top of page
  • Photo du rédacteurParoisse Protestante

Juste comme Job

Dernière mise à jour : 2 mars 2023

Guebwiller 26 février 2023 – 1er dimanche du Carême

Roland Kauffmann


Ce dimanche, vous voudrez bien faire un grand effort d'imagination. Certes, je sais bien que c'est chaque dimanche qu'il vous faut faire un effort pour transposer à travers les siècles ces textes bibliques qui nous viennent de l'antiquité, ont traversé notre histoire, irrigué notre culture et notre civilisation jusqu'à nos jours. Les textes bibliques que nous explorons chaque dimanche sont comme la mer. Nous savons qu'elle est vaste et profonde mais ce ne sont souvent que les quelques vagues sur la grève qui viennent nous rappeler l'immensité de ce que nous voyons.


Mais l'effort d'imagination d'aujourd'hui est particulier. Imaginez que vous n'êtes aujourd'hui pas au temple mais dans votre théâtre préféré. Que ce soit le théâtre municipal de Guebwiller, le 360 à Soultz ou la Filature à Mulhouse ou n'importe quelle autre salle. Vous êtes confortablement installés, devant vous la scène avec son rideau rouge, vous entendez les trois coups et ça commence. Devant vous, un trône avec un personnage extraordinaire, fabuleux, qui commande aux nuages et à la mer, entouré d'une foule d'êtres tout aussi extraordinaires, bien qu'un peu plus petits, un peu moins lumineux, un peu moins tout mais quand même fabuleux. Nous sommes au théâtre, dans cet endroit merveilleux qu'est le théâtre, un pays fort fort lointain, si lointain qu'il pourrait être au bout de la rue, au coin de la rue, à la fois si loin et si proche de nous parce que c'est de nous que parle le théâtre et c'est de nous que va parler la pièce dont nous allons voir le prologue.


Si nous étions dans la Grèce antique, nous serions au théâtre et nous verrions Zeus sur le mont Olympe entouré de tous les dieux mais nous sommes dans l'ancien Israël et c'est le souverain maître du ciel et de la terre, entouré de ses fils. La foule rassemblée autour du trône est celle des « fils de Dieu » et Dieu admire le destin d'un homme, de celui qui va être le héros de notre histoire. Un certain Job, à qui tout réussit, exemple même de la prospérité par le travail et par la vertu, un homme honnête et droit, fidèle en toutes choses, à sa famille, ses amis et à son Dieu. Et voilà que parmi les Fils de Dieu, il en est un qui sort du rang. Celui dont le nom désigne la fonction, le rôle dans la pièce qui va se jouer, Satan, l'accusateur, le rebelle, le mauvais garçon. Et ce personnage va poser la bonne question. Il commence par dire à Dieu qu'il n'y a rien d'étonnant à la fidélité de Job puisque Dieu lui a tout donné, Job est comme tous les hommes, intéressé par la réussite, économique, affective et financière. « Mais, ôtes-lui ses biens et tu verras qu'il se détournera de toi ». Voila ce que dit Satan, et il faut bien reconnaître que son idée se tient, qu'il connaît bien la nature humaine. Et Dieu d'accepter le marché : « d'accord, enlève-lui tout ce qu'il possède et on verra bien ! ».



Dès lors les catastrophes s'accumulent sur le pauvre Job, qui perd tout ce qu'il a, ses biens, ses terres et même ses enfants tués par une tempête. Fin de l'histoire et de la vertu de Job !? Et bien non justement, « L'Éternel a donné, l'Éternel a ôté ; que le nom de l'Éternel soit béni ! ». Job reste fidèle à son Dieu, celui-ci a gagné son pari avec son adversaire. Pas si vite, celui-ci revient à la charge en disant, « c'est trop facile, on lui a certes enlevé tout ce qu'il avait, mais nous n'avons pas touché à sa personne, nous n'avons pas touché à ce qu'il est mais tu verras qu'il te maudira quand il ne sera plus rien, déconsidéré de tous, de sa femme et de ses amis ». Là encore il faut reconnaître que l'idée se tient. Il distingue entre « l'être » et « l'avoir ». On peut être détaché de tout mais on tient quand même à son existence sociale, on veut être quelqu'un. On veut pouvoir se regarder dans la glace et se dire « tout est perdu sauf l'honneur ». Et bien c'est cela même qui va être enlevé à Job. Un ulcère va le défigurer pour qu'il soit en horreur à son propre reflet. Mais surtout sa femme, la dernière personne qui l'aimait, remarquons au passage qu'elle aussi a tout perdu, ses biens et surtout ses enfants mais l'oubli scandaleux de la détresse de la femme de Job n'est pas le sujet de la pièce. Sa femme donc l'abandonne et le rejette.


Souffrante elle-même de la perte de ses enfants, elle n'en peut plus de ce Job qui persiste dans son intégrité et sa fidélité : « Maudis Dieu et meurt donc » !


Il faut reconnaître qu'à la place de la femme de Job, nous aurions certainement la même attitude. Il la traite « d'insensée » mais c'est bien elle qui est notre reflet dans la pièce, qui a la même réaction de désespoir que peuvent avoir toutes les victimes de l'arbitraire, du hasard et de la fatalité. Il la traite d'insensée mais elle parle avec sagesse, cette même sagesse qui crie vers Dieu dans les tremblements de terre ou les catastrophes naturelles et crie l'injustice. Il faut bien reconnaître que la femme de Job, c'est nous quand nous posons la question de la justice d'un Dieu qui laisse mourir sous la vague de la terre.


Mais nous ne sommes pas seulement la femme de Job. Nous sommes aussi ses trois amis. Ceux qui viennent consoler Job et lui expliquer ce qui lui arrive, comme s'ils en savaient quelque chose, ces trois-là, Éliphaz de Téman, Bildad de Chouah et Tsophar de Naama : nous sommes au début de la pièce, tous les personnages sont rassemblés, il en manque encore un, Elihou qui interviendra plus tard.


Une pièce de théâtre, voilà ce qu'est le livre de Job. Sans doute la plus ancienne dont nous ayons la trace écrite, plus ancienne que l’Iliade et l'Odysée, aussi ancienne que les vieux mythes de Mésopotamie. Une pièce qui à travers les âges nous parle comme nous parle le théâtre d'aujourd'hui, une pièce qui nous parle de nous.


Cet incroyable prologue où Dieu et Satan discutent tranquillement et jouent avec Job, se lançant un défi incongru au prix de la vie des enfants de Job et de sa femme et d'un lot de souffrances sans nombre pour eux. Mais ils ne sont pas au bout de leurs peines. Job va devoir affronter ses amis : les trois vont trouver des excuses à Dieu. Ils ne sont au courant de rien, ils ne savent pas le défi lancé par Satan, ils ne savent rien de ce qui se joue dans les cieux mais ils savent tout ce qu'ils ignorent. Ils sont bien comme nous ! Habiles à trouver des explications, des justifications et des raisons à tout ce qui n'en a pas. « Il n'y a pas de fumées sans feu ! », « tout ce qui t'arrive est tellement terrible que tu as bien dû faire quelque chose pour mériter ça », « tu sais bien que Dieu est juste et s'il te punit, c'est bien pour sanctionner une faute quelconque, cherches et tu trouveras laquelle, tu pourras alors demander pardon et tout rentrera dans l'ordre ».


Nous, les spectateurs, à l'inverse des amis, nous savons bien qu'il n'y a pas de raison dans ce qui arrive ; que Job est entièrement intègre et juste, honnête et droit, vertueux et désintéressé. Et Job va passer toute la pièce à défendre son droit et sa justice devant nous. La pièce est passionnante et je ne voudrais pas divulgâcher la fin que vous relirez tranquillement à la maison.


Si à l'entrée dans le carême, nous sommes invités à relire le livre de Job, c'est bien sûr parce que Job est le type même de l'innocent ! Et de ce fait une image, une préfiguration, de la personne du Christ. Nous disons aujourd'hui « pauvre comme Job » car c'est sa pauvreté et ses détresses qui sont restées dans l'imaginaire culturel populaire. Plutôt que « pauvre comme Job » nous devrions dire « innocent comme Job » ou encore, le synonyme de l'innocence dans le monde ancien « juste comme Job ». Et le parallèle entre Job et Jésus s'est installé très rapidement dans la pensée chrétienne, notamment avec cet autre passage, absolument fondamental dont nous devrons reparler : le récit de la tentation de Jésus au désert qui ouvre l'évangile de Matthieu.


Jésus, juste comme Job


Jésus ne va pas subir les mêmes souffrances mais il fait l'objet du même jeu de la part du même personnage qui cette fois n'est plus seulement appelé « Satan » mais aussi « diable ». Le « méchant » a changé de nom mais pas de rôle. Avec Job, il était l'opposant, le rebelle, avec Jésus, il est le tentateur, l'insinuateur, le diviseur, celui qui cherche à instiller le doute « es-tu vraiment sûr que… ; si tu es…, alors… ; montre-nous donc, va-y… » Autant d'attitudes que nous connaissons bien parce qu'elles sont parfois les nôtres.


Il est un auteur qui a fait une extraordinaire synthèse de ces deux récits, celui de Job et celui de la tentation de Jésus. C'est Goethe avec Faust. Vous connaissez l'histoire, Faust vend son âme au diable en échange du bonheur terrestre et Goethe va nous raconter merveilleusement qu'il ne sert à rien à l'homme de gagner le monde s'il perd son âme, ce que nous savons bien ici à Guebwiller puisque c'est exactement le message de l'un des versets qui ornent notre temple.


Jésus discute avec le diable, il l'emporte. À l'inverse de Faust, il ne se laisse pas

La tentation du Christ, vitraux du temple Saint-Étienne de Mulhouse, XIVe siècle
La tentation du Christ, vitraux du temple Saint-Étienne de Mulhouse, XIVe siècle

séduire ; à l'inverse de Job, il peut manifester sa justice, non pas devant sa femme ou devant ses amis mais bel et bien devant l'adversaire. Et qui plus est, en prologue de sa propre histoire. Mais Goethe met en avant un point essentiel qui aurait pu nous échapper en lisant trop vite. En comparant le destin de Jésus et celui de Faust, comme celui de Faust avec celui de Job, Goethe signale que Dieu savait ! Il savait bien, au moment même où le Satan/Diable venait proposer le défi, il savait bien que Job resterait fidèle. Que même en lui enlevant tout ce qu'il a et tout ce qu'il est, en accumulant les misères physiques et morales, même en lui imposant la pire souffrance, à savoir le mépris de sa femme, Job resterait Juste.


Et il en est de même avec Jésus. En nous faisant spectateurs de ce dialogue au désert, l'évangéliste nous dit « de la même manière que Job, face à l'injustice et à la souffrance, est resté fidèle et juste ; de même ce Jésus dont je vais maintenant vous raconter l'histoire est resté fidèle et juste ». La leçon de Faust c'est de nous apprendre que c'est la fidélité de Dieu qui compte, car dans l'histoire de Job, c'est justement Dieu qui aura le dernier mot, qui coupera court aux débats sur les causes de la misère de Job. De même que Dieu est fidèle avec Job, de même il le sera avec Jésus. De même que la souffrance, le mal et la mort n'ont pas eu le dernier mot avec Job, ils ne les auront pas avec Jésus.


Et si nous entrons dans cette période de carême qui doit nous emmener sur le chemin de Pâques, c'est aussi avec cette confiance qui peut nous soutenir dans nos propres détresses, quand nous sommes aussi, comme Job assaillis par nos inquiétudes ou nos anxiétés. Job, plus que le type du serviteur souffrant, perdu sur son tas de tessons est l'exemple du courage.


Si j'étais metteur en scène, je ferais de Job le type même de « L'homme debout », dans toutes les adversités, seul au milieu du monde, des hommes et des êtres, seul, droit et fier d'être, malgré les apparences, aimé par son Dieu. Job est l'image de celui qui ne renonce pas et qui, à tous ceux qui rétorquent « il l'a bien cherché », répond inlassablement que l'injustice ne lui est justement pas faite par Dieu mais bien par ses accusateurs faisant porter à la victime la faute de son infortune. Il est l'exemple même de ceux qui ne trouvent pas d'excuses aux assassins et aux violents mais les révèlent pour ce qu'ils sont : de vulgaires ombres au service d'une illusion.


C'est aussi cela le carême, non pas de nous mettre dans une logique de renonciation ou d'essayer d'éviter des tentations mais bien plutôt de voir le monde tel qu'il est : aux mains des violents et des destructeurs mais qu'ils n'auront pas le dernier mot. Comme pour Job, le dernier mot est à Dieu qui est notre rempart. C'est d'ailleurs pourquoi traditionnellement, le cantique de Luther est un chant de carême : « en vain avec la mort, Satan conspire. Pour briser son empire il suffit d'un mot du Dieu fort. ».


23 vues0 commentaire

Comments


bottom of page