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Hommage à Nicole Randon

  • Roland Kauffmann
  • il y a 2 heures
  • 7 min de lecture

Guebwiller 17 mai 2025,

Hommage à Nicole Randon, organiste de la paroisse de 1960 à 2010.


 

L'orgue, une forêt de tuyaux; image Narthex ©DR
L'orgue, une forêt de tuyaux; image Narthex ©DR



Comment la loi et la foi peuvent-elles s’inscrire dans nos cœurs ?

 

« Oracle de l’Éternel » ainsi se ponctue la parole de Jérémie à son peuple assiégé et écrasé sous les assauts de ses ennemis. En ce temps-là, Jérusalem est environnée de toutes parts et comme sa grande rivale, la capitale du royaume d’Israël, la capitale de Juda, car vous vous souvenez qu’à cette époque, la terre de Palestine est encore plus fragmentée qu’aujourd’hui, va tomber. Cette petite bande de terre, coincée entre les montagnes du Liban au nord, le désert du Sinaï au sud, le Jourdain à l’est et la mer à l’ouest est en ce temps-là déjà le point de conflit entre les empires comme aujourd’hui.

 

À une différence majeure cependant. Alors que, comme aujourd’hui, princes du peuple et autorités religieuses s’arment et s’apprêtent à se défendre contre l’envahisseur, cette fois il s’agit du babylonien Nabuchodonosor qui fut l’un des plus grands conquérants que la terre ait porté, une voix discordante s’élève au cœur même de la ville, déjà toute armée.

 

Cette voix c’est celle du prophète Jérémie, prophète de malheur pour ceux qui se plaisent dans leurs crimes et leur idolâtrie ; prophète de bonheur pour ceux qui veulent revenir à la fidélité envers l’Éternel. Car Jérémie met le doigt sur les fautes du peuple et de ses dirigeants. Ils les accuse d’avoir oublié l’espérance qui les avait guidés jusque là, d’avoir trahi la foi de leurs pères et d’avoir méprisé la promesse d’être une bénédiction pour toutes les nations. Alors il tonne, il convoque le ciel et la terre contre son propre peuple et désigne Nabuchodonosor comme la punition envoyée par l’Éternel contre ceux qui l’ont oublié.

 

Mais dans ce tonnerre incessant du prophète, comme parfois dans certaines œuvres musicales, un moment de douceur et d’allégresse retentit et vient consoler les âmes éprouvées, conforter ceux qui ne savent plus où doit aller leur fidélité et soutenir ceux qui, au plus profond de leur cœur, veulent revenir à l’Éternel.

 

Une nouvelle alliance

 

Dans la tourmente, au plus fort des combats, le prophète annonce des temps nouveaux où la loi ne sera plus inscrite sur des tables de pierre mais sur des tables de chair ; où elle ne sera plus une ombre cachée au fond des temples mais une lumière au plus près des cœurs. C’est la promesse centrale de cet oracle de l’Éternel qui est parvenu jusqu’à nous dans le livre du prophète Jérémie. Peu importe les circonstances dans lesquelles cet oracle a pu être prononcé à l’origine, il ouvre un horizon incommensurable : la perspective qu’un jour, prochain ou déjà là, la fidélité à la loi ne sera plus impossible ; que l’obéissance ne sera plus contrainte, guidée par la peur ou les intérêts mais qu’elle réponde à un besoin et une attente, autrement dit à une exigence personnelle.

 

C’est le moment tout particulier où une chose, une pensée, une idée, jusqu’à présent nous restait extérieure, étrangère, comme une chose que l’on voit de loin et ne nous concerne pas. C’est ce que les philosophes appellent l’appropriation ou plutôt l’intériorisation subjective qui se distingue de la vérité objective. Prenons un exemple : la loi de la gravitation, celle qui veut qu’une pomme tombe toujours vers le centre de la terre. Que je connaisse cette loi ou non n’a aucune importance, elle s’applique de toute manière, à moi comme à tous les êtres vivants ou non, en tous temps et en tous lieux, c’est une vérité objective et le fait que j’en ai conscience, que je la connaisse me permet de doser un effort si je veux pouvoir marcher.

 

Il y a d’autres lois, les lois morales, qui sont subjectives, c’est-à-dire dépendent de mon bon vouloir et peuvent exister sans que je n’en tienne compte aussi longtemps que je n’ai pas à en subir les conséquences. C’est toute la question de l’éthique et des choix de vie où il importe de savoir comment nous voulons vivre en société. Et il en va de même pour la foi, c’est-à-dire pour la fidélité à l’Évangile. Elle peut être une chose abstraite, extérieure, toute entière contenue dans des tables de loi, autrement dit des dogmes et des articles de foi arbitraires ou bien elle peut être une réalité concrète, vécue au plus près des réalités de chacune et chacun d’entre nous.

 

Que la foi devienne une réalité intérieure ou reste une chose qui nous serait étrangère ne dépend pas seulement de nous, c’est la promesse de l’oracle de Jérémie. Bien sûr que Jérémie ne cesse d’appeler son peuple à la repentance, qu’il revienne à la fidélité de ses pères mais il voit bien que ce n’est pas le cas. C’est ainsi qu’il annonce que c’est l’Éternel lui-même qui reviendra vers son peuple avec une nouvelle alliance, une nouvelle loi qui, cette fois ne sera plus inscrite sur ces tables de pierre qui peuvent se briser à la première occasion mais sur ces tables de chair que sont nos cœurs, à nous aujourd’hui qui voulons marcher dans cette fidélité.

 

Mais comment cela est-il possible ? Comment la grâce peut-elle nous toucher ? Et comment peut-elle nous accompagner ? De manière à ce que nous puissions comprendre et savoir qui nous sommes devant Dieu ? Bien évidemment, c’est l’œuvre de l’Esprit comme nous le dit Jésus dans l’évangile de Jean que nous avons lu, ce consolateur qu’à l’instar de Jérémie, il promet qu’il nous « conduira dans toute la vérité » et comme le souligne encore l’apôtre Paul, nous « enracinera et nous fondera dans l’amour ». Mais cet Esprit, comment vient-il jusqu’à nous ? Si ce n’est par des voies parfois détournées.

 

Le chemin de l’Esprit

 

Qui pourra ainsi faire la part des choses dans notre foi et dans notre spiritualité en général entre les sermons des pasteurs de nos enfances, nos lectures bibliques, notre vie de prière et les diverses épreuves de la vie et les chants et la musique en général ?

 

Vous avez entendu, il y a peu de temps une remarquable méditation de Frédéric Hautval sur l’importance de la musique dans notre vie cultuelle et plus largement dans la construction de notre personnalité, de notre identité chrétienne. Autant que les sermons, les prières et les textes, les chants et la musique de nos cultes participent grandement, non seulement à la manifestation extérieure de notre foi mais aussi à son inscription intérieure. L’esthétique musicale de nos cultes contribue largement à la gloire de Dieu que nous voulons magnifier. D’où l’importance de chanter les psaumes qui ont accompagné nos pères dans la foi ou encore les chants nouveaux qui bercent les spiritualités contemporaines. D’où l’importance de la qualité musicale en Église en général et ici à Guebwiller en particulier.

 

Et si nous avons eu d’immenses compositeurs comme Jean-Sébastien Bach ou Haendel, d’immenses poètes comme Clément Marot ou contemporains comme Claude Goudimel, des pasteurs musiciens comme Frédéric Humbert ou Jean-Louis Decker, tout cela ne serait rien sans cette myriade d’organistes, parfois flamboyants, parfois d’une immense modestie comme l’était Nicole Randon qui aura tenu fidèlement notre orgue durant cinquante ans, entre 1960 à 2010 environ. C’était essentiel pour elle, sa plus grande fierté, au point que mention en a été faite sur son annonce de décès dans la presse. Pour certains, il est fait mention de leur légion d’honneur, d’autres de leurs fonctions, pour elle, c’était la mention de son engagement au service de son Église. Je n’ai pas eu la chance de la connaître autrement que par téléphone et par ce que certains d’entre vous m’en ont dit mais je sais à quel point elle était engagée sur son clavier, pour soutenir et accompagner les cultes, nos chants et plus largement notre prière.

 

Elle avait eu une éducation extrèmement stricte et en ce temps-là on pouvait imposer aux jeunes filles comme elle de ne jouer que de la musique de bonne société, de la musique dite « classique » et elle a du composer avec ces exigences paternelles. Mais elle a su trouver sa liberté dans son interprétation, dans la chair et dans l’esprit qu’elle mettait dans son jeu, dans sa présence à la musique tout en se mettant au plein service de l’oeuvre et des voix de l’assemblée ou de la chorale. Toute sa foi était sur le clavier, dans ses doigts et dans son cœur comme dans son intelligence et elle a contribué aux côtés des nombreux pasteurs qu’elle a cotoyé à donner son identité à notre paroisse. J’ai parfois tendance à penser que l’organiste est au moins, voire plus important que le pasteur, parce que justement les organistes, comme Nicole Randon, restent plus longtemps que les pasteurs. Les pasteurs passent, les organistes continuent à jouer.

 

L’Esprit saint, ce consolateur annoncé par le Christ, trouve son chemin en nous en nous accompagnant par le chant et la musique. Combien de fois, dans la rue, dans la vie en général, n’avons-nous pas une musique qui nous accompagne, nous relève, nous conforte et nous réconforte ? Paroles de cantiques, « À toi la gloire » ou « Debout saintes cohortes » ou « Tous unis dans l’Esprit », qui nous illuminent nos journées et nous les font voir dans la couleur de l’Évangile. Il est ainsi essentiel que nos jeunes apprennent nos chants, partagent et renouvellent notre patrimoine musical et participent à cette esthétique musicale si particulière.

 

Alors oui, j’ose le dire, si l’Esprit saint nous accompagne dans notre vie quotidienne, si la loi et la fidèlité à l’Évangile sont inscrites dans notre cœur en lettres chantées, c’est bien autant aux musiciens, et aux organistes en particulier, que nous le devons. À ces organistes qui, parfois dans l’ombre des pasteurs, les accompagnent sur les routes dans des lieux improbables, qui parfois doivent se débrouiller pour savoir ce que le pasteur attend mais qui toujours servent avant tout la communauté assemblée.

 

Alors oui, disons notre immense reconnaissance à celles et ceux qui font bien plus que soutenir nos cultes mais leur donnent une chair et une sensibilité si particulière. À toi Constantin qui assure ce service en ce dimanche, à Nathanaël qui est là si fidèlement ou encore à Marguerite Koenlein qui sait si brillamment accompagner les temps de joies comme de deuil. Merci à Claire Ledain, à Nampoina Razafimaholy, à Olivier Wyrwas qui interviennent ici ponctuellement. Merci à celles et ceux que l’âge a fait se retirer, Michèle Ackermann, Heidi Humbert ou encore Frédéric Arbogast. Merci à celles et ceux qui nous ont quittés mais qui jouent encore aujourd’hui auprès du Père et dans notre cœur, merci à mon oncle, Pierre Bacherer, sans qui je ne serais certainement pas aujourd’hui devant vous, à ma belle-mère, organiste également, Jeanne Keller et merci à Nicole Randon.

 

« Oracle de l’Éternel : je mettrai ma loi au-dedans d’eux par la musique des leurs orgues, j’en écrirai les notes sur leur cœur et je serai la mélodie de leur vie et ils chanteront ma gloire de toute leur âme, de toute leur pensée, de toute la force de ma vie en eux »



Roland Kauffmann

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