Serviteur et ministre de l'Evangile
- Roland Kauffmann
- il y a 15 heures
- 8 min de lecture
Marthe et Marie, figures du disciple de Jésus[1].
Guebwiller 19 avril 2026 suite à la session de Bible en mains consacrée à Élisabeth Parmentier du 16 avril 2026.

« Marthe, Marthe, tu t’agites et tu cours pour beaucoup de choses. Marie a choisi la bonne part qui ne lui sera pas enlevée ». Ces paroles de Jésus ne sont-elles pas injustes ? N’est-il pas normal que, quand on reçoit un hôte de marque tel que Jésus, toute la maisonnée s’affaire pour le recevoir dignement, multiplier les petits plats dans les grands et inviter tout le voisinage pour entendre le maître ? Et dans cette lourde tâche, Marthe est bien préoccupée, elle s’agite dans tous les sens et se démène pour que tout soit en ordre. Quelle affaire.
Et pendant ce temps-là, sa sœur, Marie reste tranquillement aux pieds de Jésus pour l’écouter. C’est l’usage en ce temps-là, quand on reçoit un hôte important, que de lui offrir une place d’honneur et de s’asseoir soi-même sur une plus petite chaise, comme nous le faisons encore parfois, on laisse le meilleur fauteuil à la personnalité que l’on reçoit. Marie n’est certainement pas littéralement aux pieds de Jésus, elle est simplement dans cette attitude d’écoute et de respect qui convient lorsqu’on reçoit un personnage important.
Ce que voyant pourtant, Marthe, celle que l’on peut supposer être la grande sœur, s’étonne de ce que Jésus accepte que Marie la laisse, elle Marthe, s’occuper de tout. Ne serait-il pas normal qu’elle fasse sa part du travail de la maison pour que, certainement, les voisins puissent être accueillis plus rapidement et qu’éventuellement, elle aussi, Marthe puisse saisir quelques paroles ? Et la réponse de Jésus a de quoi nous surprendre comme nous l’avons vu en étude biblique jeudi dernier.
Une théologienne engagée
Nous avons travaillé à partir de l’œuvre de la théologienne alsacienne Élisabeth Parmentier dont le travail suit quatre grands axes cohérents. Le premier, c’est l’axe du travail œcuménique, le second c’est la théologie féministe, le troisième, le travail sur les textes bibliques et enfin le quatrième, qui est essentiel, c’est l’axe de la formation. Élisabeth Parmentier est en effet doyenne de la faculté de théologie de Genève et est professeure de longue date et à ce titre, soucieuse de la formation des pasteurs et autres théologiens lesquels à leur tour participent à la formation du peuple de Dieu qu’est l’Église dans une perspective œcuménique.
C’est en travaillant sur les dialogues œcuméniques qu’elle a découvert les grandes variations dans le statut des femmes dans les différentes Églises chrétiennes, du catholicisme romain aux Églises protestantes radicales. Il ne s’agit pas pour elle seulement du rôle des femmes, savoir si elles peuvent ou non être prêtres, pasteurs ou diacres, c’est plus largement de comprendre quel est le statut de la femme en général dans les différentes confessions. Et le point de bascule, c’est lorsque la femme est réduite à son corps, à ce que la biologie en fait et que l’on en déduit logiquement un rapport d’infériorité. Parce que l’homme est plus fort, il serait légitime qu’il domine les femmes qui sont plus faibles.
Cette ligne de crête qui détermine l’attitude générale envers les femmes est encore renforcée par certaines lectures bibliques qui tirent justement de la Bible la légitimation de ces différences sociales. À l’infériorité naturelle s’ajoute l’infériorité spirituelle symbolisée justement par la faute de la première d’entre elles. Tout le monde sait bien que c’est à cause de Ève que le désordre est entré dans le monde. Ces justifications bibliques servent la cause de théologies ou plutôt ce sont ces théologies que, pour faire vite, on dira « patriarcales », qui trouvent dans la Bible les explications et les justifications de leurs idées. D’où la nécessité d’une part de mieux connaître les théologies dites « féministes », c’est à dire qui relisent les textes du point de vue des rapports entre masculin et féminin et d’aller aux textes justement d’autre part. Les troisième et deuxième axe de travail d’Élisabeth Parmentier, le tout dans la perspective œcuménique qui est son point de départ.
Avec bien d’autres théologiennes mais aussi des théologiens masculins, Élisabeth Parmentier contribue de manière très intelligente à faire évoluer à la fois nos compréhensions théologiques mais aussi nos pratiques en Églises. Bien sûr, c’est toujours trop lent mais il faut reconnaître qu’aujourd’hui, en tout cas dans nos Églises d’Alsace et de Lorraine, il n’y a plus de distinction entre les femmes et les hommes, à la fois dans nos structures, il y a bien longtemps que nos Églises peuvent être dirigées par des femmes, que dans nos paroisses où hommes et femmes sont sur un pied d’égalité absolue[2]. On peut s’en réjouir même s’il a fallu presque cinq siècles après la Réforme pour y parvenir.
Des figures féminines exemplaires
Dans cette relecture des textes bibliques, l’épisode que nous avons lu, le récit de Marthe et Marie accueillant Jésus joue un rôle déterminant comme aussi le récit de Débora juge en Israël, ou encore les figures d’Esther ou de Ruth, sans oublier Rahab, Marie-Madeleine et tant d’autres femmes que la Bible nous présente. Sans oublier aussi la longue liste d’amis et de collaborateurs que nous livre l’apôtre Paul à la fin de sa lettre aux Romains.
Au-delà de ces noms si étranges à nos oreilles que sont Phœbé, Prisca, Junia, Tryphène et Tryphose, Perside, Julie, Marie ou encore « Nérée et sa sœur ainsi qu’Olympe », autant de femmes que Paul, pourtant réputé si misogyne, remercie pour l’aide apportée à son ministère ou pour la part qu’elles prennent dans la vie des premières communautés. Contrairement à l’idée que nous en avons parfois, les femmes jouent un rôle central dans les premières Églises. Ce sont elles qui accueillent dans leurs maisons, ce sont elles qui prennent des risques, ce sont elles qui ont même des fonctions d’autorité en tant que diacre voire même « ministre » comme devait sans doute l’être Phœbé, pasteure[3] de l’Église de Cenchrées.
Le point de bascule se trouve justement dans ce récit de l’évangile de Luc qui nous raconte cet épisode où Marthe, qui est « dans le service » (diakonia) et Marie qui est dans l’écoute de la parole (logos) sont les deux faces du serviteur, c’est-à-dire du disciple tel que l’entend Jésus.
Il n’y a pas d’un côté Marthe qui ferait quelque chose d’inutile, qui serait peu de choses et Marie de l’autre qui ferait la meilleure chose. Au contraire, Marthe dirige, organise, commande sa maison, elle fait « beaucoup de choses » tandis que Marie n’en fait qu’une. Et si Jésus répond à Marthe « Marie a choisi la bonne part » c’est bien pour inviter Marthe à venir à ses côtés. C’est-à-dire à s’asseoir auprès de sa sœur et à se mettre, elle aussi, à l’écoute de la parole de Dieu.
C’est tout le génie de l’évangile que de nous dire tant de choses en si peu de mots. Car évidemment qu’une fois que Marthe sera assise avec Marie à écouter Jésus, la maison ne s’arrêtera pas. Le service et l’écoute de la parole ne se contredisent pas, ils ne s’oppose pas. Au contraire, ils se nourrissent l’un l’autre. À partir de ce moment-là, Luc va désigner les disciples en utilisant le terme de « serviteur », ils auront à être serviteurs les uns des autres et le plus grand parmi eux sera celui qui sera le serviteur de tous. Marthe est en fait le modèle du disciple tel que l’entend Jésus. Elle agit, elle organise, elle est active dans le monde et en tant que serviteur, elle est l’image même de Jésus, qui lui-même est « au milieu de [nous] comme celui qui sert » (Luc 22,27).
Mais, et c’est la pointe de notre texte, tout cela n’a de sens qu’en étant fondé sur l’écoute de la Parole. Marthe doit changer, elle doit continuer à servir bien sûr mais son service ne doit plus être guidé par autre chose que par l’écoute de la parole car les disciples de Jésus, sont ceux et celles « qui écoutent la parole de Dieu et qui la mettent en pratique » (Luc 8,21 ; 11,28). C’est en fait une inversion des priorités.
Un changement existentiel
Élisabeth Parmentier montre comment « Jésus exhorte Marthe à ne pas se perdre dans des tracas secondaires et à se centrer sur l’écoute calme de la parole de Dieu tout comme il autorise Marie à y rester. Marthe et Marie : les deux sont solidaires (…) en tant que disciples. Finalement l’attitude de Jésus dépasse les normes sociales tant pour Marthe que pour Marie »[4].
En effet, le plus surprenant dans notre récit, c’est déjà que Jésus soit entré, seul, dans une maison où il n’y a pas d’homme ou en tout cas, un homme, Lazare, le frère de Marthe et Marie qui n’est pas là et ne dirige pas la maison. Ce qui est encore plus surprenant, c’est que Marie soit autorisée à écouter Jésus. Luc ne nous parle de personne d’autre qu’elle. Normalement ce sont des docteurs, des scribes ou des pharisiens, voire les disciples qui écoutent Jésus. Ici c’est une jeune femme qui est reconnue, encouragée dans sa capacité à entendre la parole.
Et dans les mots de Marthe, il faut entendre aussi cet étonnement là. Pas seulement l’injustice que Marthe reste seule. C’est l’étonnement de Marthe que Jésus accepte de parler à une femme, qui plus est sa sœur. Et ce qu’elle demande, ce n’est pas tant que Marie vienne la rejoindre mais de savoir si elle aussi peut se mettre aux pieds de Jésus pour l’écouter.
Cette place accordée aux femmes, cette importance que leur donne Jésus lui-même est l’un des aspects révolutionnaires de l’Évangile. Et nous pouvons être reconnaissants aux théologiennes féministes comme Élisabeth Parmentier de nous en montrer l’évidence. Et surtout d’élargir l’horizon. Car c’est nous tous, que nous soyons hommes ou femmes, plutôt enclins à l’action ou à la réflexion, plutôt tournés vers l’éthique ou vers la prière, qui sommes alors concernés.
Le récit de Marthe et Marie pose les priorités. Nous ne devons pas agir pour agir, nous perdre dans de multiples préoccupations pratiques ou logistiques, ces choses sont nécessaires mais relatives. Elles n’ont de sens que si elles sont fondées dans une écoute attentive, intelligente et active de la parole. Autrement dit si nous faisons l’effort de l’entendre autrement que nous y poussent nos habitudes confortables, nos biais intellectuels ou culturels. Il ne suffit pas d’entendre, encore faut-il comprendre une parole qui se donne à nous dans l’épaisseur de nos traditions. D’où l’importance vitale de cultiver notre réflexion pour entendre ce que d’autres ont à nous dire de leur point de vue spécifique.
Ce qui s’est passé ce jour-là, dans cette maison de ce village de Béthanie, dépasse largement le cadre de ces deux femmes et nous concerne tous aujourd'hui encore. Tous nos efforts, toutes nos décisions et nos actions, aussi bonnes soient-elles dans leurs intentions, n’ont de valeur et de sens que dans la mesure où elles trouvent leur inspiration dans la parole, dans le message de l’Évangile pour nous et pour notre monde.
Ceux qui comme Marthe, sont « dans le service » sont appelés à être aussi comme Marie « à l’écoute de la parole » afin de savoir pourquoi ils agissent et œuvrent au nom du Christ. Quant à ceux qui « écoutent la parole » comme Marie, ils ne doivent jamais oublier que la parole n’a de sens que si elle est mise en pratique et donc c’est que nous soyons chacun diakonos, serviteur et ministre de l’Évangile.
Roland Kauffmann
[1] « Marthes débordées et Maries silencieuses ? Le service libéré de l’enfermement entre dévouement et dévotion », Élisabeth Parmentier et Sabine Schober dans Une bible des femmes, Élisabeth Parmentier, Pierrette Daviau et Lauriane Savoy (dir.), Labor et Fides, Genève, 2018, pp.75-93.
[2] Toujours se rappeler que la première femme pasteure de plein droit dans une Église francophone, Berthe Bertsch, a été ordonnée le 23 mars 1930 au temple Saint-Étienne à Mulhouse. Et la première présidente d’une Église en France est Thérèse Klipfel, présidente du Conseil synodal de l’Église réformée d’Alsace et de Lorraine de 1982 à 1988.
[3] « Je vous recommande Phœbé, notre sœur, qui est diakonos de l’Église de Cenchrées » Romains 16, 1. Le terme diakonos revient 20 fois dans les lettres pauliniennes, dont seulement 3 fois pour désigner la fonction de diacre au sens propre (Phil. 1,1 ; 1 Tim. 3 ,8 et 12). une fois pour désigner un « magistrat » (Rom 13,4). Quinze fois pour désigner un « serviteur-ministre de l’Évangile » ou même le Christ en tant que « serviteur ». Il n’y a donc aucune raison de désigner Phœbé comme « diaconesse » ni même comme « diacre », elle est diakonos comme l’est Paul lui-même. Élisabeth Parmentier ne va cependant jusqu’à ce point qui m’est ici personnel.
[4] « Marthes débordées et Maries silencieuses ? », p.90
















Commentaires