Miséricorde et fidélité de Dieu
- Roland Kauffmann
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Guebwiller 21 juin 2026 – Culte avec La Cause

« Au Roi des siècles, immortel, invisible, seul Dieu, honneur et gloire aux siècles des siècles ! » : dans cette lettre à son jeune disciple qu’il a installé pour diriger l’Église d’Éphèse, l’apôtre Paul se laisse emporter par une forme d’exaltation qui peut nous surprendre et surtout qui peut nous entraîner à une mauvaise compréhension de Dieu si on devait la prendre hors de son contexte.
Vous aurez entendu une sorte de répétition. En une seule phrase, trois fois le même mot, ‘siècle’ : Roi des siècles, siècles des siècles. Tout paraît paradoxalement enfermer Dieu dans une sorte d’écoulement du temps, le siècle, c’est ce qui passe et on dirait à première écoute que Dieu serait inscrit dans l’Histoire, l’Histoire avec un grand H, celle qui se déroule devant nous et dont nous entendons les échos. L’on pourrait penser que Dieu serait un roi, puissant voire même invincible, qui domine l’histoire du monde dont il serait le maître et l’on pourrait croire à entendre l’apôtre Paul que toute l’histoire du monde est entre les mains de Dieu, qu’il conduit l’histoire comme il veut conduire nos vies.
Le problème avec une telle conception du monde qui serait dirigé par Dieu lui-même est double. D’abord on pourrait s’interroger sur la sagesse de Dieu quand on sait combien l’histoire, celle d’aujourd’hui comme celle du passé est lourde de cruautés et de misères. Croire que Dieu conduit l’histoire, serait maître de son déroulement, peut faire douter de sa bonté envers l’humanité. On peut aller plus loin et penser que puisqu’il est le maître de l’histoire, le Roi des siècles, tout ce qui nous arrive, les joies et les peines nous sont envoyées par lui, qu’il en décide suivant un plan déterminé et alors on peut se demander parfois selon la sagesse populaire « qu’est-ce que j’ai fait au bon Dieu pour qu’il m’envoie telle calamité ». Là aussi parfois, on pourrait s’interroger sur la bonté de Dieu qui nous accablerait de difficultés, juste pour éprouver notre foi. Ensuite, et c’est la seconde raison pourquoi on ne doit pas considérer Dieu comme étant le « maître de l’Histoire », c’est que ce n’est justement pas une telle conception de Dieu que défend l’apôtre Paul et qu’il présente à son disciple avec tant d’enthousiasme.
Pour mieux le comprendre, il est intéressant de faire justement le détour par le texte que notre Église nous propose aujourd’hui dans le livre du prophète Michée. Un texte extraordinaire justement en ce qu’il nous présente un Dieu radicalement différent de tous les autres dieux que s’imaginent les peuples de son époque. Le Dieu de Michée n’est pas seulement le seul Dieu à l’exclusion de tous les autres, il n’a rien de commun avec eux. Justement parce que c’est un Dieu qui dépasse les circonstances historiques, qu’il n’est pas dans l’histoire, qu’il n’est justement pas dans le siècle mais qu’il est au-delà des siècles et des siècles.
Michée est un prophète de la catastrophe. En son temps, nous sommes au tournant du 8e et du 7e siècle avant notre ère, les armées étrangères, ont envahi le pays d’Israël. Michée a certainement connu la chute de la capitale du Royaume du Nord sous les coups des Assyriens en 722 avant Jésus-Christ et il sait que la chute de Jérusalem est inévitable. Elle surviendra bien après sa mort, plus d’un siècle plus tard, en 587 avant notre ère mais il l’annonce déjà (1,8-16 et 3,12). Il ne l’annonce pas pourtant comme un projet, une décision de Dieu, une punition mais comme une conséquence inéluctable de l’injustice et de la corruption du peuple qui a oublié toute fidélité à la Loi et à la volonté de Dieu. Si Dieu était le roi des siècles, le conducteur de l’histoire, Jérusalem ne pourrait pas tomber. C’est justement cette fausse sécurité que se donnent les rois d’Israël et de Juda que condamnent les prophètes. En ce temps-là, les puissants du siècles croyaient pouvoir faire ce qu’ils voulaient dès qu’ils étaient convaincus que Dieu était avec eux. Et Dieu était forcément avec eux puisque son temple était au centre de la ville et qu’ils n’oubliaient pas les sacrifices et les prescriptions rituelles. Tout était dans l’ordre d’un point de vue religieux et comme notre Dieu est le plus fort de tous, il ne peut être vaincu par les faux dieux des peuples étrangers et nous ne pouvons pas l’être, c’est aussi simple que cela. Voilà ce que se disaient les princes, les prêtres et les rois de Jérusalem. Tout ressemblance avec notre époque montre simplement que la nature humaine est toujours la même.
C’est cette fausse sécurité que dénonce Michée : la faute et le crime ne peuvent être acceptés dès lors que l’on prétend servir le Dieu d’Abraham et cela est vrai aujourd’hui comme en son temps.
Michée est avant tout, plus que le prophète de la catastrophe, le prophète de la repentance et de la miséricorde. Justement parce que le Dieu d’Abraham ne ressemble à aucun autre dieu. Qu’il ne se manifeste ni par puissance ni par force mais dans la bienveillance et la compassion. Une bienveillance et une compassion qui, chez Michée, est justement destinée à ceux qui portent le nom de Jacob, descendants de cet Abraham à qui Dieu a promis un royaume de lait et de miel. Une bienveillance et une compassion qui ne sont pas perdues par la faute du peuple parce que Dieu reste semblable à lui-même. Si l’homme est infidèle, Dieu, lui, reste fidèle à sa promesse. Ce qu’il a juré jadis à nos pères, il le tiendra (20). La repentance du peuple, en son nom collectif comme de chaque individu, reste possible parce que Dieu n’a pas rejeté son peuple malgré ses fautes et ses crimes, malgré son histoire bancale et catastrophique, malgré ses errements et ses péchés.
« Qui est Dieu comme toi ? » se demande Michée, dans une formule qui n’est pas vraiment une question puisqu’il en donne la réponse. Michée s’adresse alternativement à son Dieu « qui est comme toi ? » et au peuple qui devrait l’écouter : « Il ne garde pas sa colère à toujours, il prend plaisir à la bienveillance et il aura encore compassion de nous » pour peu que nous revenions à lui. Loin de la cruauté des dieux de tous les peuples, loin de leurs caprices et de leurs mystères, le Dieu d’Abraham et de Jacob est toujours le même, semblable à lui-même, et ce sont les hommes qui ont à revenir vers lui, non par les sacrifices et les rituels mais par la pratique de la miséricorde et de la justice, à son exemple. Pour Michée, Dieu ne change pas, c’est l’homme, le peuple comme chacun et chacune d’entre nous, qui doit entrer en repentance.
Le Dieu de Michée n’est pas le conducteur de l’histoire du monde. C’est toujours par rapport à son peuple qu’il nous est présenté, dans sa bienveillance et sa compassion que le peuple doit redécouvrir et mettre en pratique. Le Dieu de Michée ne veut conduire que son peuple en le laissant éprouver les conditions de sa liberté. Pour le dire avec les mots du théologien Jacques Ellul, « Dieu ne dirige pas l’Histoire comme un chauffeur une voiture »1. Il appelle son peuple à la repentance, en reconnaissant ses fautes, ses injustices et son péché en l’assurant de sa bienveillance comme un père a compassion de ses enfants (psaume 103,13).
Ce qui était vrai du temps de Michée l’est encore aujourd’hui comme cela était vrai du temps de l’apôtre Paul. Sa fameuse formule que je citais en introduction « Roi des siècles, gloire, honneur aux siècles des siècles » succède justement au résumé qu’il fait à son disciple de l’action de Dieu pour lui. Paul rend gloire à Dieu non pour la puissance ou les miracles, non pour les victoires et les succès de sa prédication. Il rend gloire à Dieu pour sa bienveillance et sa miséricorde à son endroit. « Il m’a été fait miséricorde », dans mon péché et dans mon ignorance, dans mon injustice et dans mon incrédulité. Et Paul ne s’épargne pas, il ne passe pas l’éponge sur ce qu’il a été : « blasphémateur, persécuteur, ivre de sa toute puissance (hybristēn, ὑβριστήν) ». Nous ne percevons pas aujourd’hui pas aujourd’hui toute la violence qu’il y a dans ces mots de Paul contre lui-même. Son ‘blasphème’ n’était évidemment pas de ne pas croire en Dieu, il était tellement croyant qu’il pensait le posséder, mais de ne pas reconnaître Jésus comme son fils bien-aimé ; ‘persécuteur’, il l’a été en pourchassant les premiers chrétiens au nom de Dieu justement comme s’il était propriétaire de la vérité ; enfin sa ‘violence’ est en réalité une ivresse de puissance, c’est le même mot que celui qui désigne le héros Achille dans sa folie meurtrière, cette toute puissance qui fait croire que l’on peut s’affranchir de toute règle, de toute humanité et de toute décence parce qu’on prétend accomplir la volonté divine. Cette violence que Paul croyait être légitime puisqu’il s’agissait de défendre l’honneur de son Dieu est la même que celle que l’on retrouve aujourd’hui dans toutes les formes de violence sous couvert de religion, que cela soit le fait d’une religion contre une autre, ou d’un État sous couvert d’une soi-disant bénédiction religieuse.
Paul se place ici dans les chemins de Michée avec une différence fondamentale par rapport à celui-ci. Si, pour Michée, le peuple et chaque personne qui le compose doit prendre un chemin de repentance pour revenir à Dieu ; pour Paul, la perspective est radicalement différente. Le Dieu qui a saisi Paul est, comme celui de Michée, bienveillant et miséricordieux mais c’est lui qui fait grâce. Paul ne cesse de le répéter : « il m’a été fait miséricorde » (v.13 et v.16) et la grâce est alors surabondante.
Aujourd’hui, reconnaître, pour chacun en ce qui le concerne, nos fautes, ne doit pas se résumer à un catalogue de nos péchés et de nos manquements, de nos faiblesses, de notre impuissance à faire le bien et de notre lâcheté ; c’est reconnaître notre nature humaine pour ce qu’elle est, avide de puissance et de force, de maîtrise et de contrôle, de compétence et de gloire. C’est reconnaître que nous sommes tous, ou avons été, à l’exemple de Paul, ‘incrédules’ parce que ‘ignorants’ mais que comme lui, nous avons été saisis, établis dans le service, chacune et chacun d’entre-nous à la place qui est la sienne parce qu’il nous a été fait miséricorde.
« C’est une parole certaine et digne d’être reçue, que le Christ-Jésus est venu dans le monde pour sauver les pécheurs dont je suis, moi, le premier. » Chacun d’entre nous peut, à l’exemple de Paul, se dire « le premier » mais non pas le premier en puissance, honneur et gloire mais le premier à qui il a été fait miséricorde ; le premier pour qui « la grâce de Dieu surabonde avec la foi et l’amour est en Jésus-Christ ».
« Il mettra nos fautes sous nos pieds ; Tu jetteras au fond de la mer tous (nos) péchés », cette annonce de Michée a été pleinement accomplie dans la mort et la résurrection de Jésus le Christ, notre Seigneur et seul maître. Cette promesse ne dépend en aucune manière de la marche du monde. Elle est vraie, certaine et véritable parce que notre Dieu, le Dieu de Michée, de Jésus et de Paul ne change pas et s’il agit dans le monde et dans l’histoire, c’est par notre liberté, notre engagement et notre miséricorde parce qu’il nous a été fait miséricorde.
« Il aura encore compassion de nous », l’annonce de Michée résonne aujourd’hui encore. Cette compassion de Dieu ne dépend ni de notre nature, bien imparfaite, ni de notre histoire de vie, avec ses failles et ses ombres, ni de notre culture si fragile et incertaine mais de la nature même de Dieu qui est à nul autre pareil, de son histoire et de sa relation avec chacun et chacune d’entre nous, individuelle et personnelle, de sa volonté de nous faire grâce.
C’est alors que nous pouvons dire avec Paul « Au Roi des siècles, immortel, invisible, seul Dieu, honneur et gloire aux siècles des siècles ! Amen ! ».
Roland Kauffmann
1 Jacques Ellul, La subversion du christianisme, La Table Ronde, Petite Vermillon, 2018, [Seuil, 1984], p.190.
















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