Qui est Paul ?
Paul I - Guebwiller, 20 septembre 2026, Paul I
Qui est Paul ?
Nous avons donc entamé cette semaine en étude biblique (Bible en Mains) le long périple qui va nous emmener à la découverte de l'apôtre Paul et des multiples facettes de l'un des personnages sans doute les plus fascinants de tout le Nouveau Testament aux côtés de Jésus. L'un des plus controversés encore aujourd'hui et qui pourtant jouit d'une indéniable autorité dans nos Églises d'une manière générale. Il peut en effet suffire dans certaines circonstances de faire une citation de Paul pour d'une certaine manière imposer le silence ou, au contraire, une forte désapprobation.
Cette ambivalence du personnage se manifeste bien lorsqu'on interroge les uns ou les autres sur ce que Paul nous inspire et c'est d'ailleurs ce que nous avons fait en étude biblique. Mais avant de reprendre les divers avis qui ont été exprimés, je voudrais penser ici avec vous à un paroissien fort connu des plus anciens parmi nous. Un paroissien pilier des études bibliques et féru de lectures, de travail sur les textes, à tel point qu'il n'a pas hésité à proposer une nouvelle réécriture de l'épître aux Romains, trouvant que la pensée de Paul était sublime mais parfois trop compliquée. Jean Hérubel, puisque c'est de lui qu'il s'agit, a donc transcrit, et non pas traduit, les mots en Paul en langage d'aujourd'hui.
Ce faisant, Jean Hérubel que je n'ai pas connu mais dont j'ai tellement entendu parler, a fait ce que nous sommes tous et toutes appelés à faire : lire, chercher autant que possible à comprendre et enfin proposer, peut-être pas une réécriture mais au moins une transposition dans notre vie quotidienne de ce que nous avons appris. Nos vies peuvent ainsi être des lettres, écrites non avec de l'encre mais avec nos gestes, nos paroles et nos actes pour exprimer le changement qu'engendre la rencontre avec le Christ et dont Paul nous montre l'exemple.
Un personnage mal connu
Parmi les avis exprimés lors de notre étude biblique, les opinions étaient plutôt positives. Paul est reconnu comme un enseignant, un pédagogue, un infatigable voyageur, courageux devant les nombreuses épreuves rencontrées, parcourant le monde sans relâche ni temps. Sa virulence allant de pair avec sa détermination à convaincre, c'est le portrait d'un leader, d'un tribun, absolument convaincu d'avoir raison et capable de certaines outrances de langages voire de comportement. Certains ont souligné que Paul peut-être considéré comme le véritable fondateur du christianisme, en tout cas le continuateur de l’œuvre entamée par le Christ, ou encore celui qui a réellement pris au sérieux l'ordre du Christ d'aller annoncer le Royaume de Dieu à toutes les nations jusqu'aux extrémités du monde connu et inconnu.
Car cette dimension d'évangélisation fait, heureusement, consensus. Paul a fondé des Églises et par ses lettres a donné un cadre spirituel et intellectuel au christianisme naissant, confronté aux aléas de l'histoire de l'empire romain. Sans lui, on peut effectivement considérer que le chemin tracé par Jésus serait resté un chemin de traverse au sein du judaïsme. C'est Paul qui accepte la rupture et fait des Églises qu'il fonde des communautés avec une spiritualité radicalement originale.
Mais comme souvent, avec les caractères entiers, il y a des côtés sombres. Si plusieurs ont considéré qu'il fallait remettre le personnage dans le cadre général de son époque et se rendre compte que ses avis correspondent souvent aux jugements de la bonne société de son temps, c'est justement ce type de conformisme à son époque qui pourrait lui être reproché. Un participant disait très bien qu'on aurait pu espérer que l'Esprit donne à Paul une autre idée concernant les femmes. Ses propos contre les juifs, les femmes ou les homosexuels, voire contre d'autres chrétiens qu'il n'hésite pas à qualifier de « chiens » (Philippiens 3,2), son absence de tolérance pour le moins, rendent le personnage pour le moins difficile à entendre aujourd'hui et lui vaudraient bien des procès aujourd'hui. Nous verrons ensemble à quel point ces avis sont de l'ordre des préjugés.
S'ajoutent à cela des codes, des termes et des références qui nous sont devenus étrangers et, parfois des élans abrupts et difficiles à suivre. Sans oublier que dans ses textes, Paul n'hésite pas à changer de style, alternant les envolées lyriques et les remontrances les plus sévères comme les encouragements fraternels et les engueulades sans concessions. Car oui, Paul n'est pas un intellectuel de salon mais un intellectuel de combat, formé à la controverse et à l'argumentation. Il est très loin de Socrate et des philosophes de son temps qui se réunissaient autour d'une table pour converser agréablement. Paul est l'homme de la harangue et de la conviction. Il ne cherche pas à ce que ses interlocuteurs trouvent en eux-mêmes la réponse à leurs questions, il répond aux questions avant qu'elles ne lui soient posées, déconstruit les positions de ses adversaires et est d'une intelligence redoutable.
Quelles images de Paul ?

Trois images aujourd'hui à côté de nos textes : d'abord, dans l'ordre chronologique, Raphaël qui nous montre Paul devant une foule, cherchant à convaincre les Athéniens, philosophes et badauds. Dans ce sermon aux Athéniens que vous trouverez dans le livre des Actes (17), Paul mobilise des catégories philosophiques qui ont fait que certains ont pu penser qu'il était capable de faire la synthèse entre le judaïsme et la philosophie grecque, qu'il serait l'artisan de l’hellénisation du christianisme : le pont entre Jérusalem et Athènes dont serait issu le christianisme.
C'est ce que veut nous faire penser Raphaël à la Renaissance. L'époque est à la synthèse de l'Église avec le monde, les papes sont des souverains comme les autres et veulent réaliser une harmonie universelle. Paul est ici convoqué comme celui qui aurait voulu réunir la pensée juive et la pensée grecque. Disons-le tout de suite, ce sermon aux Athéniens a été un échec assez piteux et il ne faut pas voir en Paul un philosophe grec. Il en est très loin.

Le second tableau nous montre Paul à sa table de travail, loin de la place publique, dans le secret de son cabinet, en train d'écrire, à la manière d'un auteur contemporain. Mais contemporain de l'artiste. Aujourd'hui, on mettrait sans doute un ordinateur sur son bureau. En effet, il y a un livre sur le bureau. Or les livres n'existent pas du temps de Paul, on écrit sur des rouleaux et les morceaux sont cousus les uns aux autres. D'autre part, Paul n'a sans doute pas écrit grand chose lui-même. En réalité, il dictait ses courriers, ce qui explique parfois des envolées. Lorsqu'il écrit lui-même, c'est juste pour signer et mettre quelques mots (1 Cor 16, 21 ; Galates 6, 11). Enfin, cette image nous montre un Paul solitaire alors qu'il est au centre d'une véritable équipe, avec des spécialités diverses, entouré de collaborateurs dont de nombreuses collaboratrices. Nous verrons ensemble que la place des femmes dans les Églises fondées par Paul est bien différente de l'idée que nous en avons.

Troisième image typique de Paul, celle que nous propose Rembrandt. Là aussi l'anachronisme du gros livre posé sur le lit mais surtout un Paul songeur, qui a la main devant sa bouche comme s'il cherchait ses mots et comment mieux exprimer sa pensée. Il est en captivité et sans doute écrit-il sa lettre à ses chers amis de Philippes où il exprime peut-être le mieux sa pensée dans toute sa profondeur et sa richesse, ou alors écrit-il à son ami Philémon à qui il recommande l'esclave Onésime qu'il lui a renvoyé. Le Paul de Rembrandt est un vieil homme, très humain, très incarné, avec son pied levé, posé sur la sandale, comme s'il voulait repartir sur les routes alors qu'il est en prison.
Sur son lit, outre le gros livre qui représente certainement la Bible des Hébreux, une épée qui détonne avec l'image de l'écrivain et avec la réalité de son métier de fabricant de tentes. Il aurait mieux valu le montrer avec du fil et des aiguilles plutôt qu'avec une épée dont les textes ne nous disent jamais qu'il l'aurait portée. Paul n'est pas un soldat ni un chevalier, c'est un rabbin itinérant, travaillant de ses mains pour gagner sa subsistance et n'ayant certainement jamais vu une épée en dehors de celles de ses gardiens.
Les armes de Paul sont toutes spirituelles et quand il parle de l'épée, il veut dire « l'épée de l'Esprit qui est la Parole de Dieu » (Éphésiens 6,17). Cette parole, puissante et agissante comme une épée, devient alors le signe distinctif de Paul parmi les apôtres dans les représentations artistiques.
Que dit-il de lui-même ?
Finalement que retenir de Paul sinon ce qu'il dit de lui-même au-delà de ce qu'en ont dit ses partisans comme Luc ou ses adversaires ? Deux textes à cet égard me paraissent importants pour comprendre le personnage. D'abord, le récit qu'il fait de sa conversion et des premiers temps de son ministère à ses contradicteurs dans sa lettre aux Galates. Il ne raconte pas sa conversion, ce que nous connaissons comme le « chemin de Damas » et que nous raconte Luc, mais il ne fait pas non plus mystère de son passé de persécuteur et de son zèle excessif au nom duquel, comme tout extrémiste religieux, il se sentait autorisé à la violence, sûr de son bon droit à défendre l'honneur de la foi de ses pères.
Paul est avant tout un homme saisi par la foi, celui qui est appelé et qui ne peut rester sourd à l'appel. Il le dit avec ses mots : « celui qui m'avait mis à part dès le sein de ma mère, et qui m'a appelé par sa grâce, a trouvé bon de révéler en moi son Fils » et de ce jour-là, rien ne peut plus être pareil : une exigence, une vision, une conviction, une route tracée sans que rien ne puisse plus le faire dévier. Toute la pensée, la vie et l’œuvre de Paul sont à comprendre avec cette clé originelle. Rien de ce qu'il dit, fait ou réalise n'est le fruit d'une longue réflexion, d'une découverte réfléchie ou hésitante, c'est de l'ordre de l'illumination, de la compréhension ultime, comme si tout s'éclairait et changeait de signification. Pourtant, il le dit également, plusieurs années vont s'écouler ensuite où on ne sait pas grand chose de son activité, sinon qu'il commençait à être réputé auprès des Églises de Judée qui « rendaient gloire à Dieu à (s)on sujet ».
Ensuite, à ses chers amis, les Philippiens, à qui il écrit de sa captivité romaine, avant de mourir et à qui il délivre une sorte de testament, du genre, « encore un mot que je voulais vous dire » et où il atteint le sommet de sa pensée. Il fait à ses amis son portrait, comparé à ses adversaires : « ils sont fiers de leur titres, de leurs fonctions, de leurs compétences, de leurs appuis, de leurs origines sociales, ethniques, culturelles et religieuses ? Et alors ? Moi aussi je pourrais l'être parce que dans toutes ces matières, je les surpasse. Je vaux mieux qu'eux dans tout ce qu'ils considèrent comme important. Mais pour moi, justement, ces choses ne sont que peanuts, déchets et ordures, sans aucune espèce d'importance. »
Le combat pour la liberté
Paul n'est pas seulement celui qui a été saisi par la foi, c'est aussi celui qui a voulu être en cohérence avec le Christ, lui ressembler même dans la souffrance et la compassion. « Le Christ a souffert, il est normal que je souffre aussi ». N'oublions pas que Paul sait, ou en tout cas se doute, qu'il sera condamné. Il n'en a pas peur parce qu'il veut, en toute chose, ressembler à son maître et s'il faut en passer par là, que la volonté de Dieu soit faite. Dans cette même lettre aux Philippiens, il fera le portrait de Jésus « lui qui était auprès de Dieu n'a pas considéré comme important de rester comme Dieu mais il s'est dépouillé jusqu'à devenir un homme, serviteur » (Philippiens 2, 1-11).
Paul est celui qui a voulu être cohérent avec le message qu'il a reçu, avec l'appel qui lui a été adressé, fidèle parmi les fidèles, ayant renoncé à toutes les gloires et les honneurs que sa condition lui réservait. Détesté par ceux qui, dans les Églises de Judée, lui reprochent ses succès et ses réussites, condamné par ceux qui ne comprennent pas ses propos, abandonné par ceux qui auraient du et pu le soutenir, Paul est, selon Albert Schweitzer, le premier défenseur de la liberté devant la Loi.
Le combat de Paul est « perdu d'avance »1. Ses adversaires ont gagné, il sera exécuté, il le sait mais il sait aussi qu'il y a une justice qui ne dépend justement pas de la loi telle que l'imposent ses adversaires judéo-chrétiens. Ils ont gagné, il a perdu et pourtant, il sait bien que sa mort, comme celle de son maître, sera la vraie victoire. Quand Paul parle de « deven(ir) conforme à lui dans sa mort, pour parvenir, si possible, à la résurrection d'entre les morts. » il veut dire qu' « aussitôt après sa mort, la bataille qu'il a perdue se transformera en victoire. La liberté devant la Loi, qu'il avait défendue par la pensée, s'établira dans les faits »2.
Mais pour cela, pour que la liberté devant la loi l'emporte et s'établissent dans les faits, il faudra bien des événements qui ne dépendent pas de lui et que nous verrons tout au long de cette année. Retenons simplement que Paul n'a voulu se comprendre autrement qu'en Christ et qu'il a, en toutes choses, recherché la communion avec son maître, la cohérence et la conformité à sa pensée pour tenter d'en convaincre ses contemporains et nous qui sommes, aujourd'hui, ses successeurs et ses élèves comme lui-même a été disciple, plus encore qu'apôtre du Christ.
Roland Kauffmann
1 Albert Schweitzer, La Mystique de l'apôtre Paul, traduit de l'allemand par Marcelle Guéritot, Paris, Albin Michel, 1962 (1930) p.178.
2 Albert Schweitzer, La Mystique de l'apôtre Paul, p.180.




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