top of page

L’impossible prière

  • Roland Kauffmann
  • il y a 2 jours
  • 8 min de lecture

Soultz, samedi 9 mai 2026

 



L’impossible prière

 

L’idée de consacrer cette nouvelle saison de cultes à Soultz à une série de méditations sur la prière, en tant que pratique individuelle et collective, a deux sources.

 

La première c’est de faire le lien avec les séries de prédications 2024 et 2025 ; la seconde c’est la lecture récente d’un tout petit livre de Jacques Ellul, que je vous recommande évidemment chaudement, à savoir L’impossible prière, un ouvrage initialement publié en 1972 et republié aux éditions La Petite Vermillon en ce début d’année 2026.

 

Si vous vous en souvenez, en 2024, nous avions consacré nos cultes de Soultz à la réflexion sur le Notre Père, nous étions alors en train de nous demander s’il fallait adopter la nouvelle version liturgique de la sixième demande « ne nous soumets pas » devenant « ne nous laisse pas entrer en tentation », ce que nous avons finalement décidé de faire en Conseil presbytéral au courant de l’année dernière. Nous avions continué cette réflexion en élargissant l’horizon. À partir du Notre Père, nous avons élargi à l’ensemble du Sermon sur la montagne, inspirés en cela par la lecture de Vivre en disciples. Le Prix de la grâce de Dietrich Bonhoeffer.

 

2024, le Notre Père ; 2025, le Sermon sur la montagne ; 2026, la prière en général surtout lorsqu’elle est impossible [1] comme l’appelle Jacques Ellul. Ce titre est volontairement provoquant et s’inscrit bien dans la lignée des autres ouvrages de Ellul : La Parole humiliée ; La subversion du christianisme ; Sans feu ni lieu ou encore L'espérance oubliée, autant d’ouvrages disponibles dans cette même collection à prix très modique et qu’il est important de redécouvrir à notre époque. Il faut en effet rappeler qui fut Jacques Ellul, sans doute parmi l’un des penseurs et théologiens protestants français les plus importants du siècle dernier. Jacques Ellul fut le penseur du système technicien [2] et l’un des premiers à en être le critique. Il dénonçait bien avant notre époque les méfaits de l’automatisation des processus de décisions et considérait que les techniques, d’une manière générale ne sont pas neutres mais qu’elles induisent dans leur principe un modèle d’organisation sociale et politique. Sociologue, Ellul était aussi théologien et il insistait beaucoup sur la séparation des disciplines. Pas de théologie dans ses ouvrages politiques et pas de politique dans ses ouvrages théologiques. Son Éthique de la sainteté vient d’ailleurs de paraître récemment aux éditions Labor et Fides [3] et Olivétan. Une stricte séparation des méthodes et des disciplines mais une commune exigence, fondée sur une foi soucieuse de pratique et d’espérance.

 

Pourquoi donc la prière est-elle donc impossible ?

 

Une prière impossible selon Ellul qui oppose dans son livre, la prière de Jésus et la prière en général. Ce faisant Jacques Ellul ne fait rien d’autre que ce que fait Jésus lui-même. Pour Ellul, la prière est une manière commune à toute l’humanité de s’adresser au divin. Elle prend des formes différentes selon les cultures et les époques, les religions et les situations historiques. La prière se caractérise par un échange entre l’humain et le divin, le premier disant à l’autre ce qu’il souhaite obtenir et ce qu’il est prêt à faire et réaliser pour que l’autre, le divin, exécute ses volontés dans le sens de ses intérêts, de ses désirs ou de ses besoins. La prière humaine se manifeste dans des cérémonies fastueuses et luxueuses où sont sacrifiés des troupeaux entiers pour montrer que rien n’est trop beau pour satisfaire la divinité, quelque soit le nom que l’on donne à cette divinité. Le point commun de toutes les prières c’est qu’elles s’adressent à une puissance qui nous est extérieure et que l’humanité utilise pour arriver à ses fins.

 

Or pour Ellul, l’homme moderne n’a plus besoin de prier. Tout simplement parce qu’il dispose de tous les moyens techniques pour subvenir à ses besoins, nécessités, désirs ou intérêts. La prière a d’ailleurs le défaut d’être moins efficace que les outils techniques. Pour assurer la guérison des maladies, mieux vaut s’adresser à un médecin contemporain que de se contenter de prier. De même, il ne sert plus à rien de prier pour  que disparaisse la faim dans le monde, puisque aujourd'hui l’on produit suffisamment de richesses pour subvenir aux besoins de toute l’humanité. Si aujourd'hui, un quart de la population mondiale est en insécurité alimentaire [4], ce n’est pas une fatalité naturelle ni une volonté divine mais uniquement le fruit d’une mauvaise répartition des richesses.

 

Et ce que Ellul regrette, ce n’est pas que l’homme moderne n’ait plus besoin de prier. C’est que les chrétiens et les Églises aient aussi abandonné la prière ou se contentent de formules, parfois aussi creuses ou compliquées qu’elles ne disent plus rien de la profondeur de la prière si elle veut être fidèle à la prière de Jésus. Ellul condamne les arrangements des théologies de son époque avec les modes sociales et culturelles du temps. Il refuse que la foi soit confondue d’une manière ou d’une autre avec une idéologie, quelques soient les intentions de ces idéologies.

 

Ellul est un penseur parfois rugueux. C’est d’ailleurs l’une des raisons qui ont fait qu’il n’a eu que peu d’influences sur la vie réelle de l’Église réformée de France même s’il était profondément influencé par la théologie de Karl Barth, largement dominante en son temps. Sans doute était-il bien trop critique pour être entendu dans une Église toujours en tension entre conformisme moral et exigence prophétique.

 

Le préalable de la foi

 

Mais si la prière de l’homme moderne est impossible, c’est tout simplement parce qu’il lui manque son ingrédient essentiel, à savoir la foi. Ellul considère en effet que la prière, si elle veut être fidèle à l’esprit de Jésus ne peut s’appuyer que sur une démarche de foi, autrement elle est à son tour un outil, une technique, une manipulation qui vise à être efficace et faire agir Dieu dans le sens de nos intérêts, de nos besoins ou de nos désirs.

 

Or ce qu’il constate dans les propos de Jésus à propos de la prière, c’est exactement l’inverse de ce qu’attendent la plupart des gens même parmi les plus religieux et les plus pieux. Jésus prend l’exact contre-pied de ce que font les scribes et les pharisiens. Scribes et pharisiens ne sont pas de incroyants, au contraire, il ne met pas en doute leur foi mais leur manière  ou, pour le dire encore autrement, le contenu de leur foi. Jésus les traite d’hypocrites, ceux qui croient pouvoir plier Dieu à leur volonté sous prétexte qu’ils respectent toutes les règles, les interdits et les normes.

 

L’hypocrisie que dénonce Jésus n’est pas celle à laquelle nous pensons spontanément, à savoir celle qui consiste « à faire semblant ». Une manière de se dire chrétien alors que l’on n’y croit pas une seule seconde. Une manière de faire ou de dire de grands mots et de grandes déclaration sur le pardon ou l’amour des ennemis et de cultiver à côté de cela, un esprit de rancœur et d’amertume. Voilà une hypocrisie facile à repérer.

 

L’hypocrisie que dénonce Jésus, c’est celle de ceux qui se trompent et qui croient que leur prière devrait faire changer Dieu pour qu’il se conforme à nos besoins et nos attentes. Ils manifestent par là leur défaut de confiance en lui. Jésus dénonce la prière des païens qui pensent que la prière est une puissance permettant d’agir dans le monde et de le transformer à notre gré. Jésus condamne les deux formes de prières que distingue justement Jacques Ellul. Jésus rejette la prière « religieuse » de ceux qui multiplient les gestes de piété comme la prière « naturelle » de ceux qui multiplient les mots, ce qu’il appelle de « vaines paroles » (6,7).

 

À ceux-là et à leurs prières idolâtres, Jésus oppose ses disciples à qui il ordonne de prier dans le secret et dans la vérité. Voilà ce qui manque à l’homme moderne quand il prie sans même savoir pourquoi : la simple obéissance au commandement de Jésus. Si nous devons prier, ce n’est pas par besoin ou pour satisfaire nos désirs, mais tout simplement parce que Jésus l’ordonne. La prière chrétienne est, pour Ellul, une pure obéissance au « plus personnel des commandements puisque m'indiquant la seule voie pour être une personne »[5].

 

Dans le monde d’aujourd’hui, comme dans celui de Jésus, de Paul ou des Réformateurs ; dans le bruit et la fureur des événements, la prière est ce qui nous constitue en tant qu’individus confiants en Jésus-Christ et libres justement parce que nous nous confions en lui. La prière de Jésus ne vise pas à satisfaire ni nos besoins ni nos intérêts, ce dont nous avons besoin, il le sait avant même que nous le demandions (6,8), ni même à soulager nos inquiétudes (6,31), elle vise à nous rendre conformes à sa volonté, à nous rendre obéissants à sa parole et à ses commandements.

 

Lorsque nous prions « que ton nom soit sanctifié » nous ne demandons pas que Dieu, Jésus ou le Saint Esprit sanctifie son nom mais c’est nous qui mettons en pratique cette sanctification, qui rendons honneur et gloire à son nom plutôt qu’à nous mêmes. Ce sont nos actions, nos gestes et nos paroles, la mise en pratique de la justice dans notre vie quotidienne qui sanctifient le nom de Jésus.

 

Il nous envoie prier dans le secret de notre chambre, c’est-à-dire dans le secret de notre cœur car toute prière, justement parce qu’elle est d’abord obéissance et confiance, ne peut jamais être que personnelle. Lorsque nous prions ensemble, les uns pour les autres, les uns avec les autres, nous acceptons de nous laisser transformer à l’image de celui qui nous a montré qu’il était possible d’aimer ses ennemis comme son prochain comme soi-même.

 

Bien sûr que cela peut paraître contradictoire mais n’est-ce pas justement là qu’est le secret de l’Évangile ? Jésus ordonne à ses disciples de prier dans le lieu secret parce que c’est là et nulle part ailleurs que se trouve le Dieu qui est au-delà des temps et des espaces. Le Royaume des cieux, celui qui est au-delà de toute représentations que nous pourrions nous en faire, qui est plus vaste et plus éternel que l’éternité et l’immensité des cieux, ce Dieu-là nous rejoint cependant dans le plus profond de notre être. Nous qui ne sommes rien qu’une poussière dans l’immensité du monde, nous sommes pourtant porteurs de cette présence et de cette confiance.

 

À la multiplication des vaines paroles et vaines gesticulations de ceux qui croient pouvoir manipuler l’Éternel et se faisant montrent seulement les ténèbres qui sont en eux, Jésus oppose ceux qui acceptent de recevoir la lumière du Christ sur eux : le Dieu créateur des cieux et de la terre est présent au plus profond de moi et m’appelle à lui obéir en donnant aux pauvres le pain qui leur est nécessaire, en assumant mes dettes envers ceux à qui je dois de la reconnaissance, en soutenant ceux qui sont confrontés à la peine, à l’affliction ou à la détresse, en résistant à ceux qui veulent nous soumettre à leurs puissances. C’est ainsi que la prière de Jésus, ce Notre Père que nous avons à dire d’une manière toujours nouvelle et sincère, est un programme de sanctification du monde par nos actes de bonté envers lui.

 

Pour aller plus loin dans la découverte de l’œuvre et de la pensée de Jacques Ellul ici.


Roland Kauffmann


[1]    Jacques Ellul, L'impossible prière, La Table Ronde, La Petite Vermillon, 2026, (Le Centurion, 1972), 224 p., 8,10 €

[2]    Jacques Ellul, La Technique ou l'Enjeu du siècle, Armand Colin, 1954.

[4]    Selon la carte de la faim de la FAO : https://www.fao.org/interactive/hunger-map/fr/

[5]    pp. 135-6, soul. par l'a.

Commentaires


Rejoignez nous, abonnez vous

  • Facebook
  • Twitter
  • YouTube
Ralliement protestant
RCF Alsace Paroles (1).png.png
bottom of page