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Le Christ médiateur

  • Roland Kauffmann
  • il y a 2 jours
  • 8 min de lecture

Dernière mise à jour : il y a 22 heures

Guebwiller 4 janvier 2026

 

Images ; réformés.ch
Images ; réformés.ch

La véritable connaissance

 

Nous qui sommes depuis notre tendre enfance habitués à lire et entendre les textes bibliques, il nous est difficile parfois d'y voir des textes révolutionnaires, qui bousculent nos idées et nous font voir le monde et la société différemment. C'est un peu dû à la force de l'habitude : à force de lire et relire les textes bibliques et surtout ceux du Nouveau testament, on peut se dire que c'est finalement toujours un peu la même chose. Il est question de l'amour de Dieu qui nous aime d'un amour infini et qui veut que nous vivions à son image en recherchant une éthique de l'amour inconditionnel et désintéressé de Dieu et de notre prochain. Une fois qu'on a dit cela, on a fait un bon résumé du message de l'Évangile et on peut retourner à nos occupations habituelles.

 

Une autre raison qui nous empêche d'entendre le caractère révolutionnaire des textes du Nouveau Testament, c'est que nous vivons dans une culture qui en a fait d'une certaine manière une critique radicale. Depuis la seconde moitié du XVIIIe siècle, la foi chrétienne et la pensée chrétienne d'une manière générale sont marquées du sceau de la superstition et de la manipulation des sociétés par une institution, l'Église, soumise aux puissants et garante d'un certain ordre social. Les volontés d'émancipation des individus et des groupes sociaux se heurtant de front à un ordre moral soutenu par la hiérarchie religieuse. À telle enseigne qu'il est souvent apparu aux philosophes et notamment à ceux de la Révolution française qu'ils devaient s'affranchir des cadres intellectuels et moraux de la pensée chrétienne pour parvenir à une émancipation sociale et l'affirmation de la liberté individuelle et collective.

 


Des mots chargés de sens

 

Les raisons qui font que nous ne comprenons plus les textes bibliques comme étant des récits d'émancipation et de libération sont nombreuses. Il faudrait un jour en continuer la liste mais ce qui vient encore largement compliquer la chose, c'est le texte lui-même et particulièrement celui-ci de Paul aux Éphésiens.

 

Vous connaissez sans aucun doute la formule de la liturgie catholique romaine que l'on entend encore aujourd'hui dans les retransmissions télévisées : « Il est grand le mystère de la foi ! ». Ce simple mot de « mystère », prononcé si souvent et, à mon avis, si maladroitement dans la liturgie est terriblement chargé et il nous vient directement de Paul qui, dans ce texte précisément, explique à ses lecteurs que « c'est par révélation que j'ai eu connaissance du mystère du Christ » (3-4). Paul emploie le terme pas moins de trois fois, comme pour souligner justement le caractère mystérieux de son message.

 

Or, pour nous aujourd'hui, le mot mystère évoque ce qui est caché, ce qui est secret, ce qui est d'une certaine manière surnaturel voire magique. Il y a du mystère dans les récits complotistes qui voudraient nous faire croire que l'homme n'a jamais marché sur la lune. Il y a du mystère dans les affaires politiques, celles du monde, ce que l'on nous cache et que seuls les initiés connaissent. Ceux qui ont accès à des sources d'informations « alternatives ». Le mystère, c'est ce que l'on ne dévoile qu'à ceux qui sont capables de comprendre parce qu'ils ont eu accès à une révélation surnaturelle et les autres, ceux qui ne comprennent pas le mystère, sont encore dans l'ignorance et la servilité.

 

Le mystère, c'est encore la réponse ultime quand on ne sait pas quoi répondre. Quand on demande au pasteur par exemple, comment on peut obtenir la grâce et qu'il répond « c'est un mystère », cela veut souvent dire qu'il ne sait pas et qu'il ne veut pas le reconnaître. Souvent la notion de mystère permet de cacher l'ignorance. Le mystère, c'est tout ce que nous ne connaissons pas. Le mystère, c'est le point de bascule entre ce que l'on peut connaître par la science et ce que l'on ne peut pas savoir par les méthodes objectives ou philosophiques. Le mystère, c'est justement l'inconnaissable.

 

Or, Paul, et c'est là qu'il est révolutionnaire fait exactement le contraire. Au mot mystère, il accole systématiquement le mot connaissance ou ses synonymes : intelligence, révélation. En son temps, les chrétiens auxquels il s'adresse sont confrontés à de multiples dangers et à la concurrence de bien d'autres cultes qui proposent aux populations de l'empire une rédemption et une compréhension religieuse du monde alternative aux cultes civiques de la religion traditionnelle gréco-romaine.

 

Parmi les concurrences les plus actives et les plus anciennes, justement ce que l'on appelle les cultes à mystères. Ce sont des formes de cultes extrêmement archaïques, au sens de « premiers » du terme, qui remontent au fond des âges. Vous les connaissez, ce sont les bacchanales, les mystères d'Éleusis et tous les cultes des sous-bois et des collines, où l'on sacrifie aux divinités locales dans de grandes orgies.

 

Or à Éphèse, les chrétiens sont à l'ombre du temple de Diane-Artémis, déesse de la chasse et des forêts, déesse tutélaire des forces mystérieuses de la nature et des puissances secrètes qui dominent l'humain et en font une sorte de bête soumise à ses pulsions. Comme les cultes idolâtres dénoncés par les prophètes de l'ancien Israël où l'homme devait renoncer à toute intelligence, à toute raison et à toute mesure, pour sombrer dans la démesure : « cesse de penser, contente-toi d'être en communion avec les forces de la nature et avec l'air du temps de ton époque même si cet air du temps est profondément vicié ».

 

L'instant de la révélation

 

Et Paul, exactement à l'inverse de ces cultes, de livrer ses secrets, de faire en sorte que les mystères ne soient justement plus cachés mais portés à la connaissance du plus grand nombre. Pour Paul, le mystère n'est pas le point de bascule, de renoncement à la pensée, mais au contraire, son aboutissement. Mais ce n'est plus une pensée magique réservée à des initiés, une pensée qui sépare les hommes les uns des autres, entre d'un côté ceux qui ont la connaissance du mystère et les autres qui sont condamnés à l'ignorance : c'est une pensée qui unit et qui rassemble, c'est le point où les choses s'éclairent, deviennent simples et évidentes.

 

Pour comprendre cela, je prendrais un exemple simple et éclairant : la musique. Vous savez bien qu'il ne suffit pas de connaître les notes, ni le solfège, il ne suffit pas de « savoir » jouer pour que la musique soit belle. J'ai beau connaître parfaitement le nom des notes de tous nos cantiques et même les airs, loin s'en faut que je chante juste et vous le savez bien. Ce que Paul décrit, c'est l'expérience du pianiste débutant, de la violoniste ou de tout autre instrumentiste qui sait bien ce qu'il doit faire, s'y échine durant de longues heures sans jamais arriver à ce que la note soit juste ou soit belle. Combien d'efforts et d'heures passées à essayer, encore et encore, jusqu'à ce moment de grâce où la note attendue se fait, où l'enchaînement, où l'harmonie se fait. Ce moment, magique à bien des égards où après des heures de réflexion et d'incompréhension, un texte s'illumine et se met à nous parler comme une partition qui devient limpide au musicien.

 

De même qu'il ne suffit pas de savoir faire de la musique pour qu'elle soit belle, le « mystère » ne doit pas être la résolution de ce que l'on ne connaît pas mais au contraire, l'accomplissement, la compréhension intime de ce que l'on sait. Et sans avoir l'air d'y toucher, Paul introduit une révolution majeure dans la pensée chrétienne. Il le fait au détour d'une simple phrase au verset 5 : « ce mystère n'avait pas été porté à la connaissance  des hommes dans les autres générations, il l'est aujourd'hui par l'Esprit ».

 

Cette pensée de Paul est radicalement nouvelle en son époque. Avant lui, la révélation était considérée comme ayant été donnée une fois pour toutes dans la Loi de Moïse et les paroles des prophètes. Et il fallait chercher dans le passé, les signes de la volonté de Dieu. Tout avait déjà été dit et il fallait chercher à comprendre ce trésor de la foi. Or ce que fait Paul, c'est à l'inverse dire que non justement, tout n'avait pas encore été dit dans la loi et les prophètes : qu'une révélation nouvelle était encore possible et qu'elle était justement en cours, qu'elle se déroulait là sous les yeux de ses lecteurs.

 

Cette compréhension nouvelle, l'inimaginable avant lui, la nouveauté radicale et absolue de la pensée de Paul, c'est bien sûr le fait que les païens, les non-juifs, « ont un même héritage, forment un même corps et participent à la même promesse » que les juifs. Ce que les autres chrétiens ne pouvaient accepter puisque c'était en contradiction totale avec l'héritage hébraïque et avec la manière dont ils pensaient avoir compris le message de Jésus.

 

À ceux, dans l'Église, qui prétendaient connaître la volonté de Dieu par leur proximité avec la Loi ou parce qu'ils avaient entendu Jésus lui-même, Paul oppose une compréhension plus intime. Il est persuadé d'avoir compris de l'intérieur ce que voulait dire Jésus parce qu'il considère que l’événement de la croix et de la résurrection de Jésus change tout radicalement et que c'est à la lumière de cet événement qu'il faut comprendre la volonté de Dieu en Jésus-Christ. Et il comprend qu'il n'y a qu'une seule « connaissance », celle qui est capable de faire la part des choses entre ce qui est essentiel et ce qui ne l'est pas.

 

Ce qui est « essentiel », c'est ce qui unit, qui rassemble, qui fait communauté, qui fait communion. Ce qui est « inessentiel », c'est ce qui divise, oppose, sépare, dresse les uns contre les autres. Ce qui est « essentiel » c'est ce qui est cohérence avec le message de l'Évangile et de la grâce.

 

Le mystère est de l'ordre de l'intime

 

Sans cette idée lumineuse de Paul, les chrétiens seraient restés une école interne au judaïsme. Sans doute influente et puissante mais réservée aux fidèles de la loi de Moïse et sans doute, auraient-ils connu le destin des autres écoles juives, les pharisiens et les sadducéens, auraient-ils disparu dans les tumultes de l'histoire et il n'y aurait certainement pas eu d'Église  comme nous la connaissons.

 

Il a fallu des années et des années de retraite et de méditation à Paul, de confrontations avec ses adversaires, païens, juifs ou chrétiens pour parvenir à une telle formulation. Comme il faut des années de pratique à un musicien pour parvenir à un niveau qu'il est toujours appelé à dépasser pour aller vers plus d'excellence. Le mystère paulinien, c'est cet effort constant pour plus d'intelligence et de connaissance ; c'est la conviction constante qu'une fois qu'on a compris quelque chose, il en reste encore tellement à découvrir, qu'il y a toujours une signification nouvelle, utile pour aujourd'hui, à découvrir dans nos textes et dans notre foi.

 

Tout à l'heure, nous célébrerons le mystère de la communion avec la cène que nous allons partager. Comment se fait-il que nous, si peu dignes de la grâce qui nous est faite, puissions en conscience nous présenter à la table ? Une table qui n'est pas réservée justement à ceux qui croient avoir tout compris et sont sûrs de leur foi et de leur salut. Une table ouverte à toutes celles et ceux qui, dans le secret de leur cœur et de leur âme, sans que nul autre ne puisse en décider à notre place, se confient en Jésus le Christ.

 

Ce véritable mystère qui nous est propre à tous et à chacun n'est pas un mystère inconnaissable mais c'est en réalité la connaissance intime que nous avons d'une grâce qui nous est offerte sans que nous n'ayons jamais rien fait pour la mériter. Nous n'y touchons, à l'exemple de Paul, que par le biais de Jésus le Christ qui se fait médiateur entre nous, sa parole et le Dieu créateur du ciel et de la terre, qui se fait ciment et liant de notre communion en se révélant à nous chaque jour.



Roland Kauffmann

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