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"Auprès de mon arbre…"

  • Roland Kauffmann
  • il y a 28 minutes
  • 9 min de lecture

Guebwiller, 22 février 2026, 1er dimanche du Carême

inspiré par Bible en mains, Pierre-Marie Beaude, La Bible de Lucile. (lire ici)


René Magritte, "Ceci n'est pas une pomme", lithographie sur papier
René Magritte, "Ceci n'est pas une pomme", lithographie sur papier

"Auprès de mon arbre…"

 

Il était une fois un serpent qui se promenait dans le jardin où coulent le lait et le miel. Il venait des champs alentours et s'émerveillait de tout ce qu'il découvrait. Là d'où il venait, les blés et les maïs occupaient tout l'espace et en fonction des saisons de maturation des grains, c'était bien monotone. Alors qu'ici, dans ce jardin merveilleux, ce n'était que profusion de fleurs et d'arbres tous plus colorés les uns que les autres. Au détour de chacune des allées, des bosquets exotiques couraient au milieu des fontaines.

 

Et, au centre de ce jardin, un arbre magnifique, plus haut et plus grand que ce qu'il n'avait jamais vu avec des fruits plus goûteux qu'il ne pouvait l'imaginer. Cet arbre était pourtant bien étrange, il portait deux espèces de fruits et de feuilles, comme si un prunier et un figuier étaient mélangés sans que l'on puisse bien distinguer les uns des autres. Au pied de cet arbre, un écriteau renseignait le passant. Un de ces panneaux que nous connaissons dans le Parc de la Neuenbourg, à côté de notre temple. Sur le panneau était inscrit "Arbres doubles : de vie et du bonheur et du malheur - fruits succulents et défendus, indispensables à la vie et mortels - interdits aux humains."


Le serpent se gratta la tête, il faut dire qu'il avait encore des bras pour cela à l'époque, et se demanda comment on pouvait à la fois être indispensable à la vie et mortel. Et surtout qui étaient ces humains à qui étaient interdits ces fruits, bien étranges au demeurant. Heureusement, il ne lui fallut pas longtemps pour croiser un spécimen de cette espèce dont il avait entendu dire qu'elle avait la préférence de leur créateur, à eux toutes les créatures de la terre, du ciel et de la mer. Certainement que, puisqu'elle était la favorite de Dieu, elle saurait répondre à ses questions.

 

La saluant bien chaleureusement, il interrogea cette personne en lui demandant s'il était exact que les fruits de l'arbre étaient interdits ? et non seulement ceux de cet arbre mais aussi ceux de tous les arbres de ce jardin ? Il faut reconnaître que derrière sa question, il devait peut-être y avoir une ruse, il faut dire qu'en ce temps-là, les serpents étaient réputés les plus rusés de tous les animaux.

 

S'engage alors un dialogue assez curieux entre le serpent et cette personne où il est question de botanique, du temps qu'il fait, de la qualité des fruits et surtout de vie et de mort. Il faut dire qu'à cette époque, on ne savait pas bien ce que c'était que la mort. C'est normal parce qu'en même temps on mangeait les fruits de l'arbre de vie qu'on faisait bien attention à séparer de ceux qui étaient juste à côté et qui, eux étaient "mortels", sans qu'on sache vraiment ce que cela voulait dire.

 

Le serpent qui se croyait plus malin que les autres, car il faut dire qu'en ce temps-là les humains savaient qu'ils étaient ignorants, la rassura en lui assurant que bien sûr que la mort n'existe pas et que si eux les humains, en mangeaient, alors ils deviendraient "comme des dieux, aussi intelligents que l'étaient les dieux". Il faut dire qu'à l'époque, les dieux savaient faire la part des choses entre le bien et le mal. C'était d'ailleurs leur seul avantage sur les autres créatures qui se contentaient de vivre leur vie, sans que jamais celle-ci ne s'arrête. Il faut dire qu'en ce temps-là, les choses étaient parfaites, rien ne naissait puisque rien ne mourrait, ni les plantes, ni les animaux, ni les humains ne changeaient, puisque tout était parfait dans ce monde que Dieu avait créé pour son plaisir et sa joie.


Le tragique de l'existence

 

Nous connaissons la suite de l'histoire. Nous sommes dans le monde réel, celui où la vie et la mort se mêlent comme se mélangeaient les fruits des deux arbres qui n'en faisant qu'un seul. Nous sommes dans ce monde où nous vivons de la mort des plantes, des animaux et de la consommation des ressources. Nous devons tirer notre subsistance de cette dure réalité que l'on appelle le travail qui use les corps et les esprits. Nous sommes dans un monde où la culpabilité, la honte et la peur nous font parfois nous cacher derrière les buissons, comme l'a fait ce premier homme entendant passer ce Dieu dont il a commencé à avoir peur au lieu de savoir qu'il en était aimé. Nous vivons dans un monde où la vie apparaît au milieu de la souffrance, où le plus grand bonheur, celui de la naissance ne peut se faire qu'au prix du danger de la mort. Mais surtout, naître c'est déjà commencer à mourir. Pour bien des humains dans notre histoire mieux aurait valu ne jamais naître plutôt que de supporter la vie de souffrance qu'ils ont subie.

 

Nous sommes dans le monde réel, celui où nous ne sommes justement pas "comme des dieux". Contrairement aux dieux, nous avons une limite, notre existence est bornée par la mort qui, avec la naissance, est la seule expérience que nous avons tous en commun. Avec cette particularité que nous n'en gardons, par définition, aucun souvenir parce qu'elle est toujours devant nous.

 

Nous sommes dans le monde réel et comment en sommes-nous arrivés là ?

 

Vous savez que c'est toujours ce qu'on se demande après une catastrophe. Comme cela a-t-il été possible qu'on n'ait pas pu ou su prévenir cette situation, qu'il s'agisse d'une inondation ou ce déferlement de haine et de violence qui submerge le monde ? Pourquoi le bonheur n'est-il pas universellement partagé comme étant un des droits fondamentaux de l'homme et du citoyen ? Pourquoi des hommes, des femmes et des enfants souffrent-ils de la faim dans leur corps, dans leur esprit et dans leur âme ? Pourquoi sommes-nous plus ou moins libres ici alors que "là-bas" des hommes, des femmes et des enfants, ni plus ni moins innocents ni coupables que nous, sont opprimés, exploités, violentés et ne connaissent que la guerre, la privation et la souffrance ?

 

Cette injustice inexplicable, ce refus philosophique de la mort de l'innocent tel que l'exprimait par exemple Albert Camus - "aussi longtemps qu'un enfant innocent mourra, je ne pourrai croire qu'il existe un Dieu bon et miséricordieux"[1]. Cette condition humaine que nous partageons tous, les anciens avaient imaginé une histoire pour lui donner un sens, une explication, une sorte de logique, lui donner une raison.


Une libération créatrice 

 

Un jardin, un serpent qui marche et qui parle, un homme et une femme crédules qui se sont fait littéralement avoir, un Dieu qui interroge et n'a d'autre choix, pour éviter que la situation n'empire encore plus, que d'éloigner ce couple qu'il aime plus que tout le reste de sa création et de le tenir dorénavant à distance de l'arbre de vie puisqu'il connaît maintenant les fruits de l'arbre de la connaissance du bien et du mal, puisqu'il sait maintenant ce que sont le bonheur et le malheur, la justice et l'injustice, le bien et le mal, le bon et le mauvais, le vrai et le faux. Il ne faudrait surtout pas qu'il vive éternellement ce couple d'humains qui partage désormais les mêmes qualités que Dieu sans pourtant être Dieu.

 

On le voit bien dans l'histoire. Quand il a mangé le fruit, les yeux de l'homme se sont ouverts mais au lieu de voir toute la beauté de la création et tout l'amour du créateur, il n'a vu qu'une seule chose, la réalité de sa condition de créature et, au lieu d'en concevoir de la joie et de la dignité, en considérant sa chance d'avoir été créé d'une manière aussi parfaite, il en a conçu de la honte. Non pas la honte de son corps dans sa nudité mais la honte de cette différence essentielle qui reste malgré tout, celle de ne pas être créateur, de ne pouvoir se confondre, voire supplanter le Dieu qui l'a créé. Justement parce qu'il n'est pas Dieu, même après avoir mangé le fruit, l'homme ne peut concevoir que jalousie et mépris de soi, ce qui le pousse à se cacher et à fuir ce Dieu qui pourtant lui demande où il est.

 

Une création en dialogue


Dans notre dernière session de Bible en mains, l'étude biblique de notre paroisse, nous avons étudié ce texte extraordinaire à la lumière de ce qu'en dit le théologien exégète Pierre-Marie Beaude, notamment dans son ouvrage La Bible de Lucile[2]. L'auteur imagine un dialogue entre un "vieil oncle" entouré de livres dans sa bibliothèque savante et sa jeune nièce qui représente toutes les questions du monde contemporain sur ce vieux livre parmi les livres qu'est la Bible.

 

Et nous avons vu comment, au fil du texte, se déploie cette description du passage du monde idéal, celui du jardin, au monde réel, celui où non seulement Adam et Ève doivent désormais vivre mais nous aussi. Pierre-Marie Beaude montre comment le récit mythologique de la transgression s'incrit dans le récit plus général de la création depuis le chapitre 2 où l'homme est tiré de la terre et la femme tirée de l'homme, de sa côte jusqu'aux premières sociétés urbaines. Par une série de séparations successives, l'homme parvient à sa propre identité, à sa personnalité et à comprendre sa propre condition d'être imparfait par nature.

 

L'épisode particulier de l'arbre et de l'expulsion du jardin est à comprendre dans ce cadre beaucoup plus large du récit des origines.

 

C'est le moment particulier où nous est présentée la principale menace qui pèse sur nous, tant individuellement que collectivement: la prétention à nous prendre pour des dieux, à nous considérer dans notre toute-puissance, celle qui nous est acquise par notre connaissance scientifique, notre maîtrise des techniques et de la nature. Nous qui croyons être sans limites et par-là même pouvoir nier l'altérité de l'autre, lui refuser ses droits et ses libertés au nom de notre seul désir et seul plaisir, nous sommes renvoyés par cette histoire venue du fond des âges à la réalité et à la dignité de notre condition.

 

Nous ne sommes pas "comme des dieux", contrairement à ce que nous aurions voulu être. Autrement dit nous ne pouvons être nos propres idoles abimées dans la contemplation de soi. Adam et Ève ont un nom à la fin de l'histoire. Ils ne sont plus indéterminés, simple reflet l'un de l'autre comme dans un miroir. Chacun a désormais son existence propre, son rôle et son importance.

 

En exposant notre condition, le récit de l'arbre ne parle pas d'abord de notre condamnation. Il raconte à sa manière comment la mort est entrée dans le monde. Il raconte qu'elle ne faisait pas partie du projet initial de Dieu qui aurait préféré qu'elle n'existe pas mais s'est rendu compte qu'elle était nécessaire pour que la vie prenne son sens et cesse d'être figée dans la reproduction du même. Il fallait qu'il y ait cet espace pour que naisse du différent, pour que commence le cycle des naissances.

 

L'éthique du Royaume 

 

Quand Ève est qualifiée de "mère de tous les vivants", c'est pour souligner cette nouvelle dignité qui est désormais la sienne. Elle n'est plus simple faire-valoir, d'Adam, du "glaiseux". Elle devient celle grâce à qui la génération devient possible. Avec la mort, c'est en réalité la vie qui se déploie. Et placés hors du jardin de la pensée magique, nous devenons aujourd'hui libres et responsables de nos choix et de nos actes afin que le bien, le bon, le vrai, le juste et le beau se répandent dans le monde autour de nous plutôt que leurs inverses.

 

Plutôt que la punition de notre faute, le récit de l'arbre raconte une étape de notre création en tant que créatures justement, c'est-à-dire en tant qu'individus qui ne peuvent se suffire à eux-mêmes et ont besoin d'une altérité qui doit être respectée en toutes circonstances. Ce que ce récit est devenu par la suite dans l'histoire de l'Église et de la théologie et surtout comment l'apôtre Paul s'en est servi pour expliquer justement ce que devait être l'éthique du Royaume, à savoir la conviction que, de même que la mort était survenue en raison de l'action d'un seul, Adam, de même la vie véritable, non pas la vie naturelle mais celle dans l'amour reçu de l'Esprit de Dieu, cette vie a aussi surgi dans le monde en raison de l'action d'un seul, Jésus compris comme le Nouvel Adam, premier d'une nouvelle génération spirituelle d'hommes et de femmes libérés de la mort et de ses conséquences.

 

Là aussi c'est à une relecture de nos textes fondateurs que nous invitent les théologiens tels que Pierre-Marie Beaude pour qu'après avoir découvert le sens "littéral" du texte - ce qu'il nous raconte - nous parvenions à son sens "spirituel" - ce que nous pouvons en comprendre -  et puissions ensuite lui donner son sens "éthique" - ce que nous en faisons. L'Écriture nous parle de l'homme tel qu'il est, elle nous parle de nous tels que nous sommes mais surtout tels que nous sommes appellés à devenir, une fois transformés non plus par la transgression mais par l'Esprit que nous avons reçu de Dieu, un esprit qui devient l'accomplissement de la loi par l'amour.

 

Nous ne sommes plus auprès de l'arbre du récit. Nous n'avons plus à distinguer entre ses fruits comme nous ne vivons plus à la manière d'Adam mais à la manière de Jésus : nous avons à recevoir les fruits de l'esprit, à en vivre et à les partager autour de nous.


Roland Kauffmann



[1]    Le docteur Rioux dans La Peste.

[2]    Pierre-Marie Beaude, La Bible de Lucile, Bayard, 2014, pp.50-62.

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