Le mystère d'Israël
- Roland Kauffmann
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Guebwiller 9 août 2026

Le mystère d'Israël
Le texte que notre Église propose à notre méditation en ce dimanche d'été est dangereux et à manier avec précautions. C'est, toutes proportions gardées, comme une grenade qui pourrait exploser si l'on n'y prenait garde. Et il nous faut nous engager dans sa lecture avec de nombreuses précisions de langage. On ne sait jamais comment les choses peuvent être entendues, interprétées et comprises ou plutôt, à l'heure des réseaux sociaux et du numérique, être mal-entendues, mal interprétées et mal-comprises.
Je prends ces précautions, non pas seulement pour vous qui m'écoutez ce matin mais aussi par rapport à celles et ceux qui pourront lire cette prédication sur notre site internet quand elle aura été publiée. Il est toujours facile de sortir une phrase de son contexte et certaines choses que je pourrais dire ce matin pourraient nous valoir, ou plutôt me valoir, des ennuis si elles étaient prises au premier degré.
Et ce n'est même pas ma faute ou une volonté provocatrice de ma part, c'est le texte lui-même qui peut être mal compris comme l'a souvent été son auteur, l'apôtre Paul.
Nous passerons l'année prochaine beaucoup de temps avec lui. En effet, le groupe Bible en mains à choisi d'étudier son œuvre au cours de ses rencontres. Et comme toujours, le dimanche suivant Bible en mains, je reprendrai le sujet qui aura été traité en étude biblique. C'est pour moi une manière de nourrir nos cultes avec ce qui peut être échangé, c'est une appropriation essentielle à mes yeux de cette nécessaire articulation entre les cultes et l'étude biblique d'une manière générale. Nos cultes, nos prédications doivent toujours être fondés sur une lecture attentive et exigeante des textes. D'autant plus lorsque les textes sont dangereux.
C'est relativement rare mais dévastateur et celui-ci a dans l'histoire causé un nombre incalculable de malheurs à cause d'un mot que Paul emploie sans doute sans se rendre compte des conséquences tant elles sont éloignées de son intention initiale. Cessons de tourner autour du pot et allons au fait : Paul déclare à propos d'Israël et par extension des Juifs « ils sont ennemis », sous-entendus et c'est ainsi que cela sera compris par ses lecteurs et au cours des siècles « ils sont nos ennemis » et pire, encore « il sont les ennemis de Dieu ». Cette phrase, cette simple phrase, sortie de son contexte, sera l'une des nombreuses racines de cette abomination qu'est l'antisémitisme chrétien.
Durant des siècles et des siècles, des théologiens, des prêtres et des pasteurs, de simples fidèles sincères ou manipulés en ont déduit que tous les Juifs de toutes les époques et de toutes les régions du monde étaient « nos ennemis » et qu'il fallait donc les chasser, les martyriser et les détruire. Le nazisme n'a rien inventé. La haine du juif est profondément inscrite dans notre culture chrétienne et elle a servi de terreau à la catastrophe absolue qu'a été la Shoah, la volonté génocidaire des nazis envers tous les juifs.
C'est pourquoi, avant d'aller plus loin dans ce texte, qu'il faut redire absolument qu'aucune forme d'antisémitisme ne peut être acceptée en Église, au sein de nos paroisses comme de nos sociétés, quel que soit le nom que prétend se donner cette haine de l'autre. Que l'on parle « d'antisionisme » pour éviter de se déclarer « antisémite », que cela vienne de droite ou de gauche, l'antisémitisme, la haine du juif parce qu'il est juif, est la forme suprême de racisme parce qu'au mépris de race s'ajoute la dimension haineuse et destructrice. Quand on qualifie quelqu'un d'ennemi, il devient normal de s'en défendre et même de prendre l'initiative de sa destruction. Paul n'imaginait pas les ravages de ses propos.
Redisons-le encore et toujours, l'antisémitisme est une trahison de l'Évangile et les Églises auront toujours à reconnaître leur responsabilité dans cette abomination et à combattre avec la dernière énergie tous ceux qui aujourd'hui réveillent ce démon.
Quel est le problème ?
Mais si Paul n'imaginait pas ce qui allait advenir, pourquoi a-t-il dit ça ?
Parce qu'il veut faire la différence entre la situation concrète que vivent les chrétiens de Rome à son époque et le destin d'Israël. Il veut que ses lecteurs, et nous avec eux, soient capables de faire la différence entre ce qu'ils voient, ce qu'ils éprouvent concrètement et la réalité, ce qu'ils ne voient pas, ne peuvent connaître, ce que Paul appelle le « mystère ».
Et c'est la deuxième grenade de notre texte qui est décidément si dangereux. Car nous avons tendance, dans notre sens commun à ne pas comprendre ce que signifie ce mot « mystère ». C'est quelque chose de caché, de dissimulé, de secret, réservé à des initiés, aux puissants de ce monde. Et tous les partisans des théories du complot qui prolifèrent aujourd'hui ont ce mot à la bouche : « on vous cache tout mais je vais vous révéler ce qu'ils ne veulent pas que vous sachiez ». Les complotistes jouent avec les peurs, avec les sentiments d'impuissance, de déclassement et de délaissement que nous pouvons parfois éprouver dans les difficultés du temps.
Paul, au contraire, ne parle pas ici d'une vérité cachée mais justement d'une révélation qu'il veut faire. Et il parle de « mystère » tout simplement parce que tout au long de sa lettre aux Romains, il a parlé d'Israël, de la Loi et de la place de celle-ci dans l'Église, du rôle de la grâce et de la foi pour le chrétien en utilisant des arguments logiques ou rhétoriques. C'est d'ailleurs aussi ce qu'il vient de faire durant les trois derniers chapitres de sa lettre. Il a utilisé des images et des raisonnements pour expliquer comment les chrétiens de Rome devaient se comporter envers les juifs d'une manière générale et, arrivé au terme de sa démonstration, il monte encore d'un cran dans l'argumentation en affirmant qu'au-delà de toutes les raisons du monde, il y a un seul et unique argument qui fonde la dignité absolue et définitive d'Israël et des juifs en général. Cet argument qui n'est justement pas de l'ordre de la raison et de la logique ni de l'intérêt, qui ne peut être prouvé ou décidé, qui doit simplement être pris comme un fait sans discussion possible, ce n'est rien de moins que l'amour de Dieu.
Un amour sans raisons
Parce que, comme souvent, on ne garde qu'une partie des phrases de Paul. Certes « ils sont vos ennemis aujourd'hui mais ils sont aimés de Dieu et vous devez donc les aimer comme Dieu les aime ». Voilà l'impératif évangélique qui s'impose, voilà le mystère que révèle Paul. Ce n'est pas une vérité cachée mais une obligation qui s'impose : il nous faut aimer nos ennemis.
Il faut entendre ce que dit Paul aux chrétiens de Rome. Ce sont des hommes et des femmes qui ont été rejetés des synagogues parce qu'ils avaient fait le choix de Christ plutôt que de Moïse. Ce sont aussi des citoyens romains qui ont été chassés de leurs maisons et privés de leurs biens à cause des agitations causées par les conflits entre juifs et chrétiens. En l'an 49, l'empereur Claude avait chassé tout le monde, Juifs et chrétiens1.
Cette expulsion est connue de Paul. Il a rencontré peu de temps après l'expulsion un Juif du nom d'Aquilas et sa femme Priscille qui ont dû quitter Rome (Actes 18,2)2. Quand Paul écrit aux chrétiens qui, entre temps, sont revenus à Rome, il connaît leur souffrance. Il sait bien que les racines du conflit sont encore là mais ce qu'il dit aux chrétiens, c'est d'être prêts à ouvrir leurs portes et leur cœur aux juifs qui viendront vers eux et de leur faire une place dans leur communauté. Il se détache volontairement des circonstances présentes pour prendre de la hauteur et se placer au niveau de la volonté de Dieu. Et il retourne entièrement la position des chrétiens en les renvoyant à leur propre situation d'hommes et de femmes désobéissants par nature et qui ont maintenant obtenu miséricorde. « Ce que Dieu a fait pour vous, il le fera pour eux et quand cela arrivera, il vous faudra être prêts à les accueillir ».
C'est un message de réconciliation et de pardon qu'envoie Paul aux chrétiens de Rome. Alors qu'il est lui-même accusé par les juifs de trahison et pire encore qu'il est menacé par les chrétiens d'origine juive, il s'adresse aux chrétiens d'origine païenne qui sont à Rome pour les encourager à aimer leurs ennemis et à faire preuve de générosité et de bienveillance à leur égard. Comme le Christ a ordonné d'aimer ses ennemis et de faire du bien à ceux qui nous persécutent.
Ce texte a donc une portée radicalement différente de ce que l'histoire en a retenu. Une autre grenade qui s'y trouve, outre cette notion « d'ennemis » et cette idée de « mystère », c'est la notion de conversion finale de l'ensemble d'Israël qu'il annonce au verset 26 : « tout Israël sera sauvé ». Les nationalistes-chrétiens aux États-Unis y croient fermement et c'est une des raisons de leur soutien indéfectible à l'État d'Israël. Les chrétiens de la mouvance MAGA croient réellement qu'un jour prochain, tous les Juifs se convertiront et seront sauvés. Ce sera d'après eux le prélude au retour du Christ, ce retour qui pour eux ne peut être que cataclysmique et apocalyptique au sens catastrophique du terme. Ces gens-là voient dans les évènements actuels au proche et au moyen-orient l'accomplissement de la volonté de Dieu. Voilà ce qui arrive quand on prend les paroles de Paul au premier degré, hors de leur contexte.
Le cœur de l'Évangile et de la Bible
Paul ne pense évidemment pas à tout le peuple d'Israël comme il ne pense pas à « la totalité des païens » dans ce même verset (encore une grenade dégoupillée). Il pense uniquement à celles et ceux qui, au sein d'Israël et parmi les païens de son temps, seront convaincus par l'Évangile qu'il annonce. Il pense à celles et ceux qui comme l'annonçait Moïse à son peuple dans le livre de l'Exode auront su retrouver le chemin de l'Alliance. Paul touche ici au cœur de son message.
Ce qui oppose les Juifs et les chrétiens, c'est au-delà de la personne de Jésus, le rôle de la loi. Les uns pensent que la Loi est la source du salut et les second, les chrétiens, qu'elle en est la conséquence, qu'il faut respecter la loi non pas pour être sauvés mais en réponse au salut reçu par le don gratuit en Jésus-Christ. Et Paul déplace le sujet : il a parlé durant toute sa lettre de la Loi et il parle ici, en conclusion, du « mystère ».
Et ce mystère, c'est justement que Dieu a choisi ce peuple pour s'allier à lui afin qu'il soit une bénédiction pour toute l'humanité. Car justement, et c'est tout la pensée de Paul qui est ici contenue à mon avis, ce n'est pas la Loi, la Torah qui est au centre du projet de Dieu mais bien l'Alliance, cette alliance de laquelle le peuple tire son identité et dont la Torah n'est jamais qu'une réponse, qu'une pédagogie pour apprendre à vivre à la hauteur de l'Alliance et que Jésus aura si magnifiquement résumé dans sa discussion avec le scribe : « aimer Dieu et son prochain de toute sa force et de toute sa pensée, c'est infiniment plus que tous les rituels et les sacrifices » (Marc 12, 33).
Pour Paul, et c'est la seule chose qui compte pour lui, ce qui le fait être à la fois profondément juif et profondément chrétien, c'est que Dieu renouvelle en Jésus-Christ son Alliance, celle qu'il a faite avec Noé, avec Abraham, avec Moïse, avec nous. Il conclue avec cette merveilleuse formule d'action de grâce « Qui a connu la pensée du Seigneur ? Qui a pu être son conseiller ? 35 Qui lui a donné le premier quelque chose, pour recevoir de lui un paiement en retour ? » 36 Car tout vient de lui, tout existe par lui et pour lui. À Dieu soit la gloire pour toujours ! Amen. »
Roland Kauffmann
1 "Judeaos, impulsore Chresto assidue tumultuantes, Roma expulit" - "Les Juifs provoquant continuellement des troubles à l'instigation de Chrestos, il les chassa de Rome" (Suétone, Claude, XXV)
2 Aquilas et Priscille deviennent ses collaborateurs sans que l'on ne dise même qu'ils seraient devenus explicitement chrétiens. En ce temps-là, on ne distingue pas vraiment entre chrétiens et juifs. On peut cependant le supposer au vu du rôle qu'ils jouent dans la conversion d'Apollos à Éphèse en l'absence de Paul (Actes 18, 24-26).

















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