Une rencontre qui change tout
- Roland Kauffmann
- il y a 2 heures
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Guebwiller 6 septembre 2026

Une rencontre qui change tout
Jésus était en route. Avec ses disciples, il avait pris le chemin de Jérusalem pour y célébrer la pâque et y connaître le destin que nous savons. Mais sur cette route de Jérusalem, Luc nous raconte une rencontre particulière. Il est le seul parmi les évangélistes à en parler, preuve que cette rencontre a eu un grand retentissement dans les premières Églises.
En effet, vous savez que Luc est parmi les évangélistes celui dont on sait qu'il n'a pas connu Jésus. Et son évangile est le fruit des témoignages qu'il a recueillis autour de lui. Comme l'autre livre dont il est l'auteur, le livre des Actes qui raconte les débuts de l'Église et les diverses péripéties de l'évangélisation du monde romain, en tout cas jusqu'au moment où Paul est arrivé à Rome. Certainement que Luc faisait partie de l'entourage de Paul et qu'il a interrogé ses équipiers mais aussi d'autres témoins.
Cette méthode de raconter une histoire que l'on n'a pas vécu, sur la base uniquement de témoignages ne doit pas nous surprendre. Elle est coutumière de bien des auteurs antiques qui sont capables de reconstituer des discours de personnages morts des décennies avant que l'on ne raconte leur vie. C'est ainsi que procédaient les grands historiens grecs comme Thucydide ou encore Hérodote et Luc s'inscrit dans cette tradition de ceux qui veulent écrire l'histoire telle qu'elle se raconte.
Si la rencontre de Jésus et de Zachée est dans l'évangile de Luc, c'est qu'il y avait beaucoup de gens qui en avaient été marqués.
En quoi est-ce une rencontre remarquable ? La première réaction c'est de se dire que c'est parce que Zachée est un péager et un pécheur. Comment se fait-il que Jésus non seulement le voit perché sur son arbre mais aussi qu'il aille loger chez lui. Ce sont les murmures des gens, de la foule qui s'en étonne pour le désapprouver évidemment. Jésus ne devrait pas fréquenter « ces gens-là ». Or qu'est ce qu'un péager ? C'est celui qui récolte le péage à l'entrée du marché et toutes les villes font ça. Ce n'est pas forcément un traître qui serait à la solde des romains, c'est un homme qui fait un travail nécessaire au bien commun. La collecte des impôts dus par les marchands du marché ou par les sacrifiants au temple est une nécessité. Parfois nous avons tendance à associer « péager, publicains et collecteurs d'impôts » à l'idée de péché. C'est cependant un biais d'interprétation dont il faut nous garder, on peut être collecteur d'impôt et être un honnête homme, fort heureusement.
Qui est Zachée ?
Dans le cas de Zachée, le péché n'était pas tant d'être chef des péagers mais d'en avoir profité pour accaparer des richesses indues et s'enrichir sur le dos des pauvres gens. Il le reconnaît d'ailleurs lui-même puisqu'il n'hésite pas à donner la moitié de sa fortune, certainement mal acquise, aux pauvres et surtout à réparer le tort qu'il a fait subir en remboursant non au double ni au triple mais au quadruple. Le péché de Zachée n'est pas d'être péager, d'ailleurs, on ne dit pas qu'il renonce à son métier. Le péché de Zachée c'est d'être un tricheur, un escroc, un mafieux dirait-on aujourd'hui.
Mais les gens ne sont pas étonnés à cause de ça. Que Jésus ailler loger chez un homme connu pour ses malversations ne devait pas les étonner car ce n'était de loin pas la première fois. Au contraire, Luc lui-même nous raconte une autre occasion où Jésus est allé chercher un péager, collecteur d’impôts et pécheur. Cet homme-là n'était d'ailleurs pas n'importe qui puisqu'il s'agissait de rien de moins que de Matthieu, le futur disciple et évangéliste. Luc raconte la vocation de Matthieu au chapitre 5 de son évangile (5, 27-32), simplement Luc appelle Matthieu « Lévi » comme le fait aussi Marc (Marc 2,13-22) mais c'est bien le même personnage dont Matthieu révèle qu'il s'agit de lui-même (Matthieu 9, 9-17). En réalité Jésus est coutumier du fait de manger avec des pécheurs, des gens rejetés et injustes. C'est quelque chose qui lui est beaucoup reproché par ses adversaires.
Or le résultat de ces rencontres est aussi toujours le même, qu'il s'agisse de Zachée, de Lévi – Matthieu, de la femme adultère ou de la prostituée qui verse du parfum sur ses pieds ou sa tête, tous se repentent de leurs péchés, suivent Jésus et deviennent ses disciples. La rencontre avec Zachée et la repentance de celui-ci ne sont donc pas extraordinaires en tant que tels, c'est un épisode parmi d'autres qui n'explique pas pourquoi Luc, et lui seul, le raconte.
Bien sûr que le côté pittoresque de la rencontre, avec le petit homme qui monte sur un arbre pour voir Jésus et celui-ci qui le remarque donne une saveur particulière à ce récit. Bien sûr que la redistribution de ses biens marque les esprits, ils ont du être nombreux à en profiter mais il me semble qu'à côté du schéma bien établi : Jésus qui entre et mange chez un pécheur, celui-ci qui se repent et qui le suit, il y a un élément nouveau. Et cet élément, je le trouve dans la parole de Jésus.
Toujours en comparant avec la conversion de Lévi/Matthieu, Jésus dit « je suis venu chercher et sauver ce qui était perdu », ce qui correspond bien à la même idée déjà dite à Lévi/Matthieu, « je ne suis pas venu appeler des justes mais des pécheurs à la repentance, ce ne sont pas les bien portants mais les malades qui ont besoin de moi » (Luc 5,31-32). Cette idée de repentance traverse tout le ministère de Jésus, non seulement dans ces rencontres mais aussi dans ses discours ou dans ses paraboles.
Ce qui est nouveau dans le récit de Zachée et qui d'après-moi, explique pourquoi Luc nous en parle, c'est la raison que donne Jésus : « le salut est venu dans cette maison parce que celui-ci est aussi un fils d'Abraham ». (v.9), sous-entendu il fait partie du peuple, il fait partie de la communauté des élus, malgré son comportement, son manque de foi et son manque de probité, malgré ses fautes.
Alors que les adversaires de Jésus ont en fait le même discours de repentance que lui, ils différent sur la méthode et la manière. Scribes, pharisiens et autres sadducéens attendent d'abord les actes de repentance avant de réintégrer le pécheur dans la communauté. Ils commencent par exclure, rejeter, mettre à part, condamner et attendent que le pécheur veuille bien prendre conscience de son péché, aille au temple, paye ses amendes, donne ses biens aux prêtres pour expier ses fautes, sans oublier les sacrifices, payants bien évidemment, et les ablutions rituelles, vérifiées et contrôlées par les autorités. Qu'il paye d'abord ses fautes et ensuite seulement il pourra réintégrer la communauté des fidèles. La personne doit se repentir de manière sonnante et trébuchante avant de recevoir le pardon.
Or Jésus fait exactement l'inverse. Il considère Zachée indépendamment de ses fautes et de ses péchés, il le considère tel qu'il est, « aussi un enfant d'Abraham ». Évidemment que la rencontre avec Jésus a fait prendre conscience à Zachée de ses fautes mais sa repentance n'est jamais qu'une réponse reconnaissante à l'accueil que lui réserve Jésus. Le pardon, la grâce, le salut, qui sont en fait trois termes différents pour désigner la même chose vient avant même que nous ne puissions en avoir conscience ou même conscience de nos fautes. Zachée se repent après avoir été pardonné, le pardon est préalable à la repentance qui en est une conséquence et non pas une condition.
Qui prend l'initiative ?
Certes, et c'est en cela que Zachée a quelque chose à nous dire aujourd'hui encore. Il manifeste une curiosité indéniable. Lévi/Matthieu lui n'avait rien demandé. Il était tranquillement à son office quand Jésus a fait irruption dans sa vie et à sa table faisant de lui son disciple. Zachée, et c'est pourquoi il est très attachant et que sa rencontre dépasse le pittoresque d'être monté sur un arbre, est en réalité l'image de ceux qui sont curieux. Qui ne savent pas à quoi s'attendre, qui ont entendu parler de Dieu, de Jésus ou de l'Évangile, qui essayent de mener leur vie dans le mieux de leurs intérêts propres sans se préoccuper de la valeur morale de leurs actes. Zachée sait bien que les gens ne l'aiment pas parce qu'il les vole mais il a le droit et la force pour lui, il n'a aucune raison de changer de vie, chacun pour soi et tant pis pour les autres.
Pourtant, il n'est certainement pas dénué de conscience morale, il doit bien se dire que ce qu'il fait est mauvais mais ceux qu'il escroque, ce sont des marchands qui sont aussi corrompus que lui, il ne se pense sans doute ni meilleur ni pire que les autres. Mais justement, là où les autres, murmurent parce que Jésus mange avec un pécheur, lui, Zachée était curieux. Il voulait voir, peut-être comprendre, et entendre ce que ce Jésus avait à dire.
Il aurait aussi pu, on peut l'imaginer, se dire qu'il y avait des choses à gagner. Cet homme et ses disciples sont très populaires, la foule les suit et les acclame, Zachée aurait pu aller de lui-même devant Jésus et lui dire qu'il le rejoignait et comme gage de sa bonne volonté, il aurait fait un don à la caisse commune des disciples. Nul doute alors que personne n'aurait murmuré et Zachée aurait continué peut-être ses petites affaires avec bonne conscience.
Mais Luc insiste sur le geste initial de Jésus, c'est lui qui voit Zachée et qui prend l'initiative d'aller chez lui en disant même « il faut que je demeure aujourd'hui dans ta maison ». Si Zachée n'était pas monté sur son arbre, Jésus y serait-il allé malgré tout ? Nous ne pouvons pas le savoir mais ce que Luc veut nous faire comprendre, c'est que Jésus va auprès de Zachée parce qu'il veut réunir les « fils d'Abraham », c'est-à-dire les héritiers de l'alliance conclue entre Dieu, non seulement avec Moïse mais plus largement avec l'ensemble des descendants du patriarche. Pour Luc, c'est une différence importante dont nous n'avons plus forcément conscience aujourd'hui après 2000 ans de christianisme. Alors que prêtres, pharisiens, scribes et sacrificateurs considéraient comme faisant partie du peuple seulement ceux qui suivent et respectent la loi de Moïse, la référence à Abraham est un élargissement considérable.
Une vie fondamentalement changée
C'est dire que ce ne sont pas ceux qui respectent les prescriptions rituelles, les sacrifices et les règles édictées par les autorités religieuse du temps qui sont au bénéfice de l'Alliance du salut, mais plus largement toutes celles et ceux qui, par delà les lieux, les époques et les cultures se réclament de l'héritage d'Abraham et qui, sans faire partie de sa descendance au sens biologique ou ethnique du terme, se considèrent néanmoins comme des « adoptés » ainsi que les nomme l'apôtre Paul en désignant toutes celles et ceux qui un jour ont rencontré le Christ, non pas en chair ou en os mais en cœur et en esprit.
L'universalité du salut et du pardon de Dieu est une dimension essentielle de l'évangile de Luc comme de son maître à penser, Paul. Celui-ci va étendre cette notion d'universalité du salut au-delà des limites du seul peuple d’Israël. L'épisode de Zachée nous montre que Jésus est, avant Paul, à l'origine de cette annonce du salut universel. Zachée est comme nous qui un jour, chacun à sa manière, avons cherché à en savoir plus et sommes montés sur un arbre, juste pour voir sans savoir à quel point cette rencontre allait changer notre vie. Considérons un instant ce qu'aurait été la vie de Zachée s'il n'était pas monté sur son arbre, sans doute serait-il devenu encore plus riche. Et nous ? Qu'aurait été notre vie, à chacune et chacun d'entre-nous si un jour nous n'avions pas été les uns et les autres, touchés par la grâce, par la force d'un mot, d'une conviction et la beauté d'une rencontre avec une Parole qui nous a dit simplement que nous étions « adoptés » avec un esprit qui nous fait répondre avec l'apôtre Paul en parlant de Dieu « Abba, père ». Que serions nous et comment vivrions-nous sans cet Évangile, voilà une question que nous pose Zachée, à chacun d'y répondre en ce qui le concerne.
Roland Kauffmann




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