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Une éthique pour le temps présent

  • Roland Kauffmann
  • il y a 6 jours
  • 8 min de lecture

Dernière mise à jour : il y a 6 jours

Guebwiller 23 novembre 2025

 

Lampe à huile antique (source Wikipédia)
Lampe à huile antique (source Wikipédia)


Qui sont les « folles » et qui sont les « sages » ?

 

À la fin de son évangile, juste avant de relater l'arrestation et la mort de Jésus, Matthieu insère plusieurs propos de Jésus concernant la fin des temps, ces jours qui seront les derniers et marqueront la fin du monde tel que nous le connaissons. Ces discours chez Matthieu ont un point commun, ils séparent les justes des injustes, les bons des méchants, les élus des réprouvés. Le plus célèbre d'entre ces discours, c'est bien sûr celui qui sépare les brebis d'avec les boucs dans ce même chapitre 25, d'un côté ceux qui ont visité les malades, libéré les opprimés, nourri les affamés et de l'autre ceux qui n'ont justement pas fait cela aux plus petits d'entre les frères de Jésus, c'est-à-dire ne l'ont pas fait pour lui.

 

Dans ces discours, une chose est frappante : la séparation ne se fait pas sur la foi mais sur les actes. Ainsi les brebis, ceux qui ont vêtu le Christ sans savoir qu'ils le faisaient en couvrant les indigents, n'avaient pas conscience de ce qu'ils faisaient. Ils faisaient le bien tout simplement, sans rien attendre en retour, sans chercher à plaire à qui que ce soit sinon  à suivre leur conscience. De même les boucs, ceux qui ont méprisé le Christ en négligeant les malades et les étrangers, n'avaient pas conscience de ce qu'ils faisaient, sinon, nul doute que pour plaire à Jésus ils auraient ouvert leurs portes et leurs cœurs aux victimes de la vie.

 

Mais alors leur générosité n'aurait été qu'intéressée. Ils n'auraient rien fait de bon mais seulement attendu une récompense. Et c'est cela que Jésus refuse dans ces discours sur la fin des temps : l'action ou l'inaction par négligence ou par intérêt. Il ne s'agit en aucune manière, jamais, de faire le bien pour obtenir quelque chose en retour et surtout pas sur obtenir la récompense suprême pour les chrétiens, le salut de nos âmes en vue de la félicité éternelle. Cette clé de lecture des discours sur la fin des temps est essentielle pour comprendre la différence fondamentale entre la foi et les œuvres, base même de notre compréhension protestante de la foi chrétienne.

 

En effet, à première vue on pourrait penser que les discours privilégient les actes plutôt que la foi. C'est le cas avec les brebis et les boucs, ceux qui ont fait le bien sont accueillis dans le royaume, ceux qui ont fait le mal ou négligé de faire le bien sont rejetés. Et il en est de même avec notre parabole d'aujourd'hui, cette histoire de vierges folles et sages. Les unes ont tout prévu, les autres ont été négligentes. Les unes se sont préparées à toutes les éventualités, les autres se retrouvent dépourvues et restent finalement à la porte.

 

C'est d'ailleurs un moment particulièrement cruel que d'entendre l'époux finalement leur fermer la porte au nez lorsqu'elles se présentent après être allées acheter de l'huile pour rallumer leur lampe. N'est-il pas injuste finalement cet époux qui ferme la porte alors même que les jeunes filles étaient attendues ?

 

Évidemment que l'on peut comprendre la parabole comme une exhortation pour les premiers chrétiens à se préparer au retour du Christ. Et on aurait alors d'un côté ceux qui demeurent fermes dans la foi et seront récompensés lors du retour du Christ et de l'autre, ceux qui auront perdu patience parce qu'il tarde trop. Et notre jugement est facile, elles n'ont qu'à s'en prendre à elles-mêmes, ces vierges folles qui ne sont pas capables de se préparer, de faire tout ce qu'il faut pour accueillir l'époux.

 

Faire plutôt que croire ?

 

Encore du faire plutôt que du croire. Encore une théologie des œuvres plutôt que de la foi dans l'évangile de Matthieu. Le salut viendrait de ce que l'on fait, ici avoir prévu suffisamment d'huile, plutôt que de ce qu'on croit, que l'époux ne va pas tarder et que finalement on n'a pas besoin d'avoir trop d'huile puisqu'il vient.

 

On ne s'arrêtera pas aujourd'hui sur cette image d'un époux qui vient épouser dix jeunes filles. Elle ne devait certainement pas choquer les premiers lecteurs mais ce qui peut nous frapper aujourd'hui c'est que l'époux tarde tant à venir. Les vierges que l'on dit « folles » croyaient qu'il était là et qu'il ne restait plus qu'à se rendre à sa rencontre. Celles que l'on dit « sages » savaient-elles qu'il faudrait l'attendre, sans doute longtemps ? Puisque l'heure était arrivée, quel besoin d'avoir de l'huile plus que nécessaire ? Et pourquoi n'en ont elles rien dit aux « folles » ? et surtout maintenant que l'époux est là, pourquoi ne pas donner un peu de leur huile ? Elles n'en auront plus besoin ! Pourquoi si peu de générosité ? Et quel besoin a l'époux de ces lampes ? Ne pourrait-il pas les accueillir quand même ? Après tout, c'est lui qui est en retard et pas les vierges.

 

Vous voyez que je voudrais réhabiliter ces prétendues « folles » qui se retrouvent devant la porte et n'entreront pas dans la joie de leur maître. Évidemment que dans l'histoire de l'Église, cette parabole a servi à séparer les élus, les chrétiens qui sont les vierges « sages » et les païens qui sont les vierges « folles ». Les « folles » seraient une image de tous ces hommes et ces femmes d'aujourd'hui qui dédaignent le Christ et se détournent de la foi, par indifférence plutôt que par véritable conviction. Les « vierges » seraient une image des chrétiens qui comme nous s'attendent à la présence du Christ dans leur vie, qui sont dans cette attente et s'y préparent fidèlement en tenant leurs lampes allumées comme nous y invite le cantique si connu et si apprécié que nous avons chanté tout à l'heure (601, Trouver dans ma vie ta présence, tenir une lampe allumée) qui est d'ailleurs certainement inspiré de notre parabole.

 

Une polémique au sein de l'Église

 

Mais est-ce vraiment si simple ? D'un côté les fidèles, les croyants qui seront sauvés et de l’autre les infidèles qui seront perdus parce qu'imprévoyants ? Si je vous pose la question, vous pensez bien que je crois que ce n'est pas aussi simple que cela. Je me refuse en effet à croire un instant que Dieu serait comme cet époux qui rejetterait celles qui l'attendaient comme les autres et ont simplement été imprévoyantes.

 

Parce que le danger de notre parabole vient de ce qu'il s'agit d'un seul et même groupe : les dix vierges parées pour l'époux, exactement comme dans le récit de l'Apocalypse de Jean où Jérusalem est « parée pour son époux ». Matthieu ne sépare pas les chrétiens d'avec les païens, ceux-là dans son esprit n'attendent pas l'époux. Il sépare à l'intérieur de l'Église naissante entre ceux qui agissent en attendant l'époux et ceux qui vivent déjà comme si l'époux était là. Matthieu a une intention polémique. Il voit l'Église de son temps se séparer entre les chrétiens d'origine juive et ceux qui sont d'origine non-juive. Entre ceux qui sont devenus chrétiens parce qu'ils ont reconnu en Jésus le Messie annoncé par les prophètes et ceux qui ont été séduit par le message, par la promesse d'un salut réalisé et offert à tous. Et pire encore à ses yeux, il voit certains de ces « judéo-chrétiens », juifs convertis, oublier leur judéité pour accomplir les mêmes rites que ceux qui sont devenus chrétiens en introduisant dans leur pratique chrétienne des idées venues de la philosophie grecque. Ils inventent ce qui deviendra le christianisme.

 

Matthieu reproche à certains chrétiens, à certains de ses contemporains, de s'être assoupis et d'avoir oublié ce qui faisait le cœur de la foi d'Israël.

 

L'huile dont il est ici question n'est certainement pas celle de l'Esprit Saint mais celle dont est couvert le fidèle qui se rend au temple de Jérusalem. Souvenez-vous du psaume 23 « Tu oins d'huile ma tête ». Ce passage de l'évangile de Matthieu est terrible parce qu'il sépare à l'intérieur de l'Église entre ceux qui restent fidèles à la Loi et aux prophètes et ceux qui s'en affranchissent à ses yeux. Matthieu écrit pour les premiers, pour les encourager à rester fidèles parce qu'il voit bien, au moment où il rédige son évangile, que Jésus tarde à venir et que bientôt ceux que l'on appelle les « pagano-chrétiens » seront plus nombreux que les « judéo-chrétiens ». Il voit bien que dans les Églises fondées par Paul, le repas du Seigneur n'est plus un véritable repas, qui annonce le repas messianique, qui est une anticipation du temps de la fin tel qu'annoncé par Ésaïe. Matthieu voit bien que le repas célébré dans les Églises de Paul n'est plus un vrai repas eschatologique où « le loup et l'agneau auront un même pâturage » mais une incorporation un peu magique au corps du Christ.

 

Retrouver l'utopie du Royaume

 

Matthieu écrit pour ces chrétiens qui n'en peuvent plus d'attendre et voient les autres chrétiens inventer une nouvelle manière de vivre dans le monde et avec le monde. Il prend clairement parti pour les premiers contre les seconds, pour les « sages » contre les « folles ». Il nous faut l'entendre tout en étant conscient du caractère polémique qui est le sien. Et nous qui, évidemment, pensons être du côté des « sages », parce que nous pensons toujours être du bon côté, il nous faut l'écouter et nous demander quelle place nous laissons dans notre foi et dans notre pratique à la parole des prophètes ? Au royaume de Dieu tel que Ésaïe nous le présente. Que faisons-nous pour qu'il n'y ait « plus ni cri ni douleurs » et pour qu'il ne se fasse plus « ni tort ni dommage sur ma montagne sainte » ?

 

N'avons-nous pas tendance à considérer cette annonce prophétique comme une utopie avec le sens péjoratif attaché à ce mot ? Et pourtant, n'est-ce pas là l'huile dont nous pouvons remplir nos lampes ? Contrairement aux « folles » qui se contentent d'attendre l'arrivée de l'époux sans agir pour le bien du monde, les « sages » que nous sommes bâtissent, habitent, plantent et mangent les fruits de leur vigne parce que peu importe le temps qui reste, ce qu'il faut c'est aujourd'hui vivre avec l'époux déjà là. L'exhortation de Matthieu qui vise à encourager ceux qui en son temps croyaient que puisqu'il tardait à venir, l'attente était vaine et inutile et qu'il valait mieux renoncer à la foi chrétienne redevient pour nous une éthique pour le temps présent.

 

Cette utopie du Royaume de Dieu qui n'est pas une fable ni une légende mais au contraire ce qui doit être et doit advenir est comme un horizon pour nous aujourd'hui. Bien sûr qu'il ne sera jamais atteint parce qu'il recule toujours à mesure où nous avançons vers lui mais un horizon nous attire et nous inspire, chacun là où nous sommes à y semer ces graines de Royaume.

 

Enfin, puisque nous sommes (évidemment) les « sages », n'oublions pas les « folles ». Plus exactement, n'oublions pas ceux et celles qui parmi nous, à nos côtés, parce qu'ils sont écrasés par les soucis ou les préoccupations de l'heure, parce que la maladie, la peine ou la perte d'un être cher ne peuvent allumer leur lampe. Pour une fois, je vous dirais de ne pas être comme ces « sages » de l'évangile, de ne pas fermer notre cœur à ceux qui ne peuvent aujourd'hui entrer simplement dans la joie parce que les circonstances de la vie les oppriment, les étouffent ou les empêchent.

 

À l'inverse des « sages » de l'évangile, n'hésitons pas à partager l'huile que nous avons parce qu'à l'inverse des « sages » du temps de Matthieu et contrairement à lui, nous savons que la réserve d'huile ne faiblit pas. Parce que nos lampes ne sont pas allumées grâce à nos ressources, à nos qualités ou à nos mérites mais qu'elles brillent grâce à l'Esprit que notre Seigneur nous donne.

 

Esprit de générosité, esprit de volonté, esprit de courage et de bonté, viens, Esprit de Dieu et fais nous entrer avec le Christ dans le royaume !



Roland Kauffmann

 

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