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  • Photo du rédacteurThierry Holweck

Un appel à la réconciliation

Guebwiller 16 juin 2024



Voilà une histoire que raconte Jésus qui nous touche particulièrement. Sans doute parce qu'à la différence d'autres comme celle du bon Berger qui cherche ses brebis ou du Semeur qui sortit pour semer, nous pouvons nous y reconnaître plus facilement parce que nous sommes tous soit des parents soit des enfants.


Il nous est alors facile de nous identifier, ou plutôt d'identifier les différents personnages de notre histoire d'autant plus que dans les Églises nous avons l'habitude d'avoir une interprétation toute prête.



Rembrandt, Le retour du fils prodigue, 1868


Quand on est dans une Église protestante qui insiste sur la grâce divine antérieure à nos actes, il nous est donc très facile de dire que le père dans l'histoire, c'est évidemment Dieu, ce Dieu miséricordieux et qui passe l'éponge sur nos fautes en les oubliant et en nous rétablissant dans la situation antérieure. Nous sommes ce fils cadet, perdu dans la soue des cochons, accablé de misère et qui est accueilli par son Père, les bras ouverts comme si de rien n'était, et qui reprend sa place après une grande fête. Tout est dans la miséricorde du père, image de celle de Dieu.


Si on est dans une Église qui insiste sur la notion de repentance personnelle, alors on va comprendre cette histoire en se concentrant sur le « retour en lui-même » que fait le cadet au verset 17 « Rentré en lui-même, il se dit : … je me lèverai, j'irai vers mon père et lui dirai « Père, j'ai péché contre le ciel et envers toi » ». Nous sommes alors toujours le fils cadet, perdu avec ses cochons et dans un effort de lucidité envers notre condition de misère et de détresse, nous revenons vers celui que nous n'aurions jamais dû quitter. Tout est dans la repentance du fils, image de celle du chrétien.


Si nous sommes dans une Église d'autorité, alors c'est le désir d'indépendance du fils, sa volonté de voler de ses propres ailes qui va fournir la clé d'interprétation de l'histoire. Le fils cadet, au contraire de l'aîné obéissant, a refusé ce qui était son devoir, à savoir travailler au sein du domaine, le cultiver. Il n'a finalement que ce qu'il mérite et il revient à ce qu'il n'aurait jamais du quitter. Ici tout est dans le retour à l'ordre, au statu quo ante, qui n'aurait pas du être rompu par l'indépendance d'esprit du cadet.


Il y aurait encore bien d'autres interprétations toutes faites selon le type d'Église mais qui ont finalement toutes en commun d'insister sur le caractère extraordinaire du père qui malgré tout, malgré les fautes du cadet, l'accepte à nouveau, tue le veau gras et interdit au fils aîné d'être jaloux. Or qu'y a-t-il là d'extraordinaire ? Ce père ne fait-il tout simplement pas ce que chacun et chacune d'entre-nous ferait si son enfant qui aurait été perdu renaissait à la vie ? Plus rien d'autre n'aurait alors d'importance, ni les raisons du départ, ni celles du retour, ni avant ni après mais fêtes et réjouissances.


Je pense à cette famille - qui n'est pas de notre paroisse - dont l'enfant est suicidaire et qui fait vivre à sa famille un véritable enfer d'inquiétudes permanentes. Dans cette famille, l'enfant n'est pas parti physiquement mais il est bel et bien comme le cadet de la parabole, il se retrouve dans une situation invivable. Si demain, par le biais des thérapies et de l'accompagnement des professionnels de santé, cet enfant trouvait un sens à sa vie et revenait littéralement dans le monde des vivants, ces parents oublieraient tout et seraient les plus heureux des parents. Il ne leur viendrait pas à l'esprit de faire des reproches à leur enfant.


Si vous me permettez une allusion plus personnelle, j'ai pris quant à moi conscience de cette normalité du comportement du père lorsque je suis devenu père à mon tour. La première fois que mon fils s'est tellement éloigné de nous au point de se perdre, vous pensez bien que quand je l'ai retrouvé, seules la joie et le soulagement étaient là. Je ne pouvais pas le punir de s'être éloigné, je ne pouvais que blâmer mon défaut de vigilance. N’empêche que j'ai ressenti à ce moment-là ce qu'avait dû vouloir dire Jésus quand il raconte le sentiment de ce père qui retrouve son enfant.


J'ai encore vu cette parabole différemment dans un tout autre contexte, pastoral cette fois, quand un père, un vrai père, me disait avec tout le sérieux de sa bonne conscience et de sa foi chrétienne inébranlable que si son fils faisait telle ou telle chose, il ne le regarderait plus comme son fils et lui fermerait la porte pour toujours. J'ai vu dans le regard et les paroles de cet homme toute la suffisance de ceux qui s'arrogent le droit de dire comment les autres doivent vivre ou ne pas vivre. J'étais tout jeune pasteur et j'en ai été marqué au point de comprendre que cet homme si convaincu était en fait en-dehors de la simple humanité, de la normalité, du minimum requis pour faire société.


Et Jésus, si il a voulu décrire son père céleste avec les traits du père de la parabole avait certainement voulu nous faire comprendre cette « normalité de Dieu ». Il me semble que Jésus ne veut pas nous mettre à la place du fils mais nous faire comprendre quelque chose de Dieu en nous le montrant semblable à nous. Pour nous faire comprendre que nous sommes accueillis par Dieu exactement de la même manière que nous accueillons nos enfants lorsqu'ils reviennent de loin et qu'on les a cru perdus.


Dans l'histoire, nous ne sommes pas seulement le cadet qui revient, nous sommes aussi le père qui accueille ou en tout cas nous devrions l'être. Mais là où Jésus est décidément un extraordinaire conteur, c'est qu'il nous met aussi dans la peau du troisième personnage : l'aîné. En effet, n'est-ce pas légitime de sa part que de se plaindre devant tant de prodigalité, non plus du cadet mais du père ? Comment ? Nous qui avons fait tant et tant d'efforts pour vivre de manière cohérente et responsables, qui avons renoncé à tant et tant de choses parce qu'il fallait respecter la Loi, nous qui avons toujours cherché à aimer Dieu et notre prochain, celui-là qui a voulu vivre sa vie, qui a recherché les plaisirs et a dilapidé tout son bien, le voilà qui revient la bouche en cœur et le père qui fait la fête ?


Avouons que notre sentiment d'injustice serait assez semblable à celui du fils aîné. Nous avons une certaine idée de la justice et il peut arriver que l'idée de pardon inconditionnel de Dieu envers l'humanité nous heurte et nous choque, exactement comme le fils aîné est choqué que son père ne l'ait même pas consulté pour savoir ce qu'il pensait à propos de son cadet. Il a donc des droits, cet aîné, celui qui a toujours été là, obéissant et soumis, qui a toujours fait ce qu'il fallait et n'a pourtant connu que le dur labeur sans aucune satisfaction. « C'est vraiment trop injuste » comme disait un personnage de dessin animé de nos enfances.


Jésus est un conteur hors-pair, capable d'inventer une histoire dont nous sommes le héros en fonction de notre histoire personnelle et de notre situation en nous faisant comprendre les ressorts de la réaction de chacun des personnages. Car nous ne sommes pas ces personnages ! C'est une parabole ! C'est-à-dire que celui qui la raconte veut nous montrer quelque chose qui peut être vu différemment en fonction de l'endroit où l'on se place. Nous sommes chacun des trois personnages et nous ne sommes aucun des trois.


Ainsi le théologien André Gounelle propose-t-il une analyse passionnante qui insiste sur la dimension existentielle de cette parabole1. Ainsi il constate qu'à l'instant de la rencontre entre le père et le fils, ce dernier dit à son père « Père, j'ai péché contre le ciel et contre toi, je ne suis plus digne d'être appelé ton fils » et le père ne répond pas. Ce que souligne Jésus quand il raconte l'histoire : le fils se repent « mais le père dit à ses serviteurs… ». Tout est dans ce « mais ». Le père n'écoute pas le fils, il donne des ordres qui seront exécutés, il n'entend pas la parole de son fils, il ne le laisse pas exister, mais il le remet à sa place, ne le considère pas comme une personne ayant vécu une expérience qu'il faut entendre mais comme celui qui reprend sa place dans l'ordre. Un « mais » qui s'ajoute à ceux qui ne sont pas dit : celui du cadet qui croyait pouvoir vivre sa vie avec sa part d'héritage mais n'avait pas prévu la famine ; celui de l’aîné qui a toujours été là mais n'a jamais reçu de reconnaissance de la part de son père ; les nôtres qui voulons bien vivre selon l'Évangile mais n'y parvenons pas.


Ce qui manque dans cette parabole et dont Jésus souligne l'absence c'est l'échange et la circulation de la parole entre les personnages. André Gounelle souligne que le père ne fait aucun effort ni pour dissuader son cadet de partir ou le prévenir : il est totalement imprévoyant. Ni pour consoler son aîné, au contraire il lui dit « tout ce que j'ai est à toi, et tu n'avais qu'à prendre ou à demander » sous-entendu c'est ta faute si je ne t'ai jamais donné de chevreau « mais »... voilà comment culpabiliser le frère aîné dans une étrange inversion de la charge. Encore un « mais » qui donne une tonalité étrange à cette absence d'écoute : « mais… il fallait bien se réjouir. Un peu à contre-coeur, un peu malgré soi.


Cette lecture étonnante d'André Gounelle devient alors cohérente avec les autres paraboles racontées par Luc juste avant et juste après celle du fils prodigue. Dans ces paraboles de la brebis et de la drachme perdue, la joie est réelle et elle s'exprime avec force. Celui qui retrouve sa brebis invite les autres à se réjouir avec lui comme le père aurait du aller chercher son fils aîné et l'inviter à se réjouir, lui dire sa joie, en un mot : il aurait fallu lui parler !

De même, la parabole suivante, celle de l'intendant infidèle que vous relirez tranquillement à la maison. C'est l'histoire immorale d'un homme qui falsifie les documents comptables des débiteurs de son maître. Il n'a plus rien à perdre, il sait qu'il est chassé et il va faire le tour des débiteurs qu'il a présuré jusque là. En leur disant, « tu dois 100 ? inscris 80 ! ». Et le maître, au lieu de se fâcher, félicite l'intendant pour son intelligence parce qu'il a su recréer de la relation, du dialogue, de l'échange.


C'est cette absence de relation, d'échange et de dialogue qui est au cœur de la parabole du fils prodigue. Le père et les fils ne se parlent pas, les frères ne se parlent pas, ni le père avec son cadet ni avec son aîné et on peut se demander quelles seront leurs relations après la fin de l'histoire.


Peu importe après tout, c'est une histoire et comme toutes les histoires, elle ne dit pas les choses telles qu'elles sont en réalité mais dans leur complexité. Si Jésus avait voulu parler seulement de l'amour inconditionnel de Dieu pour l'humanité par l'image de ce père qui accueille son fils avec amour, il se serait arrêté là, au récit de la fête qui commence au verset 24. Si il a cru nécessaire de raconter la réaction du fils aîné, c'est que cela devait avoir une importance pour lui.


Peut-être celle de souligner que la réconciliation qui est le sujet de l'histoire n'est pas seulement du père avec le cadet mais aussi du père avec l’aîné et des frères entre eux ? Que la joie ne vaut que lorsqu'elle est partagée ? Ou encore que la colère naît toujours de la frustration, de l'absence de reconnaissance et de considération ? Si le père avait eu plus de considération pour son fils, celui-ci n'aurait peut-être pas revendiqué son héritage ? Si le cadet avait reçu une meilleure éducation, peut-être aurait-il fait un meilleur usage de sa fortune ? Si l’aîné avait su qu'il pouvait faire la fête avec ses amis, il aurait peut-être mieux accueilli son frère ? Lors de notre étude biblique, Bible en mains, consacrée à ce texte, nous avons d'ailleurs choisi, non plus de l’appeler « Parabole du fils prodigue » mais « appel à la réconciliation ! » mettant en avant, non plus seulement le fils cadet mais aussi et surtout cette importance de la relation qui doit changer la vie de chacun des protagonistes de notre histoire.


Dire d'une parabole comme celle-ci qu'elle est « complexe » ne signifie pas qu'elle soit « compliquée » mais elle est d'une richesse qui parfois est mise de côté quand on la lit avec nos habitudes de pensée. Si elle nous parle bien de réconciliation, de pardon et d'inconditionnalité de l'amour de Dieu, elle nous parle aussi en creux de la vie nouvelle qui doit en sortir. Un « retour à la vie » où au lieu de l'absence de paroles, chacun est entendu, écouté et considéré. C'est sans doute de cela dont nous avons le plus grand besoin aujourd'hui.


Roland Kauffmann


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