauvres en esprit, c'est le geste gratuit qui n'attend rien en retour mais qui est fait simplement parce que c'est ce qu'il faut faire maintenant.
L'humilité, comme le majeur, est centrale dans cette série de doigts. Parce qu'elle est l'inverse de l'arrogance et de la suffisance ; l'humilité c'est savoir ce que l'on doit et à qui on le doit, c'est reconnaître ce qu'on a reçu et qu'on doit donc donner en retour, sans retour, sans jamais pouvoir prétendre mériter quoi que ce soit.
La douceur, c'est la vertu de ceux qui n'ont peur de rien. Ce calme tranquille de celles et ceux qui doucement mais sûrement vont leur chemin sans se laisser détourner de droite ou de gauche, qui ne sont pas toujours à se demander quelle est leur identité, à la recherche de leur personnalité savent transmettre leur calme à leur entourage.
Enfin la patience, c'est le petit doigt, celui qui fait toute la différence. Si la bonté est l'index qui désigne, décide et souligne, si la compassion est comme le pouce qui permet de saisir l'ensemble des choses, si la douceur est l'annulaire où se trouvent les caractères de notre personnalité, la patience est ce petit doigt qu'on met à l'oreille pour se rendre attentif aux êtres et aux choses. La patience est aussi ce qui permet de débloquer bien des situations.
Compassion, bonté, humilité, douceur et patience, cinq compagnons qui ne peuvent aller l'un sans l'autre ; qui se soutiennent réciproquement et permettent ensemble de faire tout ce qu'un seul ne pourrait réaliser.
Compassion, bonté, humilité, douceur et patience, cinq vertus qui fondent notre personnalité et lui donnent sa profondeur.
Compassion, bonté, humilité, douceur et patience, cinq courages qui permettent d'affronter le monde et ses épreuves.
Compassion, bonté, humilité, douceur et patiences, cinq manières d'être toujours joyeux et de rendre grâce en paroles et en œuvre, en toutes choses, par Jésus-Christ à Dieu le Père.
Roland Kauffmann




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