Je fais ce que je ne veux pas et ne fais pas ce que je veux
Je fais ce que je ne veux pas et ne fais pas ce que je veux

Le contraste entre les paraboles de Jésus et les idées de l'apôtre Paul est flagrant dans la comparaison entre les deux textes d'aujourd'hui. D'un côté, nous avons une histoire, celle dite du « serviteur impitoyable » et de l'autre, un monologue un peu étrange où Paul nous parle de la contradiction entre sa volonté et le péché qui domine sur lui. Il nous faudra faire un peu de psychologie aujourd'hui pour essayer de comprendre ce que Paul a cherché à nous dire.
Mais dans un premier temps, restons-en à notre serviteur et à notre parabole de Jésus. Voilà donc un homme qui a une dette immense envers son maître. On parle de 10 000 talents. Jésus exagère pour les besoins de la démonstration, toute une vie ne suffirait pas à accumuler une telle dette et on pourrait se demander quel roi serait assez fou pour laisser un seul serviteur creuser un tel déficit budgétaire. Peu importe l'invraisemblance de la somme, ce qui est en jeu dans l'histoire c'est le jeu entre les personnages. Comme le débiteur n'a pas les moyens de rembourser, il ne reste plus qu'à se rembourser sur sa personne : vendre ses biens, mais lui aussi comme esclave et non seulement lui mais toute sa famille. Ce qui comblerait une partie de la dette.
La suite est extraordinaire : le débiteur supplie et demande de la compassion, à tel point qu'il parvient à faire renoncer son roi qui, ne regardant finalement pas à la dépense, remet purement et simplement la dette, l'efface, terminée, on efface tout et on recommence. Que croyez-vous qu'il arriva ? Tout heureux de sa bonne fortune, le débiteur qui ne doit plus rien à personne, qui vient donc de s'enrichir très considérablement, va voir ses propres débiteurs et fait comme son maître, il efface ses créances. La bonté du roi a ruisselé sur la population et la remise de la dette a déclenché un surcroît de prospérité : puisque les dettes sont effacées tout le monde est maintenant plus riche. Évidemment ce n'est pas du tout ce qui s'est passé. Le serviteur n'a rien compris à ce qui lui est arrivé. Et au lieu d'être aussi bienveillant que son maître, il reste ce qu'il a toujours été, un homme avide et corrompu. Au point de prendre un de ses débiteurs et de le jeter en prison pour une somme dérisoire.
Heureusement la morale de notre histoire est sauve : le roi en est informé et il revient sur sa bienveillance, se saisit du serviteur impitoyable et le livre aux bourreaux jusqu'à ce qu'il ait payé sa dette. Ce qui est totalement impossible tant elle est élevée. Ce serviteur ne peut s'en prendre qu'à lui même ; il est responsable de sa déchéance. La justice est rétablie. Et Jésus de faire un pas de côté dans la chute de sa parabole.
Car il n'est plus question d'argent, ni de dette ni de créance, mais de pardon ; plus question d'économie mais de morale justement, de ce qui est en jeu dans la foi. Et Jésus ne fait pas dans la demi-mesure. Il ne laisse pas de liberté à ses fidèles. Il ne leur dit pas « vous pouvez si vous le souhaitez vous pardonner les uns les autres mais en même temps, si c'est trop difficile, on peut discuter et négocier des pardons plus ou moins engagés ». Non, Jésus, en tout cas celui que nous présente l'évangile de Matthieu, exige une obéissance. Il ne nous laisse pas le choix : nous avons l'obligation d'être miséricordieux, de nous pardonner réciproquement les uns aux autres, de remettre les dettes. Tout simplement parce que nous avons été au bénéfice de ce pardon inouï. Parce que, comme le serviteur, notre dette a été effacée parce que nous n'aurions de toute manière pas pu la payer, il nous faut nous aussi exercer la miséricorde et pardonner à ceux qui ont pu nous faire du mal.
Il est toujours facile de dire « je crois en Dieu » ça ne coûte pas cher. Il est beaucoup plus difficile de dire « je te pardonne » et de le ressentir sincèrement et profondément ; ne pas se laisser détruire, corrompre, par le mal qui a pu nous être fait. Le pardon est une des réalités philosophiques les plus complexes à comprendre, encore faut-il avoir conscience de sa dette et la reconnaître.
C'est là que Paul atteint un sommet d'intelligence dans l'apparente complexité de son raisonnement. Il est en train d'expliquer aux chrétiens qui sont à Rome à quoi sert la loi de Moïse ou plutôt justement à quoi elle servait et ne sert justement plus depuis l'instauration du Royaume de Dieu. La loi de Moïse est un révélateur du péché qui habite en tout être humain. Sans elle nous pourrions penser que nous sommes bons. Ne cherchons-nous pas à faire le bien autour de nous ? Nous faisons ce que nous pouvons avec les moyens qui sont les nôtres et en toute chose, nous essayons d'être honnêtes, sincères et droits. Finalement de quel pardon avons-nous en réalité besoin ?
Paul fait la part des choses entre sa volonté, son intelligence, ce qu'il appelle son « for intérieur » d'un côté et sa chair de l'autre. D'un côté, il est esclave de la volonté de Dieu, il veut de toute la force de son intelligence et de sa volonté, faire le bien, rechercher la justice et aimer son prochain. De l'autre la loi du péché domine sur lui et les désirs de la chair l'emportent et l'éloignent au loin de ce qu'il voudrait au plus profond de lui-même.
Il ne faut pas réduire ces « désirs de la chair » aux seuls domaines de la sexualité ou de la gourmandise, c'est beaucoup plus complexe. Ce que fait Paul c'est reconnaître que malgré toute sa bonne volonté, il ne parvient jamais complètement à faire le bien. Lui qui ne cesse de prêcher l'évangile, de méditer et de prier, d'examiner toutes choses, il trouve toujours un peu de volonté de puissance, toujours un brin d'auto-satisfaction, toujours un peu d'arrogance et d'hybris, d'orgueil.
Et quand il dit cela à ses lecteurs, c'est une manière de les inciter à la même vigilance. Ils pourraient croire, parce qu'ils sont chrétiens et qu'en plus ils respectent la loi, ils pourraient croire qu'ils sont arrivés et qu'ils n'ont plus d'effort à faire parce que la loi de Dieu leur suffit. « Justement non, elle ne suffit pas et je suis bien placé pour vous en parler moi qui suis le premier d'entre tous les pécheurs. »
Quand il décrit la lutte intérieure qui est la sienne, entre les ambitions bien humaines d'un homme qui aimerait être suivi, craint, aimé pour la force de son raisonnement et l'humilité d'un serviteur de l'Évangile, il expose le conflit spirituel que vit chaque chrétien digne de ce nom pour peu qu'il réfléchisse : « ce que je veux, je ne le fais pas et ce que je ne veux pas je le fais quand même ». Nous en sommes tous là. Nous sommes tous tiraillés, comme l'étaient les chrétiens de Rome et comme l'était Paul, entre ce que nous savons devoir être fait et ce que nous aimerions faire. Paul nous rejoint dans nos hésitations, dans nos doutes et nos échecs comme dans nos réussites et dans nos satisfactions.
En faisant le constat que nous faisons tous « je suis à même de vouloir mais non pas d'accomplir le bien. Je ne fais pas le bien que je veux mais je pratique le mal que je ne veux pas ». Cette attitude est la définition même de l'anthropologie protestante qui a distingué les Réformateurs des humanistes au XVIe siècle. Toute la philosophie humaniste depuis Érasme de Rotterdam affirme la bonté originelle de l'homme et son libre arbitre : l'homme est capable de vouloir le bien et par un effort intellectuel et spirituel, il est capable de renoncer au mal et de s'orienter résolument vers le bien. L'homme de l'humanisme est capable de s'améliorer.
À quoi les Réformateurs, tant Luther et Calvin, opposent un refus absolu fondé justement sur ce passage de Paul : la volonté humaine est certes toujours capable de vouloir mais elle est privée de toute effectivité. Quand Érasme dit « nous voulons et nous pouvons », Luther et Calvin répondent « nous voulons mais nous ne pouvons pas ». Parce que pour les Réformateurs, il ne peut y avoir de restauration du libre arbitre que par la grâce de Dieu. Il est essentiel de d'abord se reconnaître dans notre incapacité à faire le bien, d'avoir cette lucidité et cette sincérité de comprendre que malgré toute notre bonne volonté, nous ne pouvons faire le bien parce que pour cela, il faudrait être une pure âme éthérée. Aussi longtemps que nous sommes liés à notre chair, c'est-à-dire aux contingences matérielles, que nous avons besoin de chaleur et de nourriture, que nous ne sommes pas de purs esprits, nous sommes englués dans la matérialité des choses.
Cette lucidité, cette reconnaissance de notre incapacité à faire le bien, c'est ce qui nous interdit de nous faire les juges et les censeurs de nos contemporains. Et au contraire elle doit nous inciter à être encore plus miséricordieux et bienveillants parce que nous avons nous-mêmes conscience de nos propres manquements, de nos faiblesses et de nos fautes.
La grâce qui nous a été faite par notre maître est au-delà de tout ce que nous imaginons et surtout, nous sommes comme ce serviteur qui jamais ne pourrait rembourser sa dette mais à qui tout a été remis. Alors faisons l'inverse de ce serviteur impitoyable et recherchons, partout dans notre vie, les endroits où nous pouvons pardonner comme nous avons été pardonnés ; relever comme nous avons été relevés, soutenir comme nous avons été soutenus et acceptons de nous faire les serviteurs de la loi d'amour de Dieu.
Roland Kauffmann




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