Vivre dans son Esprit
- Roland Kauffmann
- il y a 7 heures
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Guebwiller, Vendredi saint, 3 avril 2026

Mourir pour Dieu ou pour l'humanité ?
"C'est fini", "c'est terminé", "c'est foutu", pour le dire plus familièrement. Toutes les espérances portées par Jésus tout au long de ces trois années à parcourir la Palestine de long en large, et du nord au sud, tout cela n'aura servi à rien. Ces mots d'amour et de foi, ces grandes idées de Royaume de Dieu qui viendrait mettre à bas le pouvoir des prêtres et des Romains, libérer le peuple d'Israël de l'oppression et ouvrir l'avenir à la liberté, à la justice et à la solidarité, tout ce que promettait Jésus aux foules venues l'écouter au bord du lac ou sur la montagne, tout cela c'est foutu, terminé, plié, à oublier aussi rapidement qu'il était survenu.
Voilà peut-être ce que ce sont dit les disciples au pied de la croix. Ils n'étaient certes pas très nombreux, la plupart sont restés prudemment à l'écart de la foule. Cette même foule qui il y a quelques jours acclamait Jésus entrant à Jérusalem et qui vient de le huer sur le chemin de Golgotha. Le chemin de croix a été un supplice supplémentaire, non seulement à cause du poids de la croix mais à cause des invectives et des insultes du peuple de Jérusalem, toujours prompt à rejeter ce qu'il respectait jusque là.
C'est sans doute ce que se sont dit les responsables du temple et du Sanhédrin. Ceux-là même qui durant trois ans, docteurs de la loi, sacrificateurs, prêtres et pharisiens ont cherché à le piéger, ce jeune prophète qui prétendait en savoir plus long qu'eux tous réunis et se prenait pour le Fils de l'Homme. Ah, ils ont cherché comment faire pour le piéger, le prendre en défaut, à l'entraîner sur le terrain de la controverse religieuse pour retourner le peuple contre lui. Qu'ils ont eu peur de cet homme qui faisait des miracles, multipliait les pains et annonçait une nouvelle manière d'être heureux en servant Dieu et son prochain d'une même force, d'une même âme et d'une même pensée. Les voilà débarrassés de cet empêcheur de prier en rond. C'est fini, c'est terminé, c'est foutu !
C'est sans doute ce que s'est aussi dit Pilate qui a eu fort à faire pour se sortir du piège qui lui était tendu. Soit il graciait cet homme et se mettait à dos tous les prêtres et, qui sait ?, semait les germes de la révolte de ce peuple querelleur. Soit il le condamnait et il salissait sa conscience par la mise à mort d'un innocent. Il avait trouvé une bonne solution médiane, s'en remettre au jugement du peuple lui-même et il n'avait plus eu qu'à suivre ensuite la décision de la foule. Voilà, "fini", "affaire classée" et on peut passer à autre chose, aux grandes affaires de l'État et voir comment on peut tranquillement continuer à dépouiller le peuple pendant qu'il croit exercer sa juste colère contre ce blasphémateur.
Oui ! Pour les disciples, pour les prêtres et les autorités, tout est fini ! N'est-ce pas d'ailleurs ce que lui-même a dit dans son dernier souffle ? Certes les trois évangiles de Matthieu, de Marc et de Luc rapportent ses dernières paroles comme un grand cri, un appel au prophète Élie comme un dernier appel de désespoir. Seul Jean, celui qui était là au pied de la croix nous rapporte ce dernier mot, cette dernière parole dite dans le souffle de l'agonie, comme un dernier éclat, d'une lumière qui s'éteint. Dans le récit que Jean nous donne de la mort de Jésus, il n'y a pas de centurion qui déclare sa foi, il n'y a pas de tremblements de terre ni de tombeaux ouverts, ni de rideau du temple qui se déchire, simplement un homme qui meurt dans l'indignité la plus grande et qui rend son dernier souffle. Et lui qui a tenu les plus beaux discours que la terre d'Israël ait jamais porté, meurt en laissant un seul mot, le dernier, peut-être le plus beau : Τετέλεσται, Tetelestai, littéralement "c'est terminé".
Une dernière volonté
Certains parmi nous savent ce que c'est que d'être au chevet d'un mourant et d'entendre ses derniers mots. Ils sont comme des trésors que l'on garde et repasse dans son cœur tout au long des jours qui nous restent à vivre. Et il en est de même pour Jean: il a bien entendu "c'est fini" mais il n'a pas voulu entendre ce dernier mot comme une fin, une terminaison à la manière du coup de sifflet final d'un match de foot quand on a gagné ou qu'on a perdu.
Quand il a retrouvé les autres disciples, il leur a raconté ces derniers instants. Il leur a dit que Jésus lui avait confié sa mère, qu'il avait eu soif, qu'on lui avait donné du vin aigre pour étancher la sécheresse de sa bouche et qu'il avait dit "tout est accompli". Et pour lui, ces mots ne signifiaient plus la fin, la terminaison mais la réalisation, l'accomplissement de tout ce qui avait été annoncé par les prophètes depuis les temps les plus anciens. Depuis Ésaïe, depuis Moïse, depuis la création du monde car telle était la volonté, le plan, le projet de Dieu que d'en arriver là, à cette fin du monde ancien telle qu'elle se réalise sur la croix de son Fils. Jean n'a pas voulu entendre le dernier mot de Jésus comme une résignation, " tout est foutu ", mais comme une dernière volonté, " tout est accompli, c'est réussi " ! Et ça change tout ! C'est " tout est prêt " comme nous le disons à chacune de nos saintes cènes. " Tout est prêt ", certes mais pour quoi ?
" Les choses anciennes sont passées ", le monde tel que nous l'avons connu, est terminé, fini, oublié, il s'arrête à la croix. Voilà en tout cas la foi de Paul l'apôtre qui dit cela aux Corinthiens: " Si quelqu'un est en Christ, il est une nouvelle créature (…) voici toutes choses sont devenues nouvelles " (2 Cor. 5, 17). Et Paul en est profondément persuadé. C'est lui a qui repris le flambeau et tire toutes les conséquences du dernier mot de Jésus rapporté par Jean. Là où les autres ont entendu " c'est fini, c'est foutu ", Paul à la suite de Jean comprend " C'est fait ! C'est accompli, le projet est réalisé ".
Ce n'est plus une fin au sens d'une défaite, mais à l'inverse, c'est une réalisation, un achèvement, un accomplissement; plutôt qu'un échec, une victoire remportée par un athlète qui franchit la ligne d'arrivée.
Certes pour Paul comme pour Jean, la course est finie; le monde est passé, terminé avec ses règles, ses conventions et ses commandements. Plus rien ne peut être pareil dans cette nouvelle société qu'est l'Église. Parce que le monde ancien était gouverné par les ambitions et les intérêts, par l'appât du gain et par les rapports de force entre les diverses catégories, ce qu'il appelle les œuvres de la chair. Celles qui veulent que les hommes dominent les femmes, que les riches exploitent les pauvres, que les puissants écrasent les peuples et que les hommes libres profitent des esclaves. À la guerre de tous contre tous, aux hiérarchies sociales, politiques, économiques, culturelles et religieuses, il oppose l'extraordinaire de la réconciliation.
Une révolution dans l'histoire de l'humanité
Un mot, un concept, une idée profondément révolutionnaire en son temps comme au notre. Une nouvelle manière d'être et de vivre, de concevoir les rapports entre les hommes, entre l'humanité et son environnement, entre l'homme et Dieu. Non plus un rapport de servitude ou de domination mais un rapport de solidarité et d'accomplissement où le chemin le plus court de l'homme à l'homme, le chemin de la réalisation de soi, passe désormais par le Christ. Et ce chemin n'est pas une vague idée, au gré des modes et des circonstances, des arrangements avec la morale ou les pouvoirs c'est le chemin de la justice, la justice de Dieu dont Paul nous fait les ambassadeurs.
Ambassadeurs de la réconciliation de l'homme avec Dieu, c'est-à-dire porteurs de cette bonne nouvelle qu'il n'y a plus de condamnation et de fatalité de la misère, de la guerre, de l'exploitation et de la haine. Et tout cela à l'initiative exclusive de Dieu, sans que l'homme y soit pour rien, sans tenir compte de ses fautes et de ses bassesses, de ses renoncements et de ses hésitations.
Voilà pourquoi l'événement de la croix est le pivot de l'histoire humaine telle que nous pouvons la comprendre en tant que chrétien. Plus encore que la résurrection du dimanche de Pâques. Tout simplement parce qu'aucune religion jamais n'a affirmé avec autant de force cette idée de réconciliation, non pas du fait de l'humanité mais du fait de la volonté exclusive de Dieu sans que l'homme ne puisse prétendre y parvenir de sa seule volonté ou initiative. Dans aucun autre système religieux ou spirituel, la réconciliation n'est possible du seul fait de la volonté de Dieu telle qu'elle se manifeste dans la vie, l’œuvre, les paroles de Jésus qui trouvent leur accomplissement ultime dans le scandale absolu de la croix, bouleversant le monde et changeant radicalement la manière de comprendre la relation entre l'humanité et son Dieu.
Certes Paul s'adresse à des hommes et des femmes de son époque qui étaient convaincus que les fautes devaient se racheter par des sacrifices ou des libations. Les Juifs sacrifient pour être pardonnés, les Grecs font des sacrifices pour se concilier la bonne volonté des dieux. Et les chrétiens de Corinthe, venant de la religion hébraïque sont encore dans cette idée d'un rachat des fautes, alors que leurs frères d'origine grecque pensent que la mort de Jésus sert à rendre Dieu favorable.
Aux uns et aux autres, Paul dit le contraire. Il inverse radicalement la perspective : aux Grecs, il dit que Dieu a toujours voulu le bien, le salut, le bonheur de l'humanité, que Dieu a toujours été favorable à l'humanité; aux Hébreux il affirme que Dieu a offert le sacrifice ultime et qu'il n'est plus besoin de chercher à racheter ses fautes.
Ce sont d'abord ces conceptions anciennes de Dieu, venues du fond des âges de l'humanité et des cultures qui forment ce monde ancien qui est terminé avec la croix, ce monde de la chair. C'est le cri de Paul: " nous vous en supplions ", il parle de lui quand il s'adresse à ses lecteurs de Corinthe comme à nous aujourd'hui. Il leur dit " cessez de croire en un Dieu vengeur et querelleur, au Dieu de la colère, au Dieu qui aurait besoin d'un sacrifice, celui de son fils pour pardonner à l'humanité ".
Ce n'est pas Dieu qui avait besoin du sacrifice de Jésus mais l'humanité qui ne pouvait pas comprendre autrement qu'en allant au bout de ses propres logiques mortifères. La nouveauté de la mort du Christ sur la croix, c'est bien que contrairement aux idées anciennes, ce n'est pas un " sacrifice agréable à Dieu ". Tels étaient en effet les sacrifices dans les religions de Moïse ou les religions antiques, qu'ils devaient être " agréables ", c'est-à-dire conformes à la volonté de Dieu, en suivant les prescriptions rituelles et formelles pour être valables et efficaces.
Or, la mort de son Fils sur la croix ne peut être agréable à Dieu, au contraire, on aurait pu attendre de cette mort une colère dévastatrice. Un Dieu qui enverrait son Fils à la mort pour satisfaire son propre plaisir ou besoin, comme si Dieu avait des besoins, ne mériterait pas notre respect.
Mais il est parfois des causes pour lesquels il faut être prêt à mourir, que ce soit pour soi ou pour ses enfants. Aujourd'hui, des hommes et des femmes meurent chaque jour pour défendre leur liberté, la liberté de conscience ou la fraternité universelle; certains sont prêts à mourir pour sauver les baleines ou les éléphants; à faire le sacrifice de leur vie pour une cause qui les dépasse dans l'espérance que leurs enfants vivront dans un monde meilleur, plus juste et plus fraternels.
Nous comprenons et acceptons le fait que des hommes et des femmes sacrifient leur vie en Ukraine, en Amazonie, dans les prisons des dictatures. Nous acceptons le fait que des hommes et des femmes aient sacrifié leur vie contre les idéologies mortifères du vingtième siècle. Nous honorons ceux qui ont risqué leur vie et parfois souffert le martyre au nom de leur foi en Christ.
Jésus n'a pas donné sa vie pour satisfaire les exigences de Dieu mais il a donné sa vie, s'est offert lui-même en sacrifice, non pas en expiation de nos fautes passées mais en justification de notre vie à venir pour que nous devenions par lui, en lui et avec lui " justice de Dieu ", autrement dit porteurs de l'accomplissement de la volonté de Dieu dans la réconciliation définitivement réalisée de l'humanité avec son Dieu. C'est pour cela que le Christ est mort et que nous vivons en lui.
" Tout est accompli, tout est prêt " à nous aujourd'hui de vivre dans son Esprit.
Roland Kauffmann
















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