L'esprit d'adoption
- Roland Kauffmann
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L'esprit d'adoption
Guebwiller 18 janvier 2026 – anniversaire Albert Schweitzer – souvenir Jean-Paul Sorg

Tout au long de l'année dernière, nous avons célébré le 150e anniversaire de la naissance d'Albert Schweitzer le 14 janvier 1875 à Kaysersberg. Dans toute notre Église, un grand nombre, jamais assez malheureusement, de manifestations ont eu lieu non pas seulement pour nous souvenir de l’œuvre humanitaire, sociale et politique du Prix Nobel alsacien mais aussi pour nous interroger, à frais nouveaux, sur la pertinence et l'importance de sa pensée théologique pour nous aujourd'hui, en Église et en société.
En Église et en société, car c'est l'un des aspects majeurs de cette pensée profondément originale de Schweitzer que de ne pas vouloir choisir entre les engagements. S'il faut bien séparer les choses, l'Église d'un côté et la société de l'autre, parce qu'elles ne sauraient être confondues - on ne peut pas exiger de tous les citoyens d'un État qu'ils soient aussi membres d'une même Église - il n'empêche que le discours théologique doit être pertinent pour l'une, l'Église comme pour l'autre, la société.
C'est l'un des apports majeurs de Jean-Paul Sorg que d'avoir tout au long des nombreuses introductions, commentaires, explications et conférences mis l'accent sur ce point : la pensée de Schweitzer est une pensée profondément chrétienne, enracinée dans la foi et, en même temps, profondément humaniste et philosophique, enracinée dans la notion de Bien commun pour l'ensemble du Vivant.
Dans une conférence de 1991 que j'ai pu consulter dans les archives de Jean-Paul, grâce à la bienveillance de Margrit, intitulée « Le fondement philosophique de l'éthique schweitzerienne », Jean-Paul Sorg déclarait, je le cite, « Albert Schweitzer est le seul penseur du XXe siècle qui permette de concilier religion et philosophie, de comprendre le besoin de l'une comme de l'autre et de pratiquer les deux, sans contradiction – sans confusion »[1] en s'appuyant sur le propos de Schweitzer lui-même « Religion la plus profonde, le christianisme est aussi à mes yeux la philosophie la plus profonde »[2]. Que Schweitzer soit le seul qui permette de concilier religion et philosophie, c'est un jugement que je laisse à Jean-Paul Sorg. Force est pourtant de constater que rares sont les philosophes contemporains qui aient une pertinence théologique comme rares sont les théologiens qui soient audibles dans le champ philosophique.
Une qualité rare
La grande force de Jean-Paul a été son incroyable érudition et sa curiosité insatiable. À force de creuser et d'explorer inlassablement, à la fois les œuvres de Schweitzer, tant philosophiques que théologiques, tant les sermons que les discours et les correspondances, Jean-Paul a su exhumer des pépites de la pensée schweitzerienne. C'est ainsi que nous lui devons, et quand je dis « nous », ce n'est pas seulement notre paroisse de Guebwiller mais vraiment la communauté intellectuelle française, le plus vaste panorama de l’œuvre d'Albert Schweitzer avec Humanisme et mystique[3]. Un choix de textes commentés par Jean-Paul Sorg, paru chez Albin Michel en 1995, il y a trente ans et malheureusement épuisé aujourd'hui.
Traducteur infatigable, se demandant sans cesse si le mot français correspondait à l'allemand de Schweitzer, Jean-Paul cultivait une qualité rare, indispensable : l'étonnement !
Après des décennies de proximité, de complicité même avec Schweitzer, alors qu'il était lui-même une mine d'anecdotes et de renseignements, Jean-Paul continuait à s'étonner de telle phrase, de telle idée et de telle pensée de Schweitzer. Notamment ce double chemin emprunté par Schweitzer, le chemin de la raison et le chemin de la foi : ou comment peut-on être pleinement rationaliste, attaché aux idées des lumières et en même temps dans une approche mystique, marqué par une profonde piété personnelle comme l'était Schweitzer. Ou encore comment le raisonnement philosophique et raisonnable parvient aux mêmes affirmations que la foi.
Ainsi la notion centrale du Respect de la vie n'est pas une simple traduction en langage profane du commandement d'aimer Dieu et son prochain comme soi-même, c'est la conclusion rationnelle et logique de l'interrogation sur le monde et ce que nous devons, en tant qu'humanité y faire. Schweitzer fait la démonstration philosophique de l'obligation du respect de la vie qui répond, comme en miroir au commandement évangélique qui veut que l'amour de Dieu passe par l'amour du prochain, que l'amour du prochain passe par l'amour de soi et que l'amour de soi ne peut se faire sans l'amour de l'autre vivant, vivant comme moi.
Le souci de l'autre
Jean-Paul a creusé ce chemin durant des décennies, en comprenant bien les choses mais sans jamais perdre cette étincelle de l'étonnement. De cette faculté d'admirer, non pas la personne de Schweitzer dans son œuvre humanitaire de Lambaréné mais dans la force et la cohérence de l'articulation entre la pensée et la foi : deux choses qui, pour le luthérien qu'était Schweitzer, ne peuvent se confondre mais vont toujours ensemble.
Jean-Paul Sorg s’appelait en réalité Jean-Paul Gross. Il avait choisi ce nom de plume au moment de son service de coopération au Sénégal. C'est évidemment un anagramme mais surtout c'est en alsacien le mot « souci ». Quand il a choisi ce mot de « souci », avec une double clé évidemment car seuls les germanophones pouvaient comprendre la signification du pseudo, Jean-Paul n'avait pas encore vraiment rencontré Schweitzer. Il l'avait certes entendu, à l'âge de 10 ans dans un rassemblement protestant à Storckensohn. Mais il n'avait pas encore étudié l’œuvre
Quelle ne fut pas justement ma surprise, mon étonnement, en découvrant, là aussi parmi les sermons traduits par Jean-Paul, et non publiés, perdus dans les fichiers de son ordinateur, le sermon que Schweitzer a consacré au passage de la lettre de Paul aux Romains le 2 janvier 1910 : « Vous n'avez pas reçu un esprit de servitude mais un esprit d'adoption par lequel nous disons Abba ! Père ! »[4].
Un sermon terriblement actuel comme souvent avec les sermons de Schweitzer. C'est le premier culte de l'année, celui où normalement on souhaite les vœux les meilleurs et comme souvent Schweitzer ne fait pas ce que l'on attendrait de lui. Nous sommes en 1910, la situation économique est catastrophique, des licenciements en cascade ; des jeunes diplômés qui ne trouvent pas d'emploi et sombrent dans la désespérance. Des puissances impérialistes qui se font concurrence pour des territoires riches de ressources et menacent de s'affronter à tout moment. Ou encore le souvenir des défunts, de ceux qui « nous étaient chers et sont maintenant au cimetière », c'est en ces termes que le prédicateur Albert Schweitzer parle à ses auditeurs.
Plus encore Schweitzer ne s'arrête pas à la description des menaces sociales et politiques mais aussi à la menace du divertissement qu'il appelle « la peur d'avoir à penser » : « ils ne sont pas rares ceux qui apprécient de manquer de temps pour penser. » Quelle analyse de notre manière contemporaine de nous mettre la pression, nous manquons toujours de temps parce que nous sommes pressés par l'urgence et par tout ce qui vient accaparer notre temps de cerveau disponible.
Le maître-mot de ce sermon c'est celui de « soucis » au pluriel évidemment. Et le prédicateur de refuser « du haut de la chaire » une consolation à bon marché en disant à ses auditeurs de ne pas s'en faire ou de faire comme si les soucis n'existaient pas ou d'espérer en une intervention divine surnaturelle qui nous sauverait. Il s'y refuse parce que cette « violence à [notre] volonté comme à [notre] raison, (…) cette pieuse insouciance [n'est pas] un idéal juste ».
Au contraire, il faut se soucier du monde et de ses affaires. Mais non pas en devenant « les esclaves de nos soucis et que toutes nos pensées soient absorbées par eux ». L'esprit d'adoption qui est celui qui nous est donné nous fait prendre conscience que « nous ne sommes pas seulement des êtres de ce monde [mais que nous vivons] dans le monde de l'Esprit, dans cette harmonie avec l'indicible que nous appelons l'Esprit de Dieu. »
« Nous sommes transportés sur un sommet »
Ce souffle, cette « respiration » qui nous élève et nous fait non pas surplomber les autres mais « nous fait voir [autrement] les brouillards qui pèsent sur la vallée assombrie », voilà le véritable « souci » qui devrait être le notre. Un souci qui « ne nous laisse pas en repos, [qui] nous tourmente », le souci de notre « être intérieur »[5]. C'est en cultivant notre être intérieur, non pas pour en faire un abri à l'écart du monde mais pour y trouver l'inspiration pour agir et être auprès des plus faibles et des plus isolés, pour y trouver cet enthousiasme à servir et à aimer, que nous pourrons nous détacher des soucis qui nous encombrent et nous étouffent pour nous attacher aux soucis qui devraient être les nôtres : soulager, encourager, consoler, soutenir, rendre ce monde meilleur qu'il ne l'est.
Cet esprit de sagesse qu'invoquait déjà le prophète Jérémie : le bonheur de l'homme n'est ni dans sa force, ni sa sagesse, ni sa richesse mais dans son intelligence et sa compréhension de Dieu. Cultiver notre être intérieur, avoir le souci de notre être, c'est précisément « avoir de l'intelligence, de connaître Dieu et de savoir [qu'il] est l'Éternel, celui qui prend plaisir à exercer la bienveillance, le droit et la justice sur la terre » (Jérémie 9, 23).
Préoccupés de cet unique souci de notre être intérieur et de sa communion avec l'Esprit de Dieu, nous sommes alors comme ce serviteur à qui son maître a donné cinq talents qu'il a su faire fructifier et qui peut alors entrer dans « la joie de son maître » (Mt 25,23). Dans la même conférence déjà citée, Jean-Paul Souci, (Sorg) évoquait cette parabole comme exemplaire du souci de Schweitzer. Conscient de ce que lui-même avait reçu, Schweitzer ne pouvait faire autrement que de rendre à « l'inexacte mesure »[6] où il avait reçu.
Nous aurions plutôt dit « l'exacte mesure » mais tout Schweitzer est là selon Jean-Paul Sorg. « L'exacte mesure » c'est encore « œil pour œil, dent pour dent » la réciprocité du bien comme du mal, la réparation de mes fautes et de mes torts mais Schweitzer et c'est ce que montre magnifiquement Jean-Paul Sorg dans toute son œuvre, va au-delà : il s'agit de réparer les torts qu'il n'a pas commis mais qui ont été commis par d'autre au nom de notre civilisation prétendument chrétienne.
« L'inexacte mesure », c'est à la fois payer la dette contractée par les chrétiens envers tous ceux qui ont eu à subir l'oppression de nos civilisations dites chrétiennes, mais c'est aussi reconnaître que nous n'avons pas tous reçu les mêmes talents. Certains ont reçu cinq talents, d'autres seulement deux, d'autres enfin seulement un mais tous, nous avons le même devoir, la même obligation de nous soucier du monde, des êtres et des choses, des vivants et de tout ce qui participe à la vie.
L'éthique du respect de la vie comme le commandement de l'amour de Dieu et de son prochain ne sont pas une option facultative que nous pourrions enterrer en attendant que d'autres s'en occupent. C'est la loi et les prophètes, c'est l'Évangile et la Raison, la foi et la philosophie, c'est Albert Schweitzer et Jean-Paul Sorg. L'un et l'autre sont entrés dans « la joie de leur maître », il nous appartient de faire, à notre tour, fructifier nos talents.
Que rendre à l'inexacte mesure soit désormais notre souci !
Roland Kauffmann
[1] Jean-Paul Sorg, « Le fondement philosophique de l'éthique schweitzerienne », inédit, p.14.
[2] Albert Schweitzer, Le christianisme et les religions mondiales, 1922. Jean-Paul Sorg, Ainsi parlait Albert Schweitzer, Arfuyen, 2018, p.99.
[3] Jean-Paul Sorg, Humanisme et mystique, Albin Michel, 1995.
[4] Albert Schweitzer, Sermon du 2 janvier 1910, traduit par Jean-Paul Sorg, inédit.
[5] den inwendigen Menschen.
[6] Jean-Paul Sorg, « Le fondement philosophique de l'éthique schweitzerienne », inédit, p.10.
Lire la prédication d'Albert Schweitzer : Sermon du dimanche matin, 2 janvier 1910,
église Saint-Nicolas à Strasbourg







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