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La prière ultime

Roland Kauffmann
il y a 2 heures
8 min de lecture

Soultz 12 septembre 2026 - la prière IV


Nikolaï Nikolaïevitch Ge (1831-1894) - "Jésus au mont des oliviers", Gallerie Tretyakov , Moscou
Nikolaï Nikolaïevitch Ge (1831-1894) - "Jésus au mont des oliviers", Gallerie Tretyakov , Moscou


La prière ultime


La prière est la principale ressource spirituelle indispensable dans le monde moderne, elle est le propre de l'homme dans la mesure où elle le met en relation avec le Tout-Autre.


Vous ne pouvez évidemment vous souvenir des précédentes prédications de ce cycle consacré à la prière. L'été est passé par là avec son lot de préoccupations et de joies, d'inquiétudes et d'insouciance. Ce sentiment de repos un peu mêlé d'angoisse où les feux de forêt et les sécheresses, sans oublier les canicules, ont assombri au sens propre ce temps de pause que devraient être les vacances.


Dans un monde qui brûle et où nous prenons enfin conscience de l'importance de veiller sur les ressources naturelles et de prendre soin du monde qui nous entoure, n'est-ce pas un peu décalé que de s'interroger sur le sens de la prière ? On pourrait en effet penser qu'il est plus important de s'interroger sur ce que nous pouvons, individuellement et collectivement, faire pour éviter l'aggravation de la situation. Nous pourrions nourrir nos méditations de situations concrètes, puisées dans l'actualité, pour essayer de réfléchir ensemble à des solutions, voire chercher dans la Bible des réponses à nos questions.


N'est-ce pas un peu décalé dans ce contexte que de parler de la prière ? Nous savons bien qu'il ne suffit pas de prier pour éteindre les feux ? Ni pour économiser l'eau. Si la prière était suffisante pour éviter les incendies économiques, sociaux et politiques qui nous menacent, on le saurait depuis longtemps. Certains peuvent dire et penser qu'il n'est plus temps de prier mais d'agir en conséquence des situations qui sont devant nous. À ceux-là nous pouvons répondre qu'à l'inverse la prière est peut-être la ressource la plus précieuse qu'il nous faut préserver, chérir et cultiver. Justement parce qu'elle est ce qui nous permet ensuite de nous engager et de tenir ferme dans ce qui nous arrive.


C'est pourquoi, pour clore, provisoirement ce cycle sur la prière, il m'a semblé utile de nous pencher sur la prière ultime de Jésus, celle que nous racontent les trois évangiles de Matthieu, Marc et Luc. Ce moment de bascule, entre la joie du moment où Jésus et ses disciples ont partagé un repas dont ils ne savaient pas que ce serait le dernier, et le tumulte de l'arrestation et la suite des événements dont nous connaissons la fin tragique.


Trois leçons sur la prière


Mais avant d'aller plus loin dans cette prière si particulière de Jésus, faisons un point rapide sur ce qui a déjà été dit. En mai, nous avons commencé avec le sermon sur la montagne (Mt 6) où Jésus ordonne à ses disciples de prier. Ce n'est pas une activité facultative mais l'élément central de la vie spirituelle qu'il veut leur enseigner. Nous ne pouvons pas nous en dispenser mais au contraire, il nous faut nous y astreindre et apprendre à le faire.


Cet apprentissage était justement le sujet de la prédication de juillet où avec Luc et sa version du Notre Père. Nous avons appris qu'il y faut de la constance et de la détermination. Il ne suffit pas de prier une fois, il faut prier constamment, inscrire notre prière dans la durée, ce qui signifie dans nos actes et dans notre vie quotidienne : que nos paroles et nos actes soient cohérents avec notre prière. Ainsi du pardon ou de l'amour des ennemis qu'il ne suffit pas de dire dans une prière, aussi profonde soit-elle, mais qu'il faut vivre vraiment chaque jour.


Mais pour y parvenir, nous avons besoin, et c'était le sujet de la troisième prédication en juillet, de l'Esprit. Non pas un vague esprit de bienveillance ou d'attention à l'autre, une bonne volonté mais l'Esprit de Dieu tel qu'il se manifeste en Jésus, celui qui est à la fois le consolateur, « l'encourageur » si on veut bien me permettre ce mot qui n'existe pas mais dit bien ce qu'il veut dire : celui qui encourage, qui supporte, qui accompagne, relève, réconforte et nourrit celui qui, comme un athlète, cherche à vivre en chrétien dans un monde qui ne l'est plus.


Un devoir, un effort et un soutien, voilà les trois leçons concernant la prière qui résument notre réflexion jusque là et venons-en maintenant à cette prière de Jésus, la dernière prière comme il y eut un dernier repas et un dernier lavement des pieds. Nous sommes pleinement dans le temps de l'adieu où seul Jésus a une idée de ce qui est en train de se jouer.


Si les disciples avaient su, sans doute qu'ils n'auraient pas dormi ! Le récit des trois évangiles est, il faut le reconnaître des plus étranges et extraordinaire de franchise et d'honnêteté. On aurait en effet pu s'attendre à ce que les disciples se donnent le beau rôle lorsqu'ils racontent cette histoire, comme des héros qui n'auraient pas abandonné leur chef. Au contraire, on nous les présente comme incapables de veiller, ne serait-ce qu'une heure avec lui. Ils sont beaux ces trois principaux disciples, choisis parmi les douze pour être avec lui au dernier moment. Pas un pour racheter l'autre, « leurs yeux étaient appesantis » et Jésus doit les secouer pour les réveiller.


Un récit tragique


Luc est le seul à donner une sorte d'explication : c'est « de tristesse » qu'ils étaient endormis. Il essaye de leur sauver la mise mais c'est parce qu'il veut mettre l'accent sur ce qui est vraiment en train de se passer et vous pouvez le voir en lisant les trois versions comparées que vous avez reçu : ce qui est au cœur de cette prière, c'est l'angoisse de Jésus et Luc la met particulièrement en avant.


Marc et Matthieu nous montrent bien Jésus dont « l'âme est triste jusqu'à la mort » mais ensuite ce sont les trois fois où il est obligé de les réveiller qui captent l'attention du lecteur. Tandis que Luc fait exactement l'inverse : Jésus ne parle pas de sa tristesse mais elle nous est montrée de manière bien plus réaliste avec sa « sueur (qui) devint comme des grumeaux de sang, qui tombaient à terre ». Et la présence à ses côtés d'un ange « pour le fortifier » n'y change rien, au contraire, elle ne fait que redoubler l'intensité de son angoisse.


Le récit de Luc insiste sur Jésus quand les deux autres insistent sur les disciples et l'annonce de « l'heure (qui) est venue », celle de l'arrestation. Le seul point vraiment commun entre les trois récits, et encore avec des nuances importantes, c'est le désir de Jésus que « cette coupe s'éloigne » de lui. Il ne veut pas ce qui va arriver, il voudrait renoncer, retourner chez ses parents, retrouver sa vie d'avant son baptême, redevenir charpentier sans doute, se marier peut-être. C'est d'ailleurs Marc qui le dit avec le plus de franchise : « Père, toutes choses te sont possibles, éloigne de moi cette coupe. » Luc et Matthieu prennent des précautions « s'il est possible que cette coupe s'éloigne de moi » (Matthieu) ou « si tu veux, éloigne de moi cette coupe » (Luc). Voilà la source de l'angoisse de Jésus qui ne va pas à la mort de manière détachée et tranquille, sachant qu'il ressuscitera comme il l'a lui-même annoncé : il ne veut pas connaître la mort ni les souffrances qui vont accompagner sa passion.


Sans doute nul part ailleurs dans les évangiles ne voit-on aussi intensément l'humanité de Jésus, même pas dans ses gestes et ses paroles de compassion. C'est un homme qui sait qu'il va mourir et qui ne le veut pas. Surtout il sait qu'il va mourir à cause de ses idées, de son message et de ses convictions. Lui, le Juste par excellence, celui qui a toujours fait la volonté de son père et annoncé la venue de son Royaume, il devrait être courageux et sûr de ce qui va se passer, une mort temporaire, trois jours, il le sait, il l'a dit, puis une résurrection en gloire. Donc il devrait et pourrait être plus assuré. Et sa prière devrait être plus confiante, plus à la hauteur de sa dignité de Fils de Dieu. Et pourtant...


C'est la beauté et la force des évangiles que de ne pas nous montrer Jésus comme un superman, un super héros mais bien comme un homme, un être humain comme nous, comme chacun et chacune d'entre-nous avec ses angoisses, ses peurs et ses tremblements, sa sueur qui devient des caillots de sang : un homme, un vrai ! C'est une image de l'homme bien différente de celle que l'on nous présente habituellement.


Apprendre l'intégrité et la fidélité


Un homme dont la dernière prière est une supplique, sachant bien pourtant que sa volonté ne sera pas exaucée mais qu'il lui faudra accepter ce qui est dans l'ordre des choses et dans la volonté de celui qui tient nos vies entre ses mains. Une prière qui trouvera son écho sur la croix lorsqu'au moment de rendre son âme à Dieu, il criera « pourquoi m'as-tu abandonné ? ». C'est à ce moment-là que le Royaume de Dieu commence, sur la croix.


Lorsque Dieu manifeste sa puissance d'une manière toute nouvelle, non pas dans le tonnerre ou les tremblements de terre comme le croyaient les anciens mais dans la nouveauté de vie qui s'offre à nous lorsque nous sommes rejoints dans la vérité de notre nature humaine par ce Fils de Dieu qu'est Jésus. La prière ultime de Jésus est toute confiance. Elle est souffrance, elle est angoisse, elle est fébrile, sanglante même, et pourtant quand il se relève, nulle trace de cette douleur. Nul reproche non plus envers ses disciples mais cette dernière parole d'homme libre à leur endroit : « Priez afin de ne pas entrer en tentation ».


Cette dernière parole est bien sûr celle que l'on retrouve dans le Notre-Père et qui prend dans le contexte de cette prière ultime de Jésus, une toute autre résonance que la tentation au sens moral du terme. Jésus leur a dit ces mots deux fois, avant d'aller prier, et après sa prière angoissée. La tentation dont il est ici question est une affaire d'intégrité et de fidélité à soi-même et à ses promesses. Jésus, dans des circonstances aussi dramatiques ne leur parle pas de tentations au sens moderne du terme, céder à ses désirs, à ses appétits, à sa gourmandise. Lui qui vient de passer l'épreuve ultime, celle du renoncement et du recul, lui qui vient de vivre la vraie tentation, non pas celles que le Diable dans le désert lui avait fait miroiter, mais la tentation de la trahison et de l'infidélité, de l'incohérence et de l'inconséquence, la tentation d'en appeler à la puissance surnaturelle d'un Dieu aussi créateur qu'il peut être destructeur.


Ce qui vient de se passer dans ce jardin des Oliviers, c'est la découverte par Jésus lui-même de la force de la prière qui lui permet de rester constant et fidèle. Lui qui aurait pu décider de rentrer chez lui, de renoncer ou, au contraire de conduire sa mission d'instaurer le Royaume de Dieu par la force des anges, a compris, au prix de grumeaux de sang, quelle était la véritable intention de son Père.


La prière n'est ainsi pas seulement un ordre que nous avons reçu, pas seulement un effort d'apprentissage ni un encouragement, elle est aussi la mise en relation la plus intime et profonde avec celui qui dépasse notre compréhension du monde, dépasse notre raison et nos sentiments et fonde notre intégrité en tant que chrétiens.


Alors oui, préservons notre ressource spirituelle la plus précieuse, prions et prions encore pour être dans ce monde sans lui être assujettis, pour être serviteurs sans être serviles, pour être fidèles sans être bornés, pour être constants sans nous lasser jamais d'aimer, de pardonner et de construire le Royaume de Dieu là où nous sommes.



Roland Kauffmann

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