Enfants de lumière
- Roland Kauffmann
- il y a 1 jour
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Guebwiller, 8 mars 2026, 3e dimanche du Carême, culte catéchumènes

3 minutes !
Rassurez-vous, ou plutôt ne soyez pas soulagés trop vite, ce n'est pas le temps prévu pour cette prédication mais le temps conseillé pour laisser infuser le thé du matin. Alors bien sûr tout dépend du thé et de sa qualité. En général, plus il est corsé moins longtemps il est nécessaire de le laisser infuser. Il y a justement des infusions, où il n'y a pas de thé, qui peuvent infuser beaucoup plus longtemps. En matière de thé, il n'y a justement pas de règles, mais il faut s'adapter au produit et aussi au goût de chacun.
Selon que l'on préfère l'Earl Grey et son goût de bergamote, ou qu'on est plutôt adepte du Darjeeling on le laissera plus ou moins longtemps. Et les vrais connaisseurs savent aussi qu'il y a des saisons dans la récolte. Dans le même jardin et dans la même variété de thé, les goûts et les saveurs seront différents selon la saison, plus forts au printemps et plus estompés en automne. Il faudrait varier les qualités de thé en fonction de notre humeur et de notre personnalité.
Le message de ce matin n'est évidemment pas sponsorisé par un fabricant de thé ni de tisanes mais c'est l'image qui m'est venue pour essayer de répondre à la question que nous pose Jésus ce matin. Comment le suivre ? Comment vivre à sa manière ou plutôt comment vivre dans le monde d'aujourd'hui de la meilleure manière possible pour lui être fidèle ?
Prêts pour suivre Jésus ?
Nous l'avons entendu dans le récit de l'évangile de Luc, il y a plusieurs manières de le suivre. Il y a d'abord celle des gens tonitruants, absolument convaincus de leurs capacités à le suivre en toutes circonstances et quoi qu'il arrive. Vous l'avez entendu, c'est le premier qui vient voir Jésus et lui dit : "je te suivrai partout où tu iras". La première catégorie de suiveurs de Jésus, ce sont les convaincus. La seconde catégorie, ce sont les "intéressés". Ils se disent bien que c'est justement intéressant de réfléchir au sens de sa vie, d'essayer de la mener de la meilleure manière possible, en faisant le moins d'erreur possibles et si on peut même faire un peu le bien, pourquoi pas ? Cette seconde catégorie, c'est celle qui voudrait qu'on la comprenne, qu'on tienne compte des conditions dans laquelle elle vit. Enfin la troisième, c'est celle qui pose des conditions justement. Elle veut bien suivre Jésus mais il faut d'abord qu'il attende. Ces gens-là ont des choses plus importantes à faire.
Avez-vous remarqué que les trois arguments utilisés par les trois catégories de suiveurs sont tout à fait recevables ? On peut entendre la conviction du premier. On peut comprendre que le second doive d'abord enterrer son père. Comme on peut comprendre que le troisième veuille dire au-revoir à sa famille. Et Jésus, à chaque fois, répond de manière abrupte, presque violente et de plus en plus violente d'ailleurs. Ainsi le dernier, celui qui veut juste prendre congé de sa famille se voit disqualifié, il "n'est pas bon pour le Royaume de Dieu". Il n'est pas "bon pour le service".
On peut alors légitimement se demander comment faire pour suivre Jésus. Surtout à vos âges, vous n'avez aucune envie de renoncer à ce qui fait les joies de votre époque. Vous n'avez pas l'intention de quitter vos parents et vos amis pour rejoindre une communauté chrétienne. Ni n'avez l'intention de partir dans un lointain pays étranger pour aller évangéliser. D'ailleurs, la plupart d'entre-nous ici ne l'avons pas fait non plus. Tous nous sommes installés dans notre existence, celle que nous avons choisie (plus ou moins) et pourtant nous sommes là parce que d'une manière ou d'une autre, nous avons choisi et voulons suivre Jésus et répondre à son appel: "toi, suis-moi". Mais comment faire ? C'est une question qui se pose à tous les âges. Au votre comme au notre. Faut-il renoncer à ce qui nous est cher ? Nous détourner de nos amis et de notre famille, quitte à laisser "les morts enterrer leurs morts" ? Faut-il couper tout lien social parce qu'il ne faut pas regarder en arrière quand on s'attelle à la charrue ?
Une fois encore, c'est l'apôtre Paul qui nous apporte la solution. Pour suivre Jésus, il faut commencer par l'imiter : devenir "imitateur de Dieu" et tout de suite, il introduit une image "comme des enfants bien-aimés". Vous voyez comment vivent vos parents qui sont la première image que vous pouvez avoir de l'avenir et parfois de Dieu lui-même. Vous voyez quelles sont leurs espérances pour vous, quelles sont les difficultés qu'ils peuvent rencontrer dans leurs situations professionnelles, personnelles. Vous êtes à la fois les témoins et parfois les juges de vos parents.
Mais ce qui est sûr c'est que vous êtes aimés de vos parents. Même s'il vous arrive d'en douter ou même de refuser cet amour, cette volonté de vos parents du meilleur pour vous, cet amour est bel et bien là comme une évidence et une certitude sur laquelle vous pouvez bâtir votre vie, vos aspirations voire vos révoltes. Vous savez que "maman sera toujours là, quoi qu'il arrive" (et papa aussi d'ailleurs).
C'est ce que Paul veut nous dire ce matin. On ne sait pas forcément comment faire pour suivre Jésus mais la conscience de l'amour inconditionnel de Dieu pour nous est justement ce qui se rapproche le plus de cette confiance de l'enfant bien-aimé. Savoir que l'on peut se tromper et être pardonné, savoir que l'on peut se fâcher et être réconcilié, savoir que l'on peut bouder sans être rejeté. Parce que les parents ont aussi été des enfants, des adolescents et des jeunes parfois fâchés mais qui ont su se construire en imitant leurs parents. Car c'est une des pistes que nous donne Paul: "soyez-les imitateurs de Dieu" ! Autrement dit, vivez comme Jésus nous a montré qu'il a lui-même vécu, c'est-à-dire en marchant dans l'amour au point de se livrer lui-même à Dieu. Faudrait-il donc, pour suivre Jésus, nous sacrifier et renoncer à notre existence ?
Imiter celui qui a été jusqu'à donner sa vie pour nous
Bien au contraire, Paul continue en marquant la différence essentielle qui existe entre celui qui a choisi de suivre Jésus et les autres: elle réside toute entière dans l'amour qui se réalise dans une éthique concrète, de tous les jours et dans toutes les situations, et qu'il résume par cette expression : "marchez comme des enfants de lumière". Il y a pour Paul, une vie avec le Christ et une vie sans le Christ. Celle sans le Christ est à ses yeux pures ténèbres quand celle avec le Christ est lumière sans limites. Là encore c'est une image : à quoi servent les ténèbres ? À rien bien sûr sinon à cacher ce que l'on ne veut pas voir ni montrer. Tandis que la lumière est toujours à la fois pour soi et pour les autres.
Quelles que soient les situations, des plus anodines aux plus terribles, quand on allume une lumière tout le monde en profite. Dans les ténèbres, on se cogne, on se fait du mal, on pleure parfois parce qu'on y est seul. Dans la lumière on décide ensemble où on va et ce qu'on fait parce qu'on a décidé de se montrer tel que l'on est, avec ses failles et ses joies, avec ses peines et ses espérances.
Et Paul de continuer son image, on dit une "métaphore" pour faire intelligent, en s'appuyant sur des exemples que tout le monde connaître et peut comprendre sans effort. Quand il parle "de bonté, de justice et de vérité", ce sont des choses claires et nous savons de quoi il s'agit. Ce qui est bon, c'est ce qui fait du bien aux autres; ce qui est juste c'est ce qui respecte les droits de chacun, les siens comme ceux des autres; ce qui est vrai, c'est ce que chacun peut comprendre sans qu'il soit besoin d'user de manipulation.
Mais ce qu'il faut bien avoir à l'esprit c'est aussi que les choses ne sont jamais aussi simple qu'on aimerait qu'elles le soient. Je veux dire par là qu'il n'y a pas d'un côté les bons et de l'autre les méchants. Qu'il n'y a pas la lumière d'un côté et les ténèbres de l'autre, le monde ne se divise pas aussi facilement en deux, entre le mensonge et la vérité, la bonté et la méchanceté, la justice et l'injustice. La vérité se découvre au fur et à mesure, en croisant les sources et les informations, ce que celle d'entre vous qui se destine à une carrière de journaliste découvrira bien vite. Pour savoir ce qui est juste, là aussi il faut prendre les choses avec précaution, être à l'écoute, quant à savoir ce qui est bon, encore faut-il, là aussi, faire d'abord attention à l'autre, à ses besoins comme à ses rêves.
D'où l'importance essentielle d'avoir une référence, un exemple de ce que sont réellement la bonté, la justice et la vérité. Et nous en avons tous de ces exemples, de ces références. Elles peuvent être nombreuses et multiples, on les appelle aujourd'hui des "influenceurs". Ils sont nombreux ceux qui voudraient que vous les imitiez, dans leurs tenues et dans leurs attitudes, dans leurs propos et dans leurs idées, dans leurs manières et dans leurs achats. Alors oui, il est possible de se faire les imitateurs de Thibo InShape, Squeezie, Lena Situations ou encore McFly et Carlito. Autant d'influenceurs dont nous les adultes connaissons à peine le nom mais qui se proposent comme des modèles de pensée et de vie.
Devant leur omniprésence sur les réseaux, que pouvons-nous y faire ? Sinon leur opposer ces fruits de l'Esprit que nous trouvons dans l'exemple de Jésus, vaine tentative vouée à l'échec ?
Une éthique intérieure qui se voit à l'extérieur
Il y a pourtant une manière différente d'être au monde, de se comporter différemment des autres et de ressentir les choses et les êtres différemment. C'est d'être transformés à l'intérieur par ce principe de vie qu'est l'Esprit de Dieu. Un Esprit de Dieu qui infuse en nous lorsque nous le laissons agir. Je n'irai pas jusqu'à dire que l'Esprit serait comme un sachet de thé ! Quoique !
De la même manière que le thé transforme radicalement l'eau dans lequel il est plongé au point qu'après infusion, on ne parle plus de l'eau mais du thé alors même qu'on a retiré le sachet ou les feuilles de thé. C'est ainsi que nous pouvons devenir "imitateurs de Dieu": en laissant infuser en nous l'Esprit de Dieu, les paroles du Christ et l'amour de Dieu tel qu'il s'est manifesté en Jésus. Autrement dit, c'est chaque jour, se laisser influencer, se laisser transformer, non pas par les ténèbres du monde mais par la lumière de l'Évangile. Chaque jour se laisser transformer par un texte biblique, par un de ces versets que j'essaye de vous faire apprendre par cœur pour le laisser infuser dans votre esprit, dans votre âme et dans votre cœur.
Et vous verrez alors qu'il devient possible, comme le recommande Paul, "d'examiner toutes choses" et de faire la part entre ce qui est ténèbres et ce qui est lumière : ce qui est bonté, justice et vérité au sens de l'Esprit de Dieu et au sens de l'esprit du monde. Avec une clé majeure : cette idée que nous sommes des "enfants bien-aimés de Dieu". C'est là une des grandes différences avec toutes ces influences que nous avons évoquées. Elles ne veulent pas notre bien, elle ne sont pas justes envers nous et elles ne nous disent pas la vérité sur ce que nous sommes et espérons devenir. Tout simplement parce qu'elles ne nous aiment pas.
Nous ne sommes pas pour elles des "enfants bien-aimés" mais des produits, des likes et des pouces, des suiveurs et des influencés qu'ils peuvent monétiser pour leur avantage. Alors oui, il est vrai que la parole de Dieu nécessite un effort sur soi-même. Il faut vouloir la lire régulièrement et surtout il faut ensuite se donner les moyens de se laisser transformer par elle et de l'utiliser pour décrypter le monde et tout ce qui nous entoure de manière à nous faire en toutes choses, les imitateurs de Dieu. C'est ainsi que nous suivrons Jésus, non pas en croyant pouvoir le suivre partout et toujours, non pas en renonçant à la vie mais au contraire en donnant à notre existence, sa véritable saveur et son goût véritable: celui d'une vie transformée par l'amour de Dieu et menée à son exemple.
Roland Kauffmann

















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