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L’unité comme fraternité en Christ

  • Roland Kauffmann
  • il y a 6 jours
  • 7 min de lecture

Guebwiller 15 mars 2026 4e dimanche du carême



 

"Si le grain ne meurt", qui se souvient encore de André Gide ? L'auteur des Nourritures terrestres, Prix Nobel de littérature en 1947 raconte dans ce récit largement autobiographique publié en 1924, sa "nouvelle naissance". Autrement dit la découverte de son identité à travers ses premiers émois amoureux et la difficulté qu'il a eu a se libérer du carcan rigide et corseté de sa famille.

 



On a coutume de faire de André Gide un romancier protestant, notamment parce qu'il fait référence à des textes bibliques dans son œuvre, notamment à ce passage de l'évangile de Luc où Jésus utilise cette image du grain qui tombe en terre et doit mourir pour laisser la place à la nouvelle plante qui portera du fruit. Cependant, Gide ne découvre son protestantisme que tardivement, à son entrée à l'École Alsacienne. Il le raconte d'ailleurs lui-même:

 

"Deux factions divisaient la classe et divisaient tout le lycée :

il y avait le parti des catholiques et le parti des protestants. À mon entrée à l’École Alsacienne j’avais appris que j’étais protestant ; dès la première récréation, les élèves, m’entourant, m’avaient demandé : « T’es catholique, toi ? ou protescul ? »

Parfaitement interloqué, entendant pour la première fois de ma vie ces mots baroques – car mes parents s’étaient gardés de me laisser connaître que la foi de tous les Français pouvait ne pas être la même, et l’entente qui régnait à Rouen entre mes parents m’aveuglait sur leurs divergences confessionnelles – je répondis que je ne savais pas ce que tout cela voulait dire. Il y eut un camarade obligeant qui se chargea de m’expliquer : « Les catholiques sont ceux qui croient à la sainte Vierge. »

Sur quoi je m’écriai qu’alors j’étais sûrement protestant."[1].


C'est en tout cas une caractéristique marquante et ces jeunes élèves, catholiques, de l'école alsacienne ont bien raison. La croyance en la Vierge est une particularité catholique partagée avec les orthodoxes et si les protestants dans toute leur diversité ont bien un point commun c'est celui-là. Non pas que Marie n'ait pas été vierge à la naissance de Jésus. Puisque Dieu, ayant créé le ciel et la terre peut bien faire naître son fils comme il le veut. C'est surtout que nous ne croyons pas qu'elle le soit resté. Jésus a eu des frères et des sœurs, Marie et Joseph ont eu une vie normale après la naissance de leur fils aîné et surtout, nous ne croyons pas que Marie ait une quelconque influence auprès de son fils.

 

Nous ne pouvons prier Marie, et lui demander d'intercéder pour nous auprès de son fils, tout simplement parce que nous croyons qu'elle n'est pas différente de nous par nature. Nous ne pouvons et ne voulons prier que Dieu, qu'il s'agisse du Père, du Fils ou du Saint-Esprit, nous ne pouvons prier aucune autre figure humaine, fut-elle sainte et importante. Sinon, outre Marie, nous pourrions prier Marie-Madeleine, Marthe, l'autre Marie, la sœur de Marthe et pourquoi pas Paul, Pierre, Jacques et tous les autres évangélistes et apôtres.

 

C'est là d'ailleurs une autre différence entre nos Églises protestantes et notre Église sœur, nous ne croyons pas aux saints qui seraient aux côtés de Dieu et pourraient prier pour nous. Nous n'accordons aucun pouvoir aux grands personnages de l'histoire sainte, fussent-ils martyrs, témoins de la foi ou quelques soient leurs bonnes œuvres et leurs mérites. Il est bon parfois de se rappeler ces évidences. Justement une semaine avant d'accueillir nos frères et sœurs catholiques dimanche prochain lors de notre célébration œcuménique.


Nous afficherons dimanche prochain notre unité. Je dirai que notre unité est réalisée ce qui pourra peut-être étonner certains auditeurs. Il est évident que l'unité n'est de loin pas réalisée. Nos Églises sont loin d'être en harmonie et en communion. Notre intelligence de la foi n'est radicalement pas pareille. Nos pratiques, nos liturgies, notre foi sont différentes dans leur forme mais aussi dans leur fond. Les différences entre nous ne se limitent pas au fait que le curé est en blanc et le pasteur en noir, ni à la vierge ni au pape. C'est bien plus profond que cela. Nos différences et, n'en déplaise à ceux qui prêchent l’œcuménisme, sont irréconciliables. Nous ne pourrons jamais être d'accord, ou alors c'est que nous ne serons plus protestants mais serons devenus catholiques.

 

Une fausse conception de l'unité des chrétiens

 

C'est d'ailleurs ce que cherchent certains de ceux qui œuvrent pour l'unité. Ils voudraient que nous revenions à l'obéissance. Ils veulent bien que nous ayons des divergences d'interprétation, comme d'autres chapelles catholiques, mais l'essentiel pour eux est que nous reconnaissions la nature véridique de l'Église qui ne peut être vraie que la succession apostolique et dans ce qu'ils considèrent comme la vraie compréhension du salut, à savoir l'union parfaite entre l'Esprit de Dieu et la nature humaine, réalisée par l'intermédiaire de l'Église.

 

Pour l’Église catholique, l'eau du baptême et les espèces de l'eucharistie sont transformées dans leur nature: l'Esprit de Dieu s'unit avec l'eau, avec le pain et avec le vin. Ces trois éléments naturels, l'eau, le pain et le vin deviennent esprit, corps et sang du Christ par l'opération de l'Esprit. Ils le deviennent réellement alors que pour nous, protestants de tradition helvétique et calviniste, ils ne le sont que symboliquement.

 

Lorsque nous sommes baptisés ou prenons la cène, l'eau, le pain et le vin, sont toujours de l'eau, du pain et du vin. Ils ne sont pas transformés, ils ne sont pas changés par l'action extérieure du Saint-Esprit. C'est chacun et chacune d'entre-nous, au moment où il vit le baptême, ou participe au repas du Seigneur qui discerne en son cœur et en son intelligence la signification de l'eau, du pain et du vin. Autrement dit ce n'est pas l'eau du baptême qui magiquement nous changerait, la transformation par l'Esprit est déjà faite dans notre âme et dans notre cœur.

 

En protestantisme, ce ne sont pas l'eau, le pain ni le vin qui sont changés dans leur nature, mais l'Esprit de Dieu change notre vie intérieure. Il transforme notre être naturel en être spirituel. En protestantisme, c'est parce que nous croyons que nous pouvons être baptisés ou participer à la cène. La cène et le baptême ne nous donnent pas la foi, notre foi est antérieure à notre participation au sacrement.


Mais alors si nous avons tant de différences, comment vais-je pouvoir dire dimanche prochain que l'unité est réalisée ? Ne sera-ce qu'une formule destinée à faire plaisir à ceux qui seront là et à faire semblant que nous sommes tous frères et sœurs ? Non bien sûr, je crois fermement en notre unité. Je crois vraiment que nous vivons dans une fraternité spirituelle avec celles et ceux qui, dans l'Église catholique romaine, recherchent sincèrement cette union dans l'esprit du Christ.


Ils sont nombreux, celles et ceux, qui dans l'Église catholique romaine, cherchent dans l'Évangile comment vivre dans l'Esprit de Jésus, à l'écart des luttes de pouvoir et d'influence, dans un esprit de service plutôt que de domination. Dimanche prochain, dans ce temple, il y aura bien sûr des catholiques et des protestants mais il y aura d'abord et avant tout des chrétiens, c'est-à-dire des hommes et des femmes qui, au-delà de leurs cultures et de leurs traditions se respectent et se reconnaissent comme des égaux, dans la même proximité avec celui qui est allé jusqu'au bout de son amour pour l'humanité en mourant pour nous.

 

L'unité dans la fraternité


"Si le grain ne meurt", de même qu'une graine donne une immense variété de fruits, un grain en donne dix, voire cent, ainsi le Christ a-t-il, par son message, sa vie, sa mort et sa résurrection, donné vie à une immense variété de manières de vivre et de croire. Dans un épi de blé, naturel bien sûr, il y a une grande diversité de gènes et, de même, dans notre histoire, il y a une grande diversité de foi, de spiritualité et de cultures.

 

L'unité est réalisée en Christ : son message "aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés" est le même aujourd'hui comme hier, pour nous comme pour eux. Le message est le même "celui qui n'est pas prêt à donner sa vie pour l'autre n'est pas digne de moi", "celui qui n'est pas prêt à servir, en aimant son prochain comme lui-même, ne servira justement à rien et il n'aura rien, ni dans cette vie ni dans aucune autre."

 

À la question de ces grecs qui viennent interroger Jésus, celui-ci répond comme souvent de manière abrupte, rude. On aurait pu imaginer qu'il se fasse convaincant et diplomate pour convaincre ces gens qui veulent le voir et sont certainement sincères. Et plutôt que de les amadouer avec de belles paroles, le voilà qui parle de mort, de sacrifice, de renoncement à soi-même pour donner du fruit. L'appartenance à l'Église du Christ n'est pas une affaire de confession. Il ne suffit pas de se prétendre protestant ou catholique pour prétendre à quoi que ce soit : c'est à la mesure de l'amour que nous serons, ou non, capables de manifester, concrètement dans le monde d'aujourd'hui, que nous montrerons que nous sommes, ou non, à la hauteur de notre vocation d'enfants de Dieu.

 

À l'heure où tant de périls et de divisions nous menacent, il est temps que les chrétiens de bonne volonté, c'est-à-dire ceux qui sont capables de faire abstraction des divergences sans renoncer à leurs différences parce qu'ils les considèrent comme une richesse doivent s'unir pour faire face à l'ennemi commun : l'esprit du monde, l'esprit de la force et de la puissance, l'esprit de l'ignorance et de la manipulation.

 

Dans le monde d'aujourd'hui, il nous faut être capables de désigner l'adversaire, celui qui prétend avoir raison parce qu'il se croit le plus fort, celui qui voudrait dresser les uns contre les autres sous prétexte de différences de foi, de culture et de traditions. Et, de même, être capable de reconnaître celles et ceux qui, comme nous, cherchent sincèrement et simplement à vivre dans la lumière de l'Évangile, sur ce chemin de vie que Jésus a tracé pour nous.

 

Alors oui, dimanche prochain, je dirai notre unité. Une unité qui dépasse largement nos différences et nos désaccords, qui, au contraire, les assume et les revendique, car je suis, pour ma part, intiment persuadé que nous ne détenons pas la vérité. Qu'elle n'est ni de notre côté ni du leur, mais que la vérité de l'Évangile est plus grande que nous. Elle se trouve dans ces petits ou grands gestes de dévouement, de renoncement à soi-même que l'on nomme justement "fraternité" ou "amour du prochain comme soi-même".

 

Tels sont les seuls signes qui doivent nous permettre de nous reconnaître en tant qu'héritier du royaume de Dieu, ce royaume qui est là au-millieu de nous lorsque nous sommes capables de nous reconnaître les uns les autres comme des frères et des sœurs en Jésus-Christ, seul garant de notre unité.



Roland Kauffmann



[1]    André Gide, Si le grain ne meure, 1926, Édition du groupe « Ebooks libres et gratuits » https://math.univ-angers.fr/~jaclin/biblio/livres/gide_si_le_grain_ne_meurt.pdf, pp 90-91.

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