Retrouver la vue ? Retrouver le sens de la vie
- Roland Kauffmann
- il y a 1 jour
- 8 min de lecture
Guebwiller 15 février 2026

Retrouver la vue ? Retrouver le sens de la vie
Ne sont-ils pas étonnant ces disciples de Jésus ? Eux qui depuis des années maintenant ont cheminé avec lui sur les routes de Galilée et de Judée, eux qui l'ont vu guérir les malades et multiplier les pains, se dresser au bord du lac ou sur les collines pour annoncer un règne de paix et d'amour, n'auraient-ils pas dû être complètement transformés par ce message ? Comment peuvent-ils donc passer complètement à côté de cet aveugle mendiant sur le bord de la route ? Et plus encore comment peuvent-ils le rabrouer et vouloir le faire taire ?
Il est là ce mendiant que l'évangile de Marc (Mc 10, 46-53) nous dit s’appeler Bartimée, complètement dépendant de la charité publique. Il faut bien avoir à l'esprit qu'il ne devait pas être complètement abandonné. Il n'y a certes pas de sécurité sociale mais les solidarités villageoises existent dans ces populations. C'est d'ailleurs un devoir inscrit dans la loi que de venir en aide à l'indigent et à tous ceux qui sont dans l'impossibilité de subvenir à leurs besoins. La loi est intransigeante envers ceux qui ne répondraient pas à ce devoir de charité.
On peut donc imaginer Bartimée au bord du chemin, s'étant installé là comme il devait sans doute le faire depuis toujours, chaque jour que Dieu fait. Puis une fois sa ration obtenue, il devait rentrer chez lui et rester dans ces ténèbres qui sont celles de ceux qui ne voient plus les lumières ni les couleurs. Perdre la vue est une chose terrible parce que cela conduit à un isolement social et à la perte de l'autonomie. Nous ne savons rien de Bartimée, s'il était aveugle de naissance ou s'il avait perdu la vue. Nous le découvrons tel qu'il est ce jour-là, au bord du chemin, mendiant sa subsistance.
L'évangile de Matthieu qui nous raconte la même histoire, (Mt 20, 29-34) nous parle d'un second mendiant dont il ne nous dit pas le nom. Trois récits pour un même événement : deux mendiants anonyme chez Matthieu, un seul, nommé Bartimée chez Marc et un anonyme chez Luc. Sans doute que les recherches de ce dernier pour retrouver le nom de l'aveugle n'ont rien donné. Pour Luc, c'est donc « l'aveugle de Jéricho ».
Plusieurs obstacles entre Jésus et Bartimée
Trois récits différents mais un point, et même plusieurs points communs. D'abord évidemment ces reproches. Chez Luc, ce sont « ceux qui marchaient en avant », chez Marc, ils sont « plusieurs », enfin chez Matthieu, c'est « la foule ». Cette même foule qui acclamera Jésus lorsqu'il entrera à Jérusalem et, quelques jours plus tard, réclamera sa mort. On ne peut jamais se fier à la foule des nombreux. Marc est un peu plus précis, ce n'est pas la foule qui fait des reproches mais « plusieurs ». On peut imaginer que ce sont les proches de Bartimée qui se disent qu'il ne devrait pas perturber le cortège. Ils ne veulent pas attirer l'attention parce qu'ils pensent que Bartimée ne manque de rien. Que pourrait-il attendre de Jésus qui passe ? Chez Matthieu et Marc, ce sont des réactions que l'on peut comprendre. Luc, par contre, est plus critique car qui sont « ceux qui marchaient en avant » sinon les disciples ?
Pas forcément les douze disciples, ceux-là étaient sans doute autour de Jésus lui-même. Nous sommes dans la marche triomphale vers Jérusalem et la troupe fait étape à Jéricho, dernière ville avant l'ascension de la colline de Sion. Les douze sont trop heureux de voir les foules qui acclament Jésus. Il faut dire qu'ils viennent de recevoir une douche froide : les prenant à part, à l'écart de tous ceux qui les accompagnent sur la route de la victoire, Jésus vient de leur dire ce qu'ils ne pouvaient imaginer. Ils étaient là, ayant quitté tout ce qui leur appartenait pour le suivre (Lc 18, 28), ils croyaient en son message, à la venue du Royaume de Dieu qui allait tout renverser, rétablir le règne de la justice et du droit, chasser les prêtres corrompus, chasser les Romains et purifier le temple des idoles étrangères. Mais Jésus vient de doucher leurs espérances de gloire et de puissance. Il les a pris à part et vient de leur révéler le grand secret : tout ce que les prophètes ont dit du Messie va s'accomplir. Et c'est là que les disciples ne comprennent plus rien. Ils sont persuadés que le Messie va inaugurer un règne de gloire et de puissance. Ils pensent bien que Jésus est le Messie qu'ils attendaient. Comment donc imaginer un instant que contrairement à ce qu'ils pensent, le Messie allait être livré aux païens, qu'on se moquerait de lui, qu'après l'avoir flagellé, on le ferait mourir puis qu'il ressusciterait ? Ce n'est pas ce qu'ils ont appris dans leur enfance.
Quel Royaume de Dieu ?
N'oublions jamais que les disciples sont d'abord des paysans, des pécheurs et des artisans. Ils sont pétris de culture juive et ont grandi dans les synagogues, les mêmes où Jésus est allé de nombreuses fois pour expliquer de manière nouvelle les Écritures. C'est d'ailleurs son premier geste que d'aller à la synagogue de Nazareth et de lire le prophète Ésaïe d'une telle manière que ses premiers auditeurs furent « remplis de fureur » contre lui (Luc 4, 28).
Prêtres et Pharisiens attendaient le Messie dans une manifestation de puissance surnaturelle. Il devait déchirer le ciel et détruire les adversaires du peuple de Dieu. Or les disciples avaient été à cette école. On en trouve la trace dans un passage sur lequel on passe très rapidement. C'est toujours dans le même évangile de Luc au chapitre 9. C'est le moment où Jésus prend la décision d'aller à Jérusalem, les disciples vont au village le plus proche de l'endroit où ils étaient et il se trouve que c'est un village de Samaritains lesquels refusent d'accueillir Jésus. Non pas à cause de lui mais parce qu'ils savaient qu'il voulait aller à Jérusalem et leur religion leur interdit de se compromettre avec les juifs. Que font les disciples ? Ils n'hésitent pas à convoquer les foudres de Dieu et sont prêts à exterminer tout le monde. Le feu du ciel est bien pratique pour les intolérants religieux.
Décidément ces disciples ne comprennent rien à ce que leur dit Jésus. Alors qu'ils sont au début du chemin vers Jérusalem, ils sont prêts à ravager, exterminer hommes, femmes, vieillards et enfants juste parce que les habitants ont refusé d'aider Jésus à préparer son voyage ! D'une manière générale, chez Luc, les disciples ne sont pas très recommandables et cet épisode du village samaritain est là pour nous le rappeler.
Jésus est obligé de les reprendre et de les corriger : « je ne suis pas venu pour perdre les âmes des hommes mais pour les sauver » (Luc 9, 56) sous-entendu, je ne suis pas venu pour détruire, ravager et exterminer les mécréants, les païens, les Samaritains, les Romains ou les prêtres du temple de Jérusalem mais pour restaurer la dignité, relever ceux qui tombent, convaincre et soutenir, littéralement ouvrir les yeux aux aveugles, au propre et au figuré.
C'est pour cela que le récit de Bartimée est important. La correction, la « sévère réprimande » de Jésus à ses disciples au village samaritain n'avait pas été suffisante, les disciples n'avaient toujours rien compris. Et au moment d'arriver à Jéricho, ils sont encore sous le choc de la révélation du destin de leur maître. Leurs espoirs s'envolent et ils ont du mal à y croire.
Ils sont donc là, les douze, réunis autour de Jésus, au milieu de cette foule qui les acclame. Quels sont leurs sentiments à cet instant précis ? Peut-être se disent-ils que tout cela n'est qu'une mascarade, qu'ils ont perdu leur temps et leur vie. Il leur a bien dit qu'il ressusciterait mais comment y croire ? C'est tellement impensable qu'ils devaient sans doute penser « cause toujours, tout est perdu. Il ressuscitera sans doute à la fin des temps comme tous les juifs pieux mais en attendant, adieu rèves de gloire et de puissance ».
Voilà certainement le désarroi dans lequel sont les disciples à leur entrée à Jéricho. Soudain, un tumulte devant le cortège ! Quelques-uns des disciples subalternes, peut-être parmi les 70 qu'il avait envoyés en mission juste après l'épisode du village (Luc 10, 1-20), sont en train de vouloir faire taire cet aveugle mendiant sur le chemin. Imaginons la scène puisque c'est ce que veut nous montrer Luc.
Un arrêt pour reprendre la route
Jésus, entouré des douze en cortège, entouré par la foule en liesse. Du bruit, un cri au-delà de la foule « Jésus, Fils de David, aie pitié de moi ! ». Un cri répété, au moins une fois, perdu dans la foule au milieu de bien d'autres cris et supplications. Mais Jésus a entendu celui-là. Parmi toutes les demandes que l'on peut imaginer sur son passage, il a entendu cette voix que ses proches cherchaient à faire taire. Il s'arrête et fait venir l'aveugle importun. Tout est arrêté, la foule, le cortège, le cercle des douze, le mouvement inexorable et triomphant vient de stopper net. Celui qui était immobile, mendiant au bord de la route, est au contraire mis en mouvement, il traverse la foule, le cortège, le cercle des douze et le voilà devant Jésus. Ce qui était en mouvement est arrêté et ce qui était bloqué est mis en marche.
Bartimée ne sait pas ce qui est en train de se jouer. Il n'a jamais vu Jésus et pour cause. Il ne connaît que sa réputation mais lui a compris pourquoi Jésus est venu, mieux que ne l'ont fait les disciples, les soixante-dix ou les douze. Il ne voit que sa situation, son désir de retrouver la vue, ce qui laisse bien supposer qu'il l'avait perdue. Et ce qui se passe dépasse largement sa situation personnelle. Ce sont les disciples qui voient et entendent ce qui se passe réellement.
Ce sont eux qui doivent comprendre ce qui est en jeu avec l'Évangile, avec le message de Jésus. Que ce n'est pas la fin du monde et la destruction de leurs ennemis ; que leurs rèves de puissance et de gloire sont des illusions mais qu'il faut au contraire que le Fils de l'homme aille jusqu'au bout de sa mission, à savoir s'abaisse au plus près des hommes, non pour instaurer un Royaume qui ressemblerait aux royaumes des hommes avec leur lot d'injustice et de misères, de souffrances et de cruautés mais un royaume de compassion et de dignité, où les plus faibles et les démunis, tels que Bartimée, seront au cœur du cortège, au plus près de Jésus. Où la foi ne sera plus l'espérance de la destruction des méchants mais celle du relèvement des fidèles.
Quand Jésus dit à Bartimée, « retrouve la vue, ta foi t'a sauvé », c'est à ses disciples qu'il parle et qu'il montre ce qu'est réellement la foi. Celle de celui qui n'attend pas la fin du monde pour accomplir la justice et faire couler le droit comme le voulait le prophète Amos. Les disciples n'avaient rien compris à ses paroles, qui leur restaient cachées, ce sont eux qui sont aveugles en réalité dans notre histoire. Ils ne voient pas ce qu'il avait voulu dire : la guérison de Bartimée est une explication qui doit leur ouvrir les yeux.
Sommes-nous les disciples ? Ou sommes-nous Bartimée ? Sommes-nous parmi le cercle des douze qui sont encore aveugles et ne voient pas ce qu'il faut entendre des paroles de Jésus ? Ou sommes-nous parmi les soixante-dix qui veulent faire taire Bartimée ? Ou sommes-nous parmi la foule, spectacteurs de l'histoire ?
Le cortège se remet en route, Bartimée en est, la foule est en liesse à nouveau. Tout paraît pareil et pourtant plus rien ne l'est. Les douze ont-ils compris ce qu'il fallait comprendre ? Luc écrit bien des décennies plus tard. Lorsqu'il est devenu évident pour les chrétiens que le Royaume de Dieu n'était pas un règne de gloire et de puissance surnaturelle mais qu'il devait s'incarner à la manière de Bartimée : voir ce qui est déjà là, voir l'au-delà du monde , le Royaume qui n'est pas devant nous mais déjà au millieu de nous.
Non plus attendre le feu du ciel mais simplement se lever, s'approcher de Jésus, et retrouver la vue même si les yeux restent éteints ; retrouver la vie et l'espérance même si la vie reste difficile et éprouvante ; retrouver non seulement la vue mais la foi en l'avenir et la confiance pour le présent.
Roland Kauffmann







Commentaires