Quand la Vierge commence à lire
- Roland Kauffmann
- il y a 15 heures
- 3 min de lecture

Quand la Vierge commence à lire
La lecture féminine au miroir de Marie
Waltraud Verlaguet
L'Harmattan, religions et spiritualité, décembre 2025
104 p., 15 €
ISBN : 978-2-336-57551-3
Et si Les femmes qui lisent n'étaient pas si dangereuses qu'on le dit ? Dans son dernier ouvrage consacré aux représentations de la Vierge tenant un livre à la main lors de l'annonciation, la théologienne, spécialiste du cinéma et des images, Waltraud Verlaguet prend le lecteur à contre-pied. D'une érudition flamboyante, nourrie de culture germanique, elle démontre avec brio que le fait que Marie soit en train de lire ou tienne simplement un livre à la main dans les tableaux ou sur les bas-reliefs, n'est pas extraordinaire en soi ni une incitation faite aux femmes. Au contraire, c'est une manière de permettre son identification avec une élite sociale, celle des femmes nobles de la société médiévale germanique.
Ce n'est pas la présence d'un livre sur un tableau qui doit inciter les femmes à lire mais bien parce que les femmes de condition nobles lisent que Marie doit être ainsi représentée. Ce basculement de notre regard contemporain, car il est courant de penser justement que ces représentations avaient une visée pédagogique et incitative, nous permet de considérer que le féminisme n'est pas forcément là où l'on croit. Au-delà de l'histoire de l'art, c'est la force de l'ouvrage que de nous alerter sur les possibles reculs de l'histoire.
En effet, l'auteure explique comment, au fur et à mesure de la christianisation des pays de culture germanique, c'est la représentation gréco-latine de la femme sacralisée, représentée comme souveraine des cieux à l'image des impératrices byzantines ou en tant que figure maternante comme l'était Isis avec Horus, qui s'est progressivement imposée aux cultures du nord de l'Europe et particulièrement aux sociétés germaniques. Qui se souvient de l'alsacienne Herrade de Landsberg (morte en 1195), auteure de L'Hortus Deliciarum, première encyclopédie européenne ? Ou de Hildegarde de Bingen (1098-1179) dont les traités de médecine faisaient autorité ? De Hrotsvit de Gandersheim (930- env.1000), dramaturge et écrivaine ? Waltraud Verlaguet les met à l'honneur tout comme elle nous rappelle que Héloïse (1092-1164) n'était pas seulement l'amante d'Abélard mais l'auteure d'une œuvre majeure.
C'est « par un effet de boomerang, [que] cette représentation [de Marie lisant] a pu servir plus tard, après l'exclusion des femmes de la vie publique, de justification du fait qu'elles lisent, voire comme incitation à le faire » (p.80). Autrement dit, ce n'est pas parce que la vierge lit que les femmes doivent lire mais parce que les femmes, certes de condition noble, lisent et écrivent qu'elle est ainsi représentée. Le livre jouant ici le rôle à la fois de signe distinctif et de reconnaissance afin que la dame noble puisse, non pas se reconnaître en cette jeune fille mais la reconnaître, elle, la Vierge, comme étant de sa condition.
Si Waltraud Verlaguet tient tant à déconstruire avec maestria nos biais contemporains qui voudraient que le livre tenu par Marie soit un signe d'émancipation féminine, c'est qu'elle y voit avant tout une forme « d'anticléricalisme féministe » mais aussi une « vision linéaire du progrès historique, et une perspective culturelle qui néglige l'influence germanique. » (p.79). Ce faisant elle nous alerte précisément sur la fragilité du statut des femmes d'aujourd'hui. Si les nobles dames du Moyen-Âge germanique étaient des figures intellectuelles reconnues et respectées et si un tel statut a pu disparaître au profit d'une représentation plus conforme à une vision masculine du monde, les femmes d'aujourd'hui ne sont pas non plus à l'abri de reculs possibles de leurs droits.
![[L'annonciation à Marie, détail – vitraux du XIVe siècle, temple Saint-Étienne, Mulhouse, ©Saint-Étienne Réunion-Jean-Marc Bilger]](https://static.wixstatic.com/media/7ea088_63281b09a34f416ca4a8cbf7cda61ff4~mv2.jpg/v1/fill/w_400,h_500,al_c,q_80,enc_avif,quality_auto/7ea088_63281b09a34f416ca4a8cbf7cda61ff4~mv2.jpg)
L'actualité de nos sociétés modernes confrontées au retour du règne de la force percute ainsi douloureusement les représentations picturales de la vierge lisant. À moins que ce « miroir de Marie » ne soit un signal pour nous inciter à la vigilance face à l'éternel retour des puissances dominantes. Une lecture stimulante et inspirante qui nous conduit à regarder les vitraux de nos cathédrales, églises, voire temples d'un œil neuf. Ainsi les vitraux du XIVe siècle du temple Saint-Étienne à Mulhouse montrent bien Marie tenant un livre à la main. En un raccourci saisissant les quatre représentations de Marie (avec un livre, maternante, couronnée et impératrice du ciel) sont d'ailleurs présentes dans le cycle des verrières, financées justement par une de ces nobles femmes germaniques, Jeanne comtesse de Ferrette (1300-1351).
Roland Kauffmann
![[L'annonciation à Marie – Isis tenant Horus dans une préfiguration de Marie – La vierge de miséricorde – Marie bénie au ciel par Jésus – vitraux du XIVe siècle, temple Saint-Étienne, Mulhouse, ©Saint-Étienne Réunion-Jean-Marc Bilger]](https://static.wixstatic.com/media/7ea088_62d1f737bf434907958f47a57845b5bb~mv2.jpg/v1/fill/w_980,h_281,al_c,q_80,usm_0.66_1.00_0.01,enc_avif,quality_auto/7ea088_62d1f737bf434907958f47a57845b5bb~mv2.jpg)







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