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Avec lui, en lui et par lui

  • Roland Kauffmann
  • il y a 17 minutes
  • 8 min de lecture

Dimanche de Pâques Guebwiller 5 avril 2026


Portrait du Christ attribué à Léonard de Vinci - source Regards Protestants
Portrait du Christ attribué à Léonard de Vinci - source Regards Protestants


Être relevé d'entre les morts

 

"Mais maintenant, le Christ a été relevé d'entre les morts", une parole bien plus révolutionnaire qu'il n'y paraît au premier abord tant nous sommes habitués à juste titre sans doute à considérer que la résurrection de Jésus est le centre du message de l'Évangile. Et l'apôtre Paul consacre justement un long développement à ce sujet dans sa première lettre à l'Église de Corinthe. C'est dans tout le nouveau testament, la plus longue argumentation destinée à expliquer la réalité de la résurrection aux lecteurs. Même les évangiles n'éprouvent pas ce besoin d'explication et d'argumentation. Les évangiles ne cherchent pas à prouver la résurrection, ils se contentent de raconter l'événement.

 

Paul aussi, à d'autres endroits, notamment dans sa seconde lettre que nous avons lu vendredi dernier pour Vendredi saint, se contente d'affirmer le relèvement de Jésus d'entre les morts comme le gage de notre propre relèvement d'entre les morts. Par exemple, dans sa lettre aux Thessaloniciens, il les rassure en leur disant que nous ne mourrons pas tous, certains d'entre nous seront encore vivants quand le Christ reviendra (1 Thess. 4, 13-18).

 

Le ton change radicalement dans ce chapitre 15 de la lettre aux Corinthiens. Vous savez que cette Église pose de nombreux soucis à Paul qui est pourtant son fondateur. Les chrétiens de Corinthe font un peu n'importe quoi, il leur arrive de s'enivrer au moment de la sainte cène. Pire encore, ils établissent des hiérarchies entre eux, accordant la priorité aux plus riches qui mangent tout alors que les plus humbles n'ont plus rien. Ils multiplient les dons de l'Esprit, parlent en des langues diverses que nul ne comprend, prient à tort et à travers sans respecter aucun ordre liturgique et encore pire des femmes prophétisent parmi eux et parlent même avant leurs maris. Comment voulez-vous faire confiance à une Église pareille ?



Une polémique doctrinale  

 

En fait, par bien des aspects, l'Église de Corinthe est celle qui a été le plus loin dans la nouvelle interprétation de la loi et de la grâce telle que proposée par Paul. Ils ont tiré les conséquences de son message: puisqu'il n'y a plus ni homme ni femme mais une égalité parfaite en Christ, pourquoi les femmes ne pourraient-elles pas prêcher, prophétiser et prier aussi bien sinon mieux que les hommes ? De ce côté-là, l'Église de Corinthe préfigure nos Églises protestantes contemporaines.

 

De même, puisque le baptême est une nouvelle vie dans l'Esprit, n'est-il pas normal que l'Esprit souffle où, quand et comme il veut ? et que donc ses manifestations, parler en langues, prophétisme et transes extatiques se multiplient ? N'est-ce pas le signe de la bénédiction de Dieu ? On croirait que l'Église de Corinthe annonce les actuelles Églises charismatiques et pentecôtistes.

 

Et pareillement, puisqu'il faut installer l'Église dans la société, il est essentiel de respecter les hiérarchies sociales et de participer aux cultes civiques. C'est pourquoi ils ne rechignent pas à manger les viandes sacrifiées aux idoles païennes parce qu'il faut bien vivre avec son temps. On croirait voir là une Église complètement sécularisée. Et puisqu'il faut vivre avec son temps, ne faut-il pas adapter le message de l'Évangile aux conceptions les plus modernes qui font la mode et la conversation intellectuelle de l'époque ? Ne faut-il pas adapter l'Église à la société dans laquelle elle se trouve ? On croirait entendre ceux qui aujourd'hui voudraient que notre Église s'adapte au monde plutôt qu'elle ne soit une force pour le changer.

 

L'Église de Corinthe est donc une Église polémique. S'y ajoutent des querelles, nombreuses et variées, sur la morale et le mode de vie des pasteurs et des responsables de l'Église, sans oublier, pour que le tableau soit complet des rumeurs sur l'administration et les finances, on croirait voir certaines Églises contemporaines que nous ne nommerons pas, par charité chrétienne. Paul est donc tout au long de sa lettre obligé de défendre son ministère et son message. Parce que, bien évidemment, son autorité est contestée et les concurrences théologiques se font vives.

 

Paul répond point par point, il bataille, il argumente, il s'insurge et se défend. Il confronte les avis et vise à une seule chose : remettre de l'ordre dans cette Église de Corinthe dans tous les domaines. Il a fort à faire et, il arrive que dans son argumentation il déborde, invective et s'embrouille dans ses logiques, comme cela arrive parfois quand on est fâché et que les mots dépassent la pensée.



Une idée grecque

 

C'est particulièrement vrai à propos de ce point central de la foi qu'est la résurrection. Certains parmi les chrétiens de Corinthe sont d'origine juive, ils croient en la résurrection aux derniers jours, celle qui arrivera lorsque le Messie, c'est-à-dire le Christ, reviendra. Une foi qui est partagée par Jésus et par Paul, qui sont sur ce plan, des juifs tout à fait orthodoxes. Dans le judaïsme de l'époque, il y a en effet consensus, à part la secte des Sadducéens, tout le monde croit, les disciples de Jésus comme les autres, en la résurrection au moment de l'instauration du Royaume de Dieu qui ne manquera pas d'advenir. La seule discussion au sein du judaïsme majoritaire est de savoir si la résurrection sera générale ou réservée aux juifs. Les avis divergent sur ce point.

 

Mais d'autres chrétiens de Corinthe sont d'origine païenne, ou plus exactement hellénistique Et ceux-là croient que l'âme est enfermée dans le corps et qu'au moment de la mort, elle en est séparée pour ensuite continuer sa route et rejoindre le séjour des morts dans l'attente d'une vie nouvelle. Voilà ce que croient les Grecs depuis des siècles et que le philosophe Platon formalise dans La République[1]. Les chrétiens de Corinthe d'origine grecque ne croient pas en la résurrection des corps, c'est quelque chose qu'ils ont en horreur, qu'ils ne comprennent pas et refusent absolument et c'est une source de conflit dans l'Église avec ceux qui sont d'origine juive. Les Grecs croient en l'immortalité de l'âme seulement quand les juifs croient qu'il ne peut y avoir de séparation entre le souffle de vie et le corps.

 

Paul prend position dans le débat qui oppose les chrétiens de Corinthe et il le fait avec vigueur mais d'une manière si surprenante que ces mots ont été comme mélangés, au point qu'on ne sait plus bien aujourd'hui ce qu'il faut en penser. En effet, Paul, contrairement à ce que nous pouvons en penser à la lecture du texte parle "d'être relevé d'entre les morts". Il réserve le terme de "résurrection" (anastasis - ἀνάστασις) à l’événement qui se déroulera après l'avènement du Christ et quant à l'événement de Pâques, il emploie le terme de "relèvement" (egēgertai - ἐγήγερται  du verbe egeiro-ἐγείρω), ce qui est exactement le même terme que Jésus a dit à ses disciples au jardin de Gethsémané: "Levez-vous" (Mt 26,46).

 

Comme on se relève du sommeil, les morts se relèveront au dernier jour lorsque le Royaume de Dieu sera établi dans le monde: voilà ce que dit Paul aux Corinthiens et il va plus loin, il raconte comment cela se fera, dans quel ordre, d'abord le Christ, c'est déjà fait, il est le premier, les prémices comme le premier fruit sur l'arbre, ensuite viendront ceux qui lui appartiennent. Et Paul ne va pas plus loin dans la controverse, il ne parle pas de la résurrection générale de toute l'humanité. Il n'y inclut ici que les chrétiens, ceux qui appartiennent au Christ au moment de son avènement, qu'ils soient vivants ou morts à cet instant.



Vivre selon Adam ou vivre selon le Christ ? Selon la nature humaine ou selon l'Esprit ?

 

N'en déplaise à nos penseurs contemporains, Paul n'imagine pas un seul instant l'immortalité de l'âme qui serait distincte du corps. Il s'oppose frontalement à la pensée grecque, païenne, qui est en train de contaminer l'Église de Corinthe. Il ne peut envisager qu'une vie éternelle où le souffle de vie se réveille en même temps que le corps se relève de la mort comme on se relève du sommeil. Parce que Paul est juif, il ne rejette pas le corps qui sera transformé. Il expliquera un peu plus loin dans le même chapitre comment ces choses se dérouleront et comment nous serons changés en êtres spirituels et incorruptibles (15, 51-53).

 

C'est un peu le problème d'un sermon sur une partie seulement d'un discours. Il faudrait reprendre l'intégralité de l'argumentation de Paul aux Corinthiens. C'est la même chose d'ailleurs tous les dimanches où il faut prêcher sur une partie seulement du récit biblique et du message de l'Évangile.

 

Retenons simplement en ce dimanche de Pâques que les querelles des Corinthiens ne sont pas les nôtres. Pour autant elles nous concernent parce que dans l'esprit du monde d'aujourd'hui, cette idée d'une immortalité de l'âme séparée de son corps passe pour une idée chrétienne alors qu'elle est justement le fruit du mélange entre la pensée chrétienne et la pensée grecque, ce que l'on appelle l’hellénisation du christianisme qui deviendra la norme quand les chrétiens d'origine gréco-latine seront devenus majoritaires.

 

Jésus a été relevé d'entre les morts, c'est-à-dire qu'il vit ici et maintenant parmi nous. Parmi celles et ceux qui se reconnaissent dans son message et cherchent à vivre en conformité avec l'image qu'il nous a donné. De même que tous les hommes - et toutes les femmes -  vivent selon avec la nature humaine telle que nous l'avons tous et toutes reçu en Adam, le premier homme selon la tradition, les chrétiens que nous sommes voulons vivre dans l'Esprit du Christ. À la nature humaine que nous avons tous en partage, Paul oppose cet Esprit du Christ qui nous fait viser à être non plus dans la ressemblance d'Adam mais dans la ressemblance du Christ.

 

Voulons-nous vivre selon la nature humaine ? Selon la chair ? Ou voulons-nous vivre selon l'Esprit ? et non pas n'importe quel Esprit mais l'Esprit de Dieu tel qu'il se manifeste en Jésus ? Voilà le sujet de Paul quand il nous parle de relèvement d'entre les morts. Pour lui, comme pour nous aujourd'hui, la mort est derrière lui. Il se considère certes comme encore vivant selon Adam mais en réalité comme déjà mort puisque la nature humaine est par définition porteuse de mort.

 

De même que par un seul la mort est entrée dans le monde, de même c'est par un seul que la vie nous est donnée et de même que nous mourrons tous en Adam, c'est un fait et une évidence pour Paul ;  de même nous vivrons tous en Christ, et nous vivons déjà en lui. C'est pour Paul un fait et une évidence aussi certaine que le Christ a été relevé d'entre les morts et a vaincu la mort une fois pour toutes.

 

C'est pourquoi il peut affirmer que si "c'est dans cette vie seulement que nous espérons en Christ, nous sommes les plus malheureux des hommes". "Cette vie seulement" c'est la vie limitée, bornée par la mort telle que l'imaginent les Grecs et qui est la réalité de notre nature humaine, aujourd'hui comme hier.  alors qu'il pense à la vie éternelle telle qu'elle se manifeste dans l'Esprit du Christ. Paul a une visée eschatologique, il pense au Royaume qui vient bientôt, qui est déjà là en prémices et dont chacun et chacune d'entre nous qui croyons au Christ est aujourd'hui le fruit.

 

Jésus le Christ vit. il vit en nous et parmi nous comme nous vivons avec lui, en lui et par lui.



Roland Kauffmann



[1]    Platon,  République, X, 613e6-621d3

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