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Imiter le Christ

Roland Kauffmann
il y a 3 heures
8 min de lecture

Éphésiens 4, 17-5,2


Guebwiller 11 octobre 2026 – baptême Elena Fellmann, Berwiller



Imiter le Christ


N'y-t-il pas quelque chose d'étrange que de parler de l'inconduite des païens au moment du baptême d'une enfant comme Elena ? Nous n'avons plus vraiment conscience de ce que sont les païens dont il est question dans les lettres de Paul et dans le Nouveau Testament en général. Et quand on parle de vie nouvelle, c'est toujours quelque chose qui nous paraît être lié à une repentance suite à ce qu'ici Paul désigne comme « toute espèce d'impureté jointe à la cupidité ». Quelle impureté et quelle cupidité pourraient-il y avoir chez cet enfant ? Quel besoin aurait-elle de se dépouiller de son ancienne nature, elle qui vient à peine de naître ? Et donc quelle signification peut-on donner à son baptême alors qu'elle n'a encore conscience ni du bien ni du mal ?


Enluminure médiévale
Enluminure médiévale


C'est qu'en fait, et contrairement à l'idée que l'on peut en avoir parfois, le baptême n'a rien à voir avec le bien ou le mal ! Le baptême ne signifie pas une repentance ni qu'on aurait fini avec le mal, avec l'inconduite, la cupidité ou l'impiété. Le baptême n'est en aucune manière une aboutissement, une fin en soi mais au contraire, c'est toujours et avant tout un commencement. Et un commencement qui a beau être juste fait d'un peu d'eau et de quelques paroles prononcées, ce n'en est pas moins un commencement presque aussi important que la naissance proprement dite.


Parce que, par ces paroles dites, par cette eau répandue, sur son front, c'est à une naissance spirituelle que nous avons assisté. C'est d'eau et d'esprit que Elena est née aujourd'hui alors qu'elle est née de chair et de sang en juillet de l'année dernière. Et comme de sa naissance physique, elle n'en gardera sans doute que peu de souvenir mais c'est nous tous qui en sommes changés, comme vous l'avez été lors de son irruption dans votre vie (surtout pour ses grands frères, Tyméo et Elyot). Il vous a fallu lui faire une place, la reconnaître comme faisant partie de la famille et vous faire vous-mêmes à elle, elle vous a changé. Ainsi par exemple Elyot, sait maintenant ce que c'est que d'être « grand-frère » alors que jusque là il était « petit ».


De même dans cette famille spirituelle qu'est maintenant l'Église pour Elena, sa venue nous change, il nous faut lui faire de la place, la reconnaître comme l'une des nôtres et nous préparer déjà à son catéchisme et sa confirmation comme pour Tyméo. C'est une de nos responsabilités que d'être encore là, collectivement, dans 13 ans lorsqu'il sera temps pour Elena de demander la confirmation de son baptême.


Le choix du baptême comme rupture de vie


Une des choses qui sont frappantes dans ce texte de Paul aux chrétiens qui sont à Éphèse, c'est qu'il parle justement à des gens qui sont baptisés et, surtout qui ont été baptisés adultes, en pleine conscience de ce qu'ils faisaient. Faisons un saut dans le temps si vous le permettez. Contrairement à notre époque où tout le monde est plus ou moins baptisé sans savoir pourquoi, les premiers chrétiens étaient justement issus de cet autre monde, soit du judaïsme soit de la religion gréco-latine ou des autres cultes venus d'Orient. Ces religions non-juives étaient ce que les chrétiens appelaient « païens » pour les différencier des juifs dont ils étaient issus.


Ce n'est pas un jugement de valeur mais une distinction d'origine. Lorsque ces personnes découvraient les beautés de l'Évangile et recevaient la bonne nouvelle de la venue du Royaume de Dieu, ils entraient dans la communauté en demandant le baptême, pour eux-mêmes et pour leur famille. En ce temps-là, le chef de famille prenait la décision pour l'ensemble. Il est remarquable cependant et c'était une vrai nouveauté dans les communautés chrétiennes par rapport à toutes les autres formes religieuses de l'époque, que les femmes pouvaient être baptisées sans demander l'accord de leur mari sans pourtant que cela n'engage ces derniers. Certes l'inverse n'était pas vrai, un homme baptisé engageait son épouse avec lui mais quand même le germe de l'émancipation des femmes dans la société romaine est là dans cette pratique cultuelle des premières Églises.


Paul s'adresse donc à des baptisés, à des gens qui ont fait le choix de renoncer au mode de vie des juifs et des païens pour inventer une nouvelle manière d'être, de croire et de vivre en communauté et en société. Et c'est à cela qu'il les encourage « vous ne devez plus marcher comme les païens », autrement dit « vous ne devez plus vivre selon leurs règles et leurs standards, selon leurs critères et leur évaluation ». Ce ne sont pas les honneurs que vous pouvez avoir dans la société civile qui comptent et sont important mais c'est le respect de votre conscience et la cohérence entre votre vie quotidienne et votre foi, c'est l'adéquation entre votre parole et votre action.


Paul leur dit en substance « maintenant que vous avez fait le choix de la foi et de la confiance en Dieu, vous ne pouvez plus pratiquer le mensonge, l'injustice, la dissimulation et la faiblesse de votre morale ». C'est pour cela qu'il entre dans des détails très pratiques, « que celui qui parmi vous dérobait ne le fasse plus ». C'est tout simplement parce que dans ces premières communautés, il y avait de tout et non seulement des voleurs mais aussi des escrocs, des gens de mauvaise vie. Quand Paul parle de « nouveauté de vie », c'est très concret. Il s'agit de ne plus vivre comme avant une fois que l'on est entré dans la communauté. C'est d'abord bien sûr pour protéger la communauté des voleurs qui aimeraient bien la dépouiller ou des gens corrompus qui voudraient profiter de la présence dans les Églises de nombreuses femmes, sans la protection de leurs maris. Ce sont des considérations très concrètes et précises.


Néanmoins, à côté des aspects qui pourraient paraître très réglementaires comme « aucune parole malsaine, aucune injure, aucune clameur, aucune méchanceté ne doivent sortir de votre bouche », des règles minimales de politesse ou de sagesse pratique comme par exemple « ne vous couchez jamais en colère », un conseil que l'on croirait sorti d'un manuel de bien-être contemporain, Paul élève la perspective.


Une éthique du Royaume de Dieu


Il ne se contente pas d'un manuel de savoir vivre en société ou en communauté chrétienne, il fait de cette nouvelle éthique des chrétiens un moyen de convaincre au-delà du cercle, un outil de témoignage en introduisant une notion essentielle qui aura une longue histoire dans l'Église au cours des siècles, celle d'être « imitateurs de Dieu » ou plus exactement « de même que le Christ nous a aimés, vous aussi devez marcher dans l'amour ». Cette imitation de Dieu ou plutôt de Jésus-Christ devient chez Paul la norme et l'horizon de l'éthique chrétienne.


La norme parce qu'il est facile de comprendre ce que cela veut dire que d'aimer son prochain comme nous avons été aimés par Dieu en Jésus-Christ, surtout quand Paul complète et précise en ajoutant qu'il s'est livré pour nous ! Cette inconditionnalité de l'amour que nous devons, même à ceux qui ne le méritent pas, parce nous non plus n'avons rien fait pour mériter l'amour de Dieu, cette inconditionnalité est le critère de base de la vie chrétienne telle que l'entend l'apôtre Paul. C'est à cela que l'on s'engage lorsque l'on demande le baptême.


C'est aussi l'horizon de l'éthique chrétienne parce que c'est un cheminement. Ce n'est pas aussi facile qu'on le dit ou que Paul le dit, c'est quelque chose qui s'apprend, s'éprouve, s'expérimente tout au long de la vie : comme un enfant qui vient de naître, comme Elena qui doit faire ses premiers pas, tomber, chuter, se relever, les chrétiens que nous sommes doivent sans cesse recommencer, redécouvrir, affronter l'adversité sans jamais renoncer à ce qui fonde notre vocation, notre nouvelle nature.


Car c'est là qu'est la clé de cette nouvelle norme et de ce nouvel horizon. Quand Paul nous parle de « vie nouvelle », de « nouvelle nature » qui est signifiée par la foi, elle-même manifestée par le baptême, il veut dire que nous ne sommes plus soumis aux déterminations naturelles, historiques, politiques ou sociales.


Quoi qu'on en pense, nous pouvons penser être libres, nous ne le sommes jamais. Tous nous sommes déterminés par des choses qui nous dépassent, des conditions qui nous obligent ou nous empêchent. Nous avons tel patrimoine génétique par exemple et nous n'avons pas la liberté de faire comme si nous n'étions pas déterminés.


Et pourtant, c'est ce que dit Paul en matière spirituelle. Il dit à ses lecteurs, peu importe votre origine, votre famille, votre milieu social et votre place dans la société, que vous soyez riche ou pauvre, homme ou femme, libre ou esclave, enfant ou adulte, cela a certes des conséquences dans votre vie mais qui ne sont pas déterminantes devant Dieu. Aux esclaves qui étaient dans l'Église d'Éphèse, Paul dit que, bien que leur corps soit asservi, leur âme, leur esprit, leur intelligence sont libres parce qu'ils sont libres devant Dieu.


Or pour lui, il n'y a pas d'autre réalité que celle de Dieu : si on est libre devant Dieu, si on est libéré par Dieu, alors on est libre réellement et d'une liberté plus profonde et plus vraie que si elle était accordée par les lois de la cité. Soyez imitateurs, vivez à l'exemple du Christ et vous serez libres de toutes les conditions matérielles qui s'imposent à vous.


Cet idéal du royaume de Dieu, cet idéal de vie ne peut s'envisager que sur cette base d'une libération offerte par le Christ, cette nouvelle nature « spirituelle » affranchie de la nature « naturelle », celle que nous avons manifestée aujourd'hui par le baptême d'Elena.


Sur ce chemin où nous sommes chacun à un point différent, il ne peut y avoir de jugement autre que celui de notre conscience mais là aussi cela n'est vraiment possible qu'à l'écoute du cœur de notre texte d'aujourd'hui : lorsque Paul nous invite, comme il invitait ses lecteurs, à « être renouvelés dans (n)otre intelligence » c'est alors seulement que nous pourrons « revêtir la nature nouvelle, créée (…) dans une justice et une sainteté que produit la vérité ». Trois signes qui doivent nous définir dans notre vie individuelle et collective, au sein de notre communauté comme en-dehors des murs de notre temple : justice, sainteté et vérité.


Être imitateur du Christ aujourd'hui dans notre société contemporaine, c'est rechercher de justes relations avec l'ensemble du corps social, que chacun puisse être considéré et évalué comme participant au bien commun au-delà des intérêts particuliers. Outre la justice, la sainteté nous paraît bien inaccessible si on écoute ceux qui en attendent des miracles mais les saints qui sont en Christ ne font pas des miracles qui bouleversent les montagnes, mais par leurs gestes ou leurs paroles de bonté, ils relèvent, consolent et encouragent les affligés. Justice, sainteté mais aussi vérité.


La vérité dont il est question ici n'est pas celle des mathématiques ou de la physique ni des sciences, elle n'en est pas moins vraie parce qu'elle n'est pas matérielle mais purement spirituelle. Ce n'est pas non plus une vérité que nous aurions à défendre, nous avons avant tout à en vivre et à nous en faire les imitateurs, c'est la vérité de l'amour de Dieu, pour Elena et pour chacun et chacune de nous.



Roland Kauffmann

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