Il n'y a pas de mauvaises herbes
- Roland Kauffmann
- 12 janv.
- 6 min de lecture
Dernière mise à jour : il y a 5 jours
Guebwiller 11 janvier 2026 culte catéchumènes

D'habitude l'on entend dire qu'une bonne histoire vaut mieux qu'un long discours. Que des idées difficiles sont plus faciles à comprendre quand elles sont mises en récit dans un conte ou dans une métaphore. Parce que c'est plus simple, parce qu'en faisant appel à notre imagination, on voit tout de suite de quoi il s'agit, littéralement on peut se faire un film avec une bonne histoire.
C'est le cas avec ce récit de Jésus de ce « semeur qui sortit pour semer ». On voit tout de suite le geste ample de celui qui jette à la volée au milieu de son champ les graines qu'il tire de son sac. Est-ce aussi clair ? En réalité, plus aucun d'entre nous ne peut voir ce spectacle d'un semeur parcourant son champ aux premières heures du jour. Aujourd'hui, ce sont des tracteurs qui sèment, qui récoltent et qui travaillent la terre. Nous ne vivons plus dans une société agricole et les images d'un monde proche de la terre nous sont devenues d'une certaine manière étrangères.
On pourrait essayer de transposer : un commercial sortit pour signer des contrats – un journaliste sortit pour enquêter sur un sujet – un pasteur sortit pour faire des visites... Mais l'image ne correspondrait pas tout à fait à celle de l'évangile de Marc. Parce que dans nos transpositions, nous mettrions l'accent sur l'effort, le travail de celui qui sortit. Alors que c'est l'une des premières surprises de cette parabole que de faire exactement l'inverse.
Parce qu'à bien y regarder, la parabole n'est pas aussi simple qu'elle en a l'air. Au point même que Jésus explique à ses disciples que justement il parle en parabole pour que ceux qui ne partagent pas son esprit n'y comprennent rien. La parabole n'est pas faite pour expliquer, elle est au contraire, faite uniquement pour ceux qui sont dans l'esprit de Jésus. Et même ceux-là, les disciples comme nous aujourd'hui, ont besoin d'une explication. Une explication qui est donné directement après le texte. Parce que décidément les disciples ont du mal à comprendre. Il faut reconnaître que nous sommes au début de la vie de Jésus et que ses disciples n'avaient encore rien vu de la force de son message.
Alors il leur explique. Il détaille les quatre terrains qui sont comme autant de catégories d'auditeurs. Il y a ceux qui n'entendent rien parce que le diable, le diviseur, passe avant que la parole n'ait eu le temps d'arriver au cœur de l'auditeur ; ensuite ceux qui sont enthousiastes au premier abord et renoncent dès que les choses deviennent risquées et obligent à prendre une position ; ensuite ceux que les préoccupations matérielles ou sociales étouffent et empêchent d'entendre ; enfin ceux qui sont de la bonne terre. Ceux qui sont à l'abri du besoin, ne courent aucun danger et qu'aucun maraudeur ne vient distraire du message.
On peut alors se demander légitimement. Et nous quel terrain sommes-nous ? On pourrait nous mettre dans des cases et expliquer pourquoi la parole ne fonctionne pas chez tel ou tel, tout simplement parce qu'il ou elle sont encombrées sous les épines de la vie. C'est simple et facile. On trouve ainsi une explication à bon marché à la question de savoir pourquoi le message de l'Évangile ne convainc pas plus de monde : c'est de la faute de ceux qui se laissent distraire par les futilités de la vie, n'ont pas le courage de leurs convictions et ont d'autres chats à fouetter. Finalement pas besoin de se remettre en question : l'efficacité de la semence, de la Parole, dépend de la qualité du terrain. Et si le terrain est mauvais, si on ne veut pas entendre la Parole, et bien tant pis pour le terrain qui reste sec et encombré de ronces.
Et si c'était justement la mauvaise manière de comprendre la parabole ?
Un de mes prédécesseurs sur cette chaire, le pasteur Ochsenbein, arrivé en 1941, était un fameux naturaliste qui connaissait toutes les plantes des Vosges. Il était incollable sur la caractéristiques et les vertus des plantes. Certains d'entre vous l'ont bien connu et m'ont répété très récemment une de ses phrases fétiches : « il n'y a pas de mauvaise herbe ». Il voulait dire par là que toutes les plantes, même celles que nous voudrions pas avoir dans notre jardin, même les ronces ou les orties, jouent un rôle essentiel dans l'écosystème. Il n'y a pas de mauvaise herbe, il y a des herbes que nous trouvons utiles, d'autres qui nous dérangent mais c'est notre jugement qui en décide et non pas la nature de la plante.
Il y a dans cette phrase une vérité fondamentale pour comprendre la parabole : il n'y a pas de mauvaise herbe signifie aussi qu'il n'y a pas de mauvais terrain. Ce n'est pas la faute du terrain si les ronces étouffent la Parole de Dieu, l'empêchent de donner du fruit. Ce n'est pas la faute du terrain s'il n'est pas assez profond, s'il n'a pas été assez préparé à entendre la parole et si les pierres, autrement dit tous les emmerd.... de la vie l'empêchent d'entendre, de prendre du temps pour comprendre et donner sens à la Parole de Dieu.
Plutôt que de répartir les gens dans ces diverses catégories, nous pouvons inverser le regard et être bienveillants envers ceux dont la vie est encombrée d'embûches et de difficultés sans nombre. Et qu'il nous faut les aider à déblayer, à nourrir leur vie intérieure, redonner de l'air et de l'esprit à des gens qui sont aveuglés par les épines qui les font souffrir. Plutôt que de condamner les trois autres terrains, il est de notre responsabilité si nous prétendons être de la bonne terre, de venir en aide à ceux qui n'ont pas notre chance.
Enfin, il faut aussi se rendre compte que peut-être nous sommes, tous, à des degrés divers, concernés par ces diverses typologies de terrain. Qu'il peut y avoir dans nos existences, des moments où nous sommes embarrassés de nous-mêmes, englués dans des préoccupations qui nous paraissent essentielles sur le moment.
Ce sont les différents âges de la vie mais aussi les diverses facettes de notre personnalité. Nous avons tous des faces différentes, nous sommes tous confrontés à des contradictions entre ce que nous aimerions faire et ce que nous faisons réellement, nous sommes tous parfois en guerre contre nous-mêmes et à d'autres moments, nous sommes en paix avec notre conscience. Il nous arrive à tous d'être comme cette terre superficielle qui renonce devant le risque qu'il y a à prendre l'Évangile au sérieux. Et ces différents états peuvent aussi coïncider. Il est tout à fait possible que dans une partie de notre vie, nous trouvions dans l'Évangile la lumière qui nous nourrit et qui fait croître notre bonheur au centuple alors que dans d'autres domaines, nous sommes englués comme pris au piège.
Il n'y a pas de mauvaise herbe, il n'y a pas de mauvais terrain ; pas de terrain qui soit entièrement mauvais et ce que cette parabole nous révèle c'est justement cela. Qu'aucun d'entre-nous n'est incapable d'entendre et de laisser grandir la parole en lui. Qu'aucun d'entre-nous même aujourd'hui désintéressé n'est totalement hermétique. Une parole entendue aujourd'hui peut être étouffée aujourd'hui et ne prendre racine que dans bien longtemps.
À propos de cette parabole, le grand théologien André Gounelle relevait que « Chaque être humain porte en lui un coin de bonne terre. À côté des épines et de la rocaille, il existe dans notre vie et dans notre monde quelque chose qui attend, accueille la semence et [peut] lui offrir un terrain propice.[1]». Ainsi comprise la parabole devient un encouragement plutôt qu'une condamnation, une responsabilisation plutôt qu'une détermination. Nous ne sommes pas déterminés une fois pour toutes. Si à un instant de notre vie, nous sommes encombrées de complications, il ne faut pas y ajouter une double peine mais au contraire, entendre la fabuleuse promesse qui est faite à celles et ceux qui entendent la Parole de Dieu, chacun différemment et à un autre endroit de son cœur et de son âme, à un autre moment de sa vie. Plus qu'une condamnation, c'est un horizon qui nous est offert : celui d'un bonheur au-delà du raisonnable comme l'est cette récolte annoncée par la parabole. Jamais une récolte ne donne le centuple. C'est là qu'est l'image la plus forte de notre parabole : à celui qui est dans la peine, qui est dans la douleur et la détresse, le sombre, la violence et le mal ne l'emporteront pas.
Il y a dans notre vie des épines et des cailloux mais ce n'est pas une fatalité, il y a aussi une bonne terre qui attend et espère. Il n'y a pas de mauvaises herbes, disait le pasteur Ochsenbein : il n'y a pas de mauvaises personnes déterminées à être perdues ou oubliées.
Roland Kauffmann
[1] Comprends-tu ce que tu lis ? André Gounelle, Van Dieren, Braises, 2025, p.13.







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