L'universalité du message de l'Evangile
- Roland Kauffmann
- il y a 4 jours
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Guebwiller 25 janvier 2026

Corneille est une personne étrange qui pourtant joue un rôle clé dans l'histoire de l'Église. Ce n'est rien de moins que la première personne non-juive devenant chrétienne et étant baptisée. Et qui plus est, à cette époque où la personne du baptiseur était importante, baptisé par Pierre, le chef de l'Église de Jérusalem.
Particularité supplémentaire, ce n'est pas n'importe qui, il est centurion. C'est-à-dire officier de l'armée d'occupation romaine que tout aurait dû opposer à Pierre et aux premiers chrétiens. Pourtant dès le début du chapitre il nous est dit qu'il n'était pas non plus un centurion ordinaire. Il était pieux, faisait beaucoup d'aumônes et priait Dieu constamment. On peut donc dire avec relativement de certitudes qu'il s'agit de ce que l'on appelle à l'époque les « craignant Dieu ». En effet, le Dieu que prie Corneille n'est pas l'un des dieux officiels de la religion des Romains, Jupiter ou Junon mais bien le Dieu d'Israël. Il fait manifestement partie de ces soldats séduits par les religions des peuples conquis.
L'attrait du judaïsme de cette époque dans les populations du pourtour méditerranéen peut nous surprendre. Nous qui avons l'habitude de penser que les juifs du temps de Jésus étaient repliés sur eux-mêmes et isolés dans leurs certitudes. Pourtant les synagogues de toutes les grandes villes de l'Empire accueillaient des « curieux ». Des gens, hommes et femmes, qui s'interrogeaient sur cette religion servante d'un Dieu unique, loin de la multiplicité des dieux.
Le judaïsme était également porteur d'une espérance nouvelle pour ces Romains, à savoir l'affirmation d'une persistance de la vie par-delà la mort. La résurrection des morts aux derniers jours était en effet devenue l'une des affirmations centrales du judaïsme du temps, partagée par toutes les écoles juives mais avec des variantes entre l'école des Pharisiens et celle des Sadducéens. Les soldats romains étaient au contact des populations et se convertissaient plus souvent qu'on ne le pense aux religions des peuples. Notamment en Orient, où le culte de Mithra, par exemple séduisait, par sa violence et sa cruauté, un grand nombre de soldats alors que le culte de Yahvé avait la préférence des officiers. Ainsi donc Corneille, ou Cornelius, était-il sans doute sur le chemin de la conversion au judaïsme. Ne lui restait certainement plus qu'à se faire circoncire.
Ce n'est cependant pas le premier centurion dont il est question dans l'Évangile. Le premier, c'est bien sûr celui dont Jésus lui-même a guéri un serviteur et au sujet duquel il a déclaré « jamais je n'ai trouvé chez personne, même en Israël, une si grande foi » (Mt 8,10). Le second centurion, c'est celui qui au pied de la croix déclare à propos de Jésus « il était vraiment le fils de Dieu » (Mt 27,54). Voilà donc notre troisième centurion qui cette fois s'adresse directement à Pierre, le successeur désigné de Jésus.
Un événement essentiel
Cet épisode est essentiel à plusieurs titres.
D'abord il s'inscrit dans la logique de la prééminence de Pierre. Tout le début du livre des Actes des apôtres jusqu'au chapitre 13 a pour but, comme nous l'avons vu en étude biblique d’asseoir la légitimité et l'autorité de Simon Pierre, chef de l'Église. Les allusions sont évidentes, vous vous souvenez qu'il a renié trois fois Jésus dans la cour du tribunal, ici la vision des animaux impurs se produit également trois fois. Juste avant notre épisode, Pierre vient de guérir un homme alité depuis huit ans et de ressusciter une femme, Tabitha, comme Jésus avait en son temps ressuscité son ami Lazare. Et maintenant, comme Jésus avait accepté la foi du centurion, sans toutefois entrer chez lui, Pierre va aller un pas plus loin, non seulement en entrant chez Corneille mais aussi en acceptant qu'il soit baptisé et non seulement lui mais tous ceux qui étaient dans sa maison. Sans même avoir confessé de quelque manière que ce soit leur foi en Jésus-Christ d'ailleurs.
Ce n'est rien de moins qu'une nouvelle Pentecôte. De la même manière que l'Esprit s'était répandu sur les disciples apeurés dans la chambre haute et s'était manifesté par toutes ces langues étrangères (Actes 2), voilà de même que l'Esprit se répand sur « tous ceux qui écoutaient la parole ». Cette effusion produit le parler en langues, signe à l'époque de l'agrément de Dieu et condition du baptême. Pierre n'a plus d'autre choix que d'accepter le baptême de Corneille et des autres non-juifs présents dans cette maison. Ce qui est essentiel, au-delà des enjeux de pouvoir de Pierre, c'est rien de moins que l'universalité du message de l'Évangile.
Un vif débat
Il devra s'en expliquer auprès des autres chrétiens, ce sera l'objet du chapitre suivant. Il le fera en expliquant le sens de la vision qu'il a eu avant même que les envoyés de Corneille ne sonnent à sa porte. Une vision étrange s'il en est, comme souvent les visions d'ailleurs. Comme dans un rêve, une toile descend du ciel remplie d'animaux impurs aux yeux de la Loi juive. Et cette voix qui dit « Lève-toi et mange ». Comme une tentation à laquelle Pierre ne veut pas céder. Il se dit sans doute que Dieu le met à l'épreuve, comme en leur temps Adam puis Jésus lui-même.
Pierre ne cède pas, il tient ferme et ne mange pas les animaux de son rêve. Cependant la parole du Seigneur le taraude et l'intrigue au moment où on sonne à sa porte. C'est seulement arrivé chez Corneille et voyant l'Esprit se répandre sur ces gens que Pierre comprend le sens de son rêve, de sa vision : « ce que Dieu a déclaré pur, ne le considère pas comme impur ». Il comprend que l'objet de sa vision n'était pas les animaux et le droit éventuel de manger du porc ou du lapin. Que c'était quelque chose de bien plus important que cela, à savoir le fait que Dieu lui-même ait décidé d'accorder son salut, sa grâce et son Esprit à toute l'humanité en dehors du peuple de Moïse. Jusque là, pour devenir chrétien, il fallait être au préalable juif, ou si on était non-juif, il fallait le devenir selon les codes et les règles du Temple. Une démarche longue et difficile, rendue d'autant plus compliquée que les prêtres du Temple n'allaient certainement pas accepter la conversion de ceux qui se réclament de Jésus que ces mêmes prêtres viennent de faire exécuter.
L'enjeu de la conversion de Corneille, c'est rien de moins que l'autonomie des chrétiens qui ne doivent plus dépendre de la validation par les autorités du temple mais doivent pouvoir accueillir en leur sein de nouveaux convertis issus du monde non-juif. C'est une question de survie pour le christianisme naissant et Pierre, en tant que chef de l'Église prend ses responsabilités. Le fait que la conversion de Corneille se déroule à Césarée, ville de garnison, plutôt qu'à Jérusalem, centre spirituel de l'Église, rend aussi cette conversion plus facile.
C'est quasiment à titre expérimental que Pierre accepte le baptême de Corneille. Il devait se dire qu'il pourrait facilement l'expliquer et si les autres chefs de l'Église de Jérusalem, Jacques et André, n'étaient pas d'accord, il lui serait facile de dire qu'il s'agissait d'une grâce spéciale accordée à Corneille et conditionnée justement à l'effusion de l'Esprit.
Ce qui devait sans doute rester une exception est pourtant devenu un précédent dont ni Pierre ni les autres à Jérusalem n'ont tiré les conséquences. C'est un autre, l'apôtre Paul, qui ira encore plus loin en s'appuyant justement sur cette affirmation centrale que « Dieu a accordé la repentance aux païens, afin qu'ils aient la vie. » (Actes 11,18).
Une Église autonome et universelle
Si Luc, l'auteur du livre des Actes, lui-même non-juif insiste tant sur cette histoire de la conversion de Corneille, c'est parce qu'au moment de la rédaction de son évangile et de son récit des premières années de l'Église, la situation est devenue tout autre. Les chrétiens d'origine juive considèrent que ceux qui sont d'origine non-juive ne sont pas vraiment des chrétiens, qu'ils devraient d'abord devenir juifs et respecter la loi. Les idées de Paul sont vivement combattues dans l'Église même. Lorsque Luc écrit, ceux qui affirment que la loi est plus importante que la grâce se réclament de Pierre et affirment la nécessité d'être juif d'abord. Luc raconte donc à ses lecteurs que c'est justement Pierre qui avait compris le premier l'importance de la grâce « accordée aux païens » même si par la suite son comportement a montré qu'il hésitait (Gal 2, 11-14). En racontant la conversion de Corneille, Luc veut montrer à ceux qui se prévalent de l'autorité de Pierre contre celle de Paul, que Pierre était en réalité d'accord avec Paul.
Cet épisode central est déterminant. C'est grâce à cette vision et ce courage spirituel de Pierre d'accepter d'aller à la rencontre de Corneille et d'entrer dans sa maison, alors même que cela lui était interdit en tant que juif, que l'Évangile a pu se répandre et ne pas rester une école juive de plus. Bien sûr qu'il fallait aussi toute la force et la détermination de Paul, bien sûr que les circonstances historiques objectives ont été décisives également. Il n’empêche que nous avons ici la première pierre de l'universalité de l'Église.
Si aujourd'hui, l'Évangile unit en une même foi, des personnes d'origines si diverses, venues d'Asie ou d'Afrique, d'Amérique ou d'Europe, de cultures occidentales ou orientales, du Septentrion ou du Midi pour ne pas dire du Nord et du Sud, comme aujourd'hui l'ont manifesté nos lecteurs : Chantal venue du Cameroun et William venu de Chine.
Autant de langues diverses et de cultures qui se manifestent par l'unité au sein de la communauté, par le fait que chacun et chacune d'entre nous est l'égal de tous, indépendamment de notre histoire personnelle ou de notre culture parce que nous sommes tous également au bénéfice de la même grâce et du même amour de Dieu. Sans jamais vouloir ni pouvoir gommer les particularités et les richesses de nos cultures, c'est notre foi en un même Seigneur qui nous pousse à l'action en son nom et pour sa seule gloire. Celle qui nous unit et fait de nous des frères et des sœurs adoptés en Christ, sans que nous y soyons pour grand chose.
Dans la maison de Corneille, quand les mots de Pierre ont résonné, l'Esprit s'est répandu sur tous ceux qui étaient là. Ils ont reçu, bien au-delà de leur compréhension intellectuelle, une conviction qui s'est faite jour et s'est imposée à eux comme une évidence et une tranquille assurance : cette confiance en Dieu tel qu'il nous est révélé par Jésus le Christ.
Et comme eux nous avons des langues maternelles qui peuvent être étrangères les unes aux autres : chinois, bambara, anglais, alsacien, allemand, wolof, une des 285 (!) langues encore parlées au Cameroun ou même français. En chacune de ces langues, nous ressentons les choses différemment parce qu'elles répondent chacune à une représentation du monde différente. La langue, c'est notre chair, c'est notre corps, c'est elle que nous habitons autant qu'elle nous habite. Alors soyons comme les gens de la maison de Corneille, exaltons le Seigneur dans toute la richesse et la diversité de nos langues et de nos cultures mais surtout du plus profond de notre cœur.
Roland Kauffmann







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