Renoncer à soi-même pour autrui
- Roland Kauffmann
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Dimanche des Rameaux - Guebwiller - 29 mars 2026

"Cherchez la femme ! " La sagesse veut que derrière chaque grand homme il y ait une femme. Qu'elle soit sa muse ou sa consolation, son guide ou son support, il n'y a eu aucun grand homme dans l'histoire sans une femme qui l'inspire, le supporte ou le corrige. Les plus anciens parmi nous se souviennent d'Yvonne, la femme du Général, d'autres se souviennent plutôt de Danièle, l'alter ego engagée de Mitterrand, les générations futures se souviendront-elles de Carla ou de Brigitte ? Nous n'en savons rien.
Ce qui est sûr pourtant, c'est que toute l'histoire d'Ulysse ne serait rien sans Pénélope qu'il veut retrouver malgré l'amour que lui porte la déesse Calypso. Malgré l'immortalité que lui promet celle-ci, il veut retrouver celle qu'il a quitté vingt ans plus tôt pour aller sur les rives de Troie. Même Socrate avait une femme, certes acariâtre, Xanthippe, mais c'est à Diotime qu'il consacre les plus belles réflexions sur l'amour dans Le Banquet. Or parmi tous ces personnages de l'antiquité ou des temps modernes, il n'y a pas de femme dans la vie de Jésus.
Ou plutôt il y en a trop ! Des romanciers célèbres (Dan Brown entre autres) ont voulu imaginer un couple entre Jésus et Marie de Magdala, autrement appelée Marie-Madeleine. Rien n'est moins sûr selon les évangiles. Il faut pourtant reconnaître que les évangiles ne sont pas tout à fait au clair sur ce sujet.
En effet, si on connaît bien la mère de Jésus, Marie de Nazareth, ou sa tante, Élisabeth, les évangélistes hésitent quant au rôle de Marthe, de sa sœur Marie que l'on appelle "Marie de Béthanie" et de Marie-Madeleine. Sans oublier une certaine femme que l'on dit pécheresse et qui serait justement cette dernière Marie-Madeleine. La confusion est telle que l'on ne sait plus très bien qui fait quoi en réalité. Ainsi dans notre texte d'aujourd'hui, une femme, anonyme, répand du parfum de grand prix sur la tête de Jésus. Nous sommes à Béthanie et Marc raconte la peine de cette femme qui pleure la mort prochaine de Jésus et à qui on, les autres disciples, reproche le gâchis. Luc raconte la même scène, à Béthanie, juste avant l'entrée à Jérusalem, peu de temps avant la Passion. C'est dans la maison de Lazare, celui-là même qu'il avait relevé d'entre les morts, dans cette même maison où il était déjà venu maintes et maintes fois, où Marthe avait reproché à sa sœur Marie de rester aux pieds de Jésus alors qu'elle s'affairait au service de la maisonnée (Luc 10, 38-42). Selon Jean, c'est bien cette Marie de Béthanie qui répand du parfum sur les pieds de Jésus suscitant le scandale de Judas, qui s'en va de ce pas dénoncer Jésus aux Pharisiens (Jean 12, 1-10).
Marc et Matthieu sont d'accord pour dire que le parfum est répandu sur la tête, Jean et Luc le répandent sur les pieds et la femme essuie les pieds de Jésus avec ses cheveux. Pour Jean, c'est Marie de Béthanie, sœur de Marthe et de Lazare, pour Luc, c'est la "pécheresse", c'est-à-dire Marie-Madeleine (Luc 7, 36-50). Marc et Matthieu ne disent pas de qui il s'agit. Quatre versions d'un même événement, typique de cette diversité des récits des évangélistes qui racontent chacun à sa manière les grands moments de la vie de Jésus.
Des pleurs de Marie à ceux de Pierre
Marc en fait un moment de grande tension dramatique, c'est le dernier moment de calme et de douceur juste avant l'arrestation de Jésus, son simulacre de procès et sa mise à mort. Nous voilà donc dans l'intimité de la maison de Lazare, ou de Simon le lépreux, en tout cas, à cette heure où les convives se détendent et se préparent au coucher, terminant la soirée par quelques discussions. C'est ce moment que choisit donc cette femme, nous ne dirons pas son nom, est-ce en fait Marie de Béthanie, ou Marie-Madeleine voire ne serait-ce pas Marthe elle-aussi certainement présente dans la maison de son frère, qu'elle choisit donc pour faire ce geste scandaleux, répandre du parfum sur la tête de son bien-aimé C'est le geste du berger qui répand de l'huile sur la tête du disciple dans le psaume 23. C'est le geste de l'amante dans le Cantique des cantiques qui répand ses parfums sur son bien-aimé. Jean, encore lui ne s'y trompera pas, le scandale est là, dans ce geste que Jean prolongera jusqu'au lavement des pieds des disciples par Jésus.
Marc est bien plus prosaïque, le scandale pour lui n'est pas sensuel ou un renversement de l'ordre des choses. Le scandale, c'est le prix de ce parfum. On nous dit qu'il était "pur et de grand prix", et elle ne se contente pas de verser quelques gouttes mais elle brise le vase, c'est-à-dire qu'elle le vide. Au scandale des disciples et pas seulement de Judas, comme le suggère Matthieu, ils sont tous choqués par ce geste que, comme souvent avec les disciples, ils ne comprennent pas.
Et parmi ces disciples mal comprenant, il y a en premier, non pas Judas mais Pierre. En effet, tout le chapitre est tendu entre deux larmes d'abord celles de cette femme dont la peine est masquée par la colère des disciples "Pourquoi lui faites-vous de la peine?" demande Jésus, la femme anonyme pleure certainement. En apparence parce qu'on se fâche contre elle mais en réalité parce qu'elle sait que Jésus ira au bout du chemin et qu'elle ne le verra bientôt plus.
Il y aura pourtant encore un autre repas, celui de la chambre haute, où il leur donnera du pain et du vin à manger. Dans cette chambre haute, ils feront des promesses, et surtout celles de ne jamais abandonner Jésus, quoi qu'il arrive, ils feront front et mourront pour lui. C'est ce qu'affirme Pierre (Marc 14, 31). Une promesse qui montrera déjà ses limites dans le jardin de Gethsémané où Jésus veut prier mais les trois disciples principaux, les deux frères, Jacques et Jean, et bien sûr le chef, Pierre ne sont pas capables de veiller ne serait-ce qu'une heure.
Après l'arrestation mouvementée, Pierre suivra les gardiens et osera s'aventurer dans la cour du Sanhédrin mais devant les soupçons d'une servante et d'autres présents, il jugera préférable de sauver sa peau et de renier son maître, en disant qu'il ne le connaît pas et ne l'as donc jamais vu. Le récit de Marc s'achève sur les pleurs de Pierre qui reconnaît sa lâcheté et son désespoir.
Un accomplissement à venir
Pierre pleure sur lui-même alors que Marie pleure sur Jésus. Toute la différence est là. C'est celle que Marc veut nous montrer en tout cas. Marie, ou la femme anonyme, peu importe, a compris ce que les autres disciples, ceux qui se croient supérieurs, n'ont pas compris ou ne veulent pas comprendre. Ils croient au royaume de Dieu, celui que Jésus va établir, un royaume dont ils seront les maîtres incontestés parce qu'ils sont les plus proches du Fils de l'Homme. Elle connaît les paroles du prophète Ésaïe et elle sait que celui-ci, cet homme qui leur a parlé de bonté, de compassion et de justice n'a pas la moindre chance de sortir vivant de sa confrontation avec les maîtres du temple qui veulent sa mort.
Elle le sait, elle le comprend, elle le ressent au plus profond d'elle-même et elle pleure en versant ce parfum d'embaumement. Et Jésus ne s'y trompe pas. Dans le tumulte des disciples qui se fâchent, il sait, il comprend, il ressent au plus profond de lui-même ce que Marie veut lui dire. Il sait, il comprend, il ressent au plus profond de lui qu'il lui faudra aller au bout de ce chemin de renoncement qu'avait annoncé Ésaïe. Qu'il lui faudra offrir son dos aux coups des geôliers, subir les humiliations que l'on réserve aux blasphémateurs, porter la souffrance du monde pour finalement mourir dans un dernier souffle désabusé pour accomplir sa mission.
Il sait, il comprend, il ressent au plus profond de lui-même qu'il ne pourra pas compter sur ces disciples qui n'ont d'autres préoccupations que la logistiques et l'intendance. Bien sûr qu'il faut s'occuper des pauvres, surtout en cette période avant la Pâque, mais ceux-là, il y en aura toujours, aussi longtemps que le monde sera monde, ils pourront s'en occuper mais ce temps-là n'est pas encore venu. Le temps s'est arrêté pour lui et pour Marie, ils savent, ils comprennent, ils ressentent au plus profond d'eux-mêmes qu'ils ne se reverront plus autrement que dans les soins du tombeau. Elle ne sait pas encore quand mais elle sait qu'elle devra porter les aromates pour les derniers gestes. Elle comprend que tout ce qui viendra, la liesse du peuple accueillant Jésus entrant à Jérusalem, les promesses des disciples, les espérances de ceux qui le soutiennent au Sanhédrin, elle ressent que tout cela n'est que futilités et apparences. Elle le voit vivant pour la dernière fois, il va quitter Béthanie et elle sait qu'il ne reviendra pas !
Tout l'amour de cette femme anonyme est dans ses pleurs pendant qu'elle répand le parfum. Et la délicatesse de Jésus qui met sa peine sur le compte de la colère des disciples montre qu'il a parfaitement compris ce qu'elle ressent et que lui aussi endosse sa mission et prends sa décision. Il ne peut plus reculer ni renoncer. Il essaiera bien encore dans le jardin lorsqu'il demandera dans sa prière à son père d'éloigner cette coupe de douleur mais il sait bien, il comprend, il ressent au plus profond de lui-même que c'est fait, c'est décidé et qu'il devra accomplir ce pourquoi il est venu.
Renoncer à soi-même pour autrui
Le temps de la Passion qui s'ouvre pour nous avec cette semaine sainte et qui nous conduira jusqu'au matin de Pâques et à l'aube de la résurrection devrait être le temps de la méditation sur nous-mêmes et sur le sens de nos engagements. Bien sûr qu'il est bon et nécessaire de prendre soin des pauvres, des éplorés, des endeuillés, des opprimés, bien sûr que nous devons comme les disciples veiller à la bonne gestion et l'administration de nos ressources pour le service de la communauté et du monde que Dieu nous confie. Bien sûr qu'il est bon et nécessaire d'annoncer l'Évangile de la réconciliation et de la grâce de Dieu jusqu'aux extrémités de la terre mais avant tout, il nous faut comme cette femme anonyme honorer notre seigneur au plus profond de notre être, répandre sur lui, non pas nos misères et nos détresses qui sont profondes mais bien ce que nous avons de plus précieux. Comme Marie de Béthanie, à moins que ce ne soit Marie-Madeleine ou, pourquoi pas ?, une autre, il nous faut entrer dans le deuil, dans cette reconnaissance de ce que Jésus a enduré pour nous et du relèvement qu'il nous offre par sa parole.
Alors nous savons, nous comprenons et nous ressentons au plus profond de nous-mêmes qu'il vit ! Il vit là où nous lui laissons la place; non pas dans les grandes déclarations de foi ou de principes ni dans les grands gestes de solidarités et d'engagement mais là où nous accomplissons sa parole et portons des fruits semblables à ceux qu'il a voulu pour nous. Il vit là où nous acceptons l'obéissance à ses commandements et de conformer notre vie à ses exigences. Il vit "là où l'homme est à la portée de l'homme"[1], c'est-à-dire où nous manifestons notre humanité en toutes circonstances et de toutes les manières possibles, en privilégiant la vie, en devenant "mouvement de vie pour autrui et pour le monde"[2].
Ou pour le dire avec les mots de l'apôtre Paul dans son hymne aux Philippiens, là où il y a consolation en Christ, encouragement dans l'amour, communion de l'Esprit, compassion et miséricorde, attention dans l'humilité pour tout ce qui vit, autrement dit là où nous avons en nous la pensée qui était en Christ-Jésus (Philippiens 2, 1-5), celle du dépouillement et du service, de la renonciation à soi-même pour le relèvement, autrement dit la résurrection, de notre prochain.
Roland Kauffmann
[1] Confession de foi de Gabriel Vahanian.
[2] "Devenir soi-même dans un mouvement de vie pour autrui et pour le monde", Jean-Paul Sorg.
















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